La mise en examen d’Agnès Buzyn critiquée – sauf par quelques élus LFI et Le Pen
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La mise en examen d’Agnès Buzyn critiquée – sauf par quelques élus LFI et Le Pen

"C'est facile de refaire les matchs 20 mois après et de dire ce qu'il aurait fallu faire", a déploré Laurent Berger. "C'était quand même une situation très inédite"

Agnès Buzyn, le 15 mars 2020 à Paris. (Crédit : Julien DE ROSA / POOL / AFP)
Agnès Buzyn, le 15 mars 2020 à Paris. (Crédit : Julien DE ROSA / POOL / AFP)

Silencieuse, mal à l’aise ou dans « l’incompréhension », la classe politique apparaît « coincée » par la mise en examen de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn dans la crise du Covid-19, certains s’inquiétant de la « judiciarisation accrue de la vie politique française ».

« C’est une situation qui me gêne beaucoup. » Ce n’est pas un responsable politique qui le dit mais Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, dans une émission pour France Inter diffusée dimanche.

Et le syndicaliste, « pas à l’aise » avec ce qu’il juge être « une dérive de la démocratie », de souligner que cette mise en examen pour « mise en danger de la vie d’autrui » jette « un peu à la vindicte populaire des responsables politiques qui ont sans doute fait leur travail comme ils ont pu ». « C’est facile de refaire les matchs 20 mois après et de dire ce qu’il aurait fallu faire », a encore dit Laurent Berger au micro de France Inter. « C’était quand même une situation très inédite ».

Dans la majorité, la défense du bilan d’Agnès Buzyn, qui « a fait tout ce qu’elle pouvait et sans doute plus pour nous protéger », selon le député et porte-parole de LREM Roland Lescure, laisse place à une inquiétude plus profonde, d’autant que l’actuel ministre de la Santé Olivier Véran ou l’ex-Premier ministre Edouard Philippe sont également dans le viseur.

Le Premier ministre français Edouard Philippe (centre) et le ministre de la Santé et de la Solidarité Olivier Veran (droit) rencontrent du personnel soignant au service de décontamination de l’hôpital universitaire de Bordeaux le 2 mars 2020, lors de leur visite focalisée sur le coronavirus covid-19 (Photo par MEHDI FEDOUACH / POOL / AFP)

La décision de la CJR « crée un précédent dangereux », estime la députée LREM Aurore Bergé : « Un ministre de l’Intérieur peut-il demain être tenu pour responsable pénalement d’un attentat qui serait commis puisqu’une ministre de la Santé semble pouvoir l’être pour la gestion d’une pandémie mondiale ? »

Un point de vue partagé au-delà du parti présidentiel. « Quand on est un responsable politique, il y a forcément de l’action, des risques », a réagi sur BFMTV Damien Abad (LR) qui s’interroge sur la « judiciarisation accrue de la vie politique française ».

« Je ne pense pas qu’il soit du ressort de la CJR de juger la responsabilité politique d’Agnès Buzyn », dit aussi Jean-Christophe Lagarde (UDI).

A gauche, écologistes et socialistes sont pour l’heure restés très discrets. « Je ne pense pas que ce soit dans les tribunaux qu’on va régler les problèmes », a déclaré le communiste Fabien Roussel samedi sur France Info.

Quelques élus Insoumis ont eux salué cette première mise en cause d’ampleur dans la gestion de la pandémie en France. « S’il y a eu des fautes, il faut qu’elles soient sanctionnées », a de son côté estimé la présidente du RN Marine Le Pen, qui a lancé sa campagne présidentielle ce week-end à Fréjus.

Responsabilité politique ou pénale ?

Quelle que soit leur couleur politique, les élus sont « coincés », estime Pierre Egea, professeur de droit public à l’université Toulouse-Capitole. « Dans l’opinion publique, la confiance dans les hommes politiques est quand même très émoussée et le seul recours qui peut paraître objectif, même s’il ne l’est pas, c’est le juge. »

Mais pour cet avocat à la cour, la décision de la CJR amène une « confusion entre responsabilité politique et responsabilité pénale. Ce ne serait pas très grave si les infractions pénales n’étaient pas complètement floues » mais « ‘mise en danger de la vie d’autrui’, c’est tellement large que ça permet des mises en examen tous azimuts ».

Pour Anne Levade, professeur de droit public à l’université Paris-1, « c’est plutôt de l’incompréhension que de la gêne » qui domine chez les élus. « La question d’une infraction, ce n’est pas de savoir si on a bien ou mal fait face à une crise, c’est de savoir si on a commis un acte qui est pénalement répréhensible ».

Trente ans après le scandale du sang contaminé qui a conduit à l’instauration de la CJR, « cette espèce de glissement de la responsabilité politique vers la responsabilité pénale est très clairement un retour en arrière pour la théorie politique », estime la juriste.

Juridiction d’exception contestée pour sa clémence et vouée à disparaître dans un projet de loi constitutionnelle présenté en 2019 en Conseil des ministres mais qui n’a pas été examiné, la CJR fait peser sur l’action politique « un risque déraisonnable », estime Mme Levade qui résume ainsi le dilemme : « autant ne rien faire, sinon on va être poursuivi ».

Tout en affirmant sa « solidarité » avec Agnès Buzyn, Claude Evin, ancien ministre de la Santé (1988-1991) mis en examen par la CJR pour homicide involontaire dans l’affaire du sang contaminé avant d’obtenir un non-lieu, estime lui que « cette procédure n’est pas anormale quand on est ministre de la Santé. Être responsable politique, c’est assumer la prise de risque ».

Après la lumière, la solitude

Mme Buzyn, 58 ans, a été mise en examen vendredi par des magistrats de la Cour de justice de la République pour « mise en danger de la vie d’autrui », pour son rôle à la tête du ministère jusqu’en février 2020.

Benjamin Griveaux fume une cigarette au Chateau de Versailles, le 22 janvier 2018. (Crédit : AP/Thibault Camus, Pool)

Alors que l’épidémie de Covid-19 déferlait sur le pays, Mme Buzyn avait quitté l’avenue de Ségur pour remplacer au pied levé Benjamin Griveaux, candidat de la majorité à la mairie de Paris éclaboussé par la diffusion de vidéos à caractère sexuel.

Le début d’un long chemin de croix.

Le 17 mars, après le premier tour, elle confie au Monde son désarroi. « Effondrée » et dénonçant la « mascarade » des élections, elle révèle avoir alerté dès janvier le Premier ministre sur la gravité de la pandémie.

Arrivée troisième au second tour, au terme d’une campagne sans éclat, elle n’est même pas élue au Conseil de Paris.

Après avoir remis pendant plusieurs semaines sa blouse de médecin à l’hôpital militaire Percy à Clamart, elle rejoint en janvier dernier l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), à Genève, où elle est chargée du suivi des questions multilatérales.

Le parcours de cette Parisienne née le 1er novembre 1962 s’était jusqu’alors déroulé sous les meilleurs auspices: chef de l’unité de soins intensifs d’hématologie de l’hôpital Necker à 30 ans, nommée à la tête de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire à 45, de l’Institut national du cancer à 48, de la Haute autorité de santé à 53, et enfin ministre à 54.

« L’aboutissement de toute ma carrière professionnelle », reconnaissait l’intéressée.

Propulsée dans la lumière, elle s’impose comme ministre de la Santé avec des choix emblématiques sur le tabac et les vaccins

Mais bientôt elle doit affronter la colère du corps hospitalier, puis celle des salariés lorsque son ministère est chargé de la réforme des retraites, qui donne lieu à un long mouvement social à l’hiver 2019. La future loi sur la dépendance s’enlise.

Regard bleu et voix fragile, Agnès Buzyn sait faire preuve de fermeté voire d’une certaine dureté.

Quand Yves Lévy, son mari et père de son troisième fils, spécialiste du sida, veut se maintenir à la tête de l’Inserm en 2018 avant de renoncer -, elle se défend des soupçons de conflit d’intérêts d’un abrupt: « Ça ne me regarde pas ».

« La politique, c’est violent, parfois douloureux », concède-t-elle, « mais quand on a dû annoncer des diagnostics épouvantables à des familles, à des enfants, c’est quand même beaucoup moins grave ».

Beaucoup moins lourd, aussi, que le poids de l’histoire d’une famille de juifs polonais rescapés de la Shoah.

Celle de la mère, Etty, cachée par une famille de Justes durant l’Occupation, puis psychanalyste de renom.

Celle du père, Elie, survivant de l’enfer d’Auschwitz, devenu chirurgien orthopédique.

Elie Buzyn, auteur de « Ce que je voudrais transmettre », sur le plateau de l’émission « La Grande librairie ». (France 5)

« Quand des gens ont enduré ce qu’ils ont enduré, ça donne une autre échelle des valeurs », expliquait-elle. « Quand ça va mal, je dis toujours à mes équipes ‘Est-ce que quelqu’un va mourir à la fin ?' ».

Le cuir s’est encore endurci au contact de Simone Veil, dont elle épousa le fils Pierre-François, avec qui elle eut ses deux premiers fils.

« J’avais pour elle une immense admiration », confessait-elle à l’été 2018, lors de l’entrée de la grande dame au Panthéon.

Elle évoquait alors « un passage de relais » avec l’icône du droit à l’avortement, ministre de la Santé à deux reprises et première présidente du Parlement européen.

La tentation de Bruxelles avait d’ailleurs été très forte en 2019. « Elle a été approchée par plein de gens, ça a résonné par rapport à son histoire et à ses convictions », racontait un haut fonctionnaire.

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