Israël en guerre - Jour 263

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Analyse

La proposition « israélienne » de Biden laisse des questions essentielles sans réponse

Le moment choisi pour le discours - et son contenu - ont été curieux, comme l'a été aussi la réaction de Netanyahu - c'était peut-être à dessein

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président américain Joe Biden annonçant une proposition de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas à Gaza, dans la salle à manger de la Maison Blanche, à Washington, le 31 mai 2024. (Crédit :  Evan Vucci/AP)
Le président américain Joe Biden annonçant une proposition de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas à Gaza, dans la salle à manger de la Maison Blanche, à Washington, le 31 mai 2024. (Crédit : Evan Vucci/AP)

Vendredi, alors que de nombreux Israéliens plongeaient dans la douce somnolence qui suit habituellement le dîner du Shabbat, le président Joe Biden a pris la parole, dans la salle à manger de la Maison Blanche, à l’occasion d’un discours potentiellement susceptible de changer la donne.

Il a présenté ce qui était, a-t-il affirmé, la dernière proposition d’accord avec le Hamas à avoir été soumise par Israël – un accord qui, a-t-il ajouté, permettrait « de ramener tous les otages à la maison, de garantir la sécurité d’Israël, de créer un ‘lendemain’ meilleur à Gaza sans le Hamas au pouvoir et d’ouvrir la voie à un arrangement politique susceptible d’offrir un avenir meilleur aux Israéliens comme aux Palestiniens ».

Dans son allocution de quinze minutes, Biden a présenté un plan en trois phases qui entraînerait la remise en liberté de tous les otages, une cessation définitive du conflit et la reconstruction d’une bande de Gaza qui serait débarrassée du régime du Hamas, qui gouverne jusqu’à présent l’enclave côtière d’une main de fer.

Mais cette tentative, de la part du président américain, de créer « un moment décisif » qui mettrait le point final aux combats et qui ouvrirait la porte « au lendemain » laisse toutefois des questions fondamentales sans réponse.

Et ce sont précisément ces questions qui détermineront si un accord est seulement possible et s’il autorisera Israël à atteindre ses objectifs de guerre, à savoir obtenir la libération des otages et renverser le Hamas… ou s’il ouvrira la porte à un retour du groupe terroriste à la tête de la bande, un groupe terroriste plus déterminé et plus assoiffé de sang que jamais.

« Nouvelle » et « Israélienne » ?

Tout d’abord, il est clair que Biden n’a pas présenté la dernière proposition israélienne dans le détail – et il est difficile de dire s’il a cherché, pendant son discours, à pousser le leadership israélien à accepter des dispositions qu’il avait précédemment refusées.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, les ministres à la Knesset, à Jérusalem, le 27 mai 2024. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans son discours, Biden a évoqué « une nouvelle proposition approfondie » qui était avancée par Israël. Et si elle était effectivement nouvelle, quand donc a-t-elle été approuvée par le cabinet de guerre israélien ?

La Treizième chaîne a fait savoir qu’il y a onze jours, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, avait donné l’autorisation à l’équipe de négociateurs envoyée par Israël de parler de la perspective « d’un cessez-le-feu prolongé » dans le cadre de ses pourparlers indirects avec le Hamas, ajoutant que le discours prononcé par Biden était partiellement la révélation de la proposition israélienne qui a été approuvée, il y a plusieurs jours, par le cabinet de guerre, la cellule de commandement militaire gouvernementale.

Elle a précisé que le censeur militaire, ces derniers jours, avait interdit toute publication concernant certains aspects du positionnement adopté par l’État juif.

De son côté, la chaîne Kan a indiqué que pendant une réunion, dimanche dernier, le cabinet avait été divisé concernant une revendication déterminante du Hamas – le groupe terroriste exige ainsi qu’Israël mette un terme à sa campagne militaire – dans le cadre des discussions portant sur un accord sur les otages. Certains ministres penseraient qu’il reste une marge de manœuvre dans les pourparlers sur le sujet tandis que Netanyahu considère, pour sa part, qu’une telle initiative s’apparenterait à une reddition.

Des responsables occidentaux ont également dit à Israël, la semaine dernière, qu’il fallait tester la réponse apportée par le chef du Hamas, Yahya Sinwar, à une offre potentielle qui comprendrait un cessez-le-feu à long-terme, la reconstruction de Gaza, la mise en place d’une gouvernance, dans la bande, qui n’impliquerait pas le groupe terroriste et l’exil de ses dirigeants, selon la Douzième chaîne.

Yahya Sinwar, chef du Hamas dans la bande de Gaza, saluant ses partisans, à Gaza City, le 14 avril 2023. (Crédit : Mohammed Abed/AFP)

La réunion du cabinet de guerre de la semaine dernière a semblé être une discussion autour des dispositions qui avaient été présentées par David Barnea, le responsable du Mossad, au directeur de la CIA, William Burns et au Premier ministre qatari, Mohammed bin Abdulrahman al-Thani à Paris, quelques jours auparavant.

Un haut-responsable israélien avait confié au Times of Israel, à ce moment-là, que les négociations reprendraient « sur la base de nouvelles propositions et sous l’égide des médiateurs de l’Égypte et du Qatar, avec l’implication active des États-Unis ».

Einav Zangauker, mère de l’otage Matan Zangauker, demandant au gouvernement d’accepter la proposition de libération des otages présentée par le président Joe Biden , près de la porte Begin du quartier général du ministère de la Défense, à Tel Aviv, le 1er juin 2024. (Crédit : Roï Boshi/Mouvement pour la démocratie)

Et si cette proposition était, en effet, nouvelle, a-t-elle été pleinement élaborée par Israël ?

Les réactions des dirigeants israéliens font planer l’ambiguïté sur cette affirmation.

Dans un communiqué qui a été immédiatement émis après le discours de Biden, le Bureau de Netanyahu a indiqué que « le gouvernement israélien est uni dans son désir de voir revenir les otages dans les meilleurs délais et il œuvre à atteindre cet objectif ».

« En conséquence, le Premier ministre a autorisé l’équipe de négociation à présenter un plan visant à atteindre ce but tout en insistant sur le fait que la guerre ne cessera pas avant que tous ses objectifs aient été atteints, avec notamment le retour de tous les otages et l’élimination des capacités militaires et gouvernementales du Hamas », a continué le communiqué.

« Le plan exact qui a été proposé par Israël, avec notamment la transition conditionnelle d’une phase à une autre, permet à Israël de conserver ces principes », a-t-il poursuivi.

Le Bureau de Netanyahu n’a pas établi clairement si sa proposition était la même que celle décrite par Biden pendant son discours – et il n’a fait aucune référence directe à l’allocution prononcée par le président américain.

Alors qu’il lui était demandé si l’accord décrit par le Bureau de Netanyahu était le même que celui que Biden avait présenté dans son discours, un haut-responsable de l’administration Biden a évité de répondre directement à cette question devant les journalistes : « Je n’ai aucun doute sur le fait que l’accord sera défini d’une certaine façon par Israël et qu’il sera défini d’une autre façon par le Hamas, mais nous savons ce qu’il contient. Nous savons quelles sont les attentes ».

De la même manière, un officiel israélien a esquivé la question, disant au Times of Israel, samedi soir, que « les conditions nécessaires, pour Israël, pour la fin de la guerre n’ont pas changé ».

Dans un entretien accordé au journal britannique Sunday Times, le conseiller diplomatique de Netanyahu, Ophir Falk, a semblé indiquer que la proposition n’émanait pas de Jérusalem. Il a indiqué que « c’est un principe auquel nous avons donné notre accord – ce n’est pas un bon accord mais nous voulons profondément que nos otages soient libérés et qu’ils le soient tous ».

Une autre question déterminante pour évaluer la stratégie pour laquelle Biden a opté est la suivante : Son discours a-t-il été coordonné avec Netanyahu ?…

Les médias israéliens, samedi soir, ont fait part de récits variés, la Douzième chaîne faisant savoir que la Maison Blanche avait donné au Bureau du Premier ministre et à l’ambassadeur Mike Herzog certains détails de l’allocution environ deux ou trois heures avant l’apparition en direct de Biden, et la Treizième chaîne a signalé que certains employés du Bureau du Premier ministre avaient été furieux du manque d’informations délivrées par les États-Unis en amont du discours.

Ophir Falk. (Crédit : Capture d’écran Youtube ; utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Le moment choisi par Biden a été aussi notable. Le président a pris la parole vingt-quatre heures après que l’ex-président et candidat actuel du parti républicain à la Maison Blanche a été reconnu coupable de crime devant les tribunaux, ce qui signifie que la couverture médiatique dont l’occupant actuel du Bureau Ovale n’a bénéficié que d’une couverture limitée de la part des médias aux États-Unis.

L’allocution a aussi eu lieu après le début du Shabbat au sein de l’État juif, donnant aux officiels israéliens presque une journée pour y répondre.

Et Biden s’est également exprimé juste avant que Netanyahu ait été officiellement invité à prononcer un discours lors d’une session conjointe devant le Congrès américain.

Ce moment choisi semble indiquer qu’il a été décidé en coordination avec Netanyahu. Toutefois, une source israélienne a expliqué au Times of Israel que le Premier ministre avait été, dans les faits, « pris de court » par l’allocution.

Le diable se niche dans les détails

De façon plus significative, la proposition de Biden s’est montrée vague concernant des détails pourtant cruciaux.

Il a noté que la première phase de six semaines consisterait notamment en « un cessez-le-feu plein et complet », sans pour autant expliquer très exactement ce que cela signifie. Une roquette tirée en direction de Sderot entraînerait-elle la fin du cessez-le-feu ? Que se passerait-il si elle était tirée par le Jihad islamique palestinien et non par le Hamas ? Les Israéliens seraient-ils alors en droit de riposter ?

Des soldats de la Brigade Givati en opération, à Rafah, dans le sud de Gaza, sur une photo publiée le 2 juin 2024. (Crédit : Armée israélienne)

Biden a aussi déclaré qu’Israël procèderait « au retrait des forces israéliennes de tous les centres de population de Gaza » au cours de cette première phase. Ce retrait concernera-t-il le corridor de Netzarim qui divise en deux la bande de Gaza ? Concernera-t-il le corridor de Philadephi, dont l’armée israélienne a récemment pris le contrôle ?

Et il a promis que les troupes de l’armée quitteraient Gaza dans leur totalité pendant la deuxième phase. Mais Israël a mis en place une zone-tampon le long de la frontière, à l’intérieur de la bande, avec de nouvelles infrastructures ouvrant la porte à une présence israélienne à long-terme à des fins de sécurité. Seraient-elles abandonnées, elles aussi ?

Le président a souligné que seuls les civils palestiniens seraient autorisés à revenir au sein de leurs habitations, dans le nord de Gaza. Mais qui pourra garantir que ce sera le cas si les soldats israéliens se sont retirés des principales artères de circulation du sud du territoire ? Une telle initiative serait susceptible de permettre au Hamas de reprendre le contrôle dans toute la bande.

Biden a aussi dit que si les négociations en vue d’un cessez-le-feu permanent prenaient plus longtemps que les six semaines allouées à la première phase, le cessez-le-feu « continuera tant que les pourparlers continueront ». Ce qui pourrait inciter clairement le Hamas à tenter de gagner du temps en obstruant les discussions, en tergiversant, en demandant de nouvelles clarifications de manière à prolonger les pourparlers aussi longtemps que possible, sans intention aucune de libérer les otages encore retenus en captivité.

De surcroît, Biden n’a pas précisé combien d’otages seraient remis en liberté au cours de la première phase et selon quel calendrier. L’offre faite par le Hamas, il y a un mois, avait cherché à mettre en place un calendrier qui prévoyait de relâcher moins de la moitié des 33 otages « humanitaires » réclamés par Israël dans le premier mois de trêve, au cours de la première phase de son accord – une proposition qui avait été faite alors que le groupe terroriste avait déjà obtenu des concessions majeures.

Des Palestiniens tentant de regagner le nord de la bande de Gaza alors qu’un char israélien bloque la route de Salah al-Din dans le centre de la bande de Gaza, au moment où le cessez-le-feu temporaire entre en vigueur, le 24 novembre 2023. (Crédit : Hatem Moussa/AP Photo)

Le Hamas avait aussi demandé que tous les prisonniers libérés dans le cadre de l’accord Gilad Shalit, qui avait été conclu en 2011, et qui ont été de nouveau arrêtés depuis – parce qu’ils avaient repris des activités terroristes – soient relâchés. Et il n’avait pas accepté une demande faite par l’État juif, qui avait réclamé de pouvoir disposer d’un droit de veto concernant les détenus relâchés qui seraient autorisés à retourner en Cisjordanie.

Cette libération de terroristes, qui n’ont jamais fait part d’aucun remords, dans toute la Cisjordanie pourrait bien suralimenter les rangs du Hamas, ouvrant la porte à une nouvelle vague de terreur, et elle pourrait aussi saper dangereusement l’Autorité palestinienne que Biden veut voir, une fois réformée, prendre la barre à Gaza, avec l’établissement, à terme, d’un état palestinien.

Sur ces éléments déterminants également, Biden a gardé le silence.

L’incroyable disparition du Hamas

Mais la partie qui est peut-être la plus perturbante de la proposition est sa prédiction « d’un lendemain » à Gaza « où le Hamas ne serait plus au pouvoir ».

Nous savons que le Hamas est déterminé à conserver le pouvoir, et il est considère que les otages sont une garantie qu’il survivra à la campagne menée par l’armée israélienne. Les pressions militaires semblent être le seul moyen imaginable de déraciner le Hamas mais la proposition se concentre sur une pause de six semaines dans les combats qui débouchera sur une cessation définitive des hostilités.

Un homme fait un geste devant la voiture dans laquelle trois fils du chef du Hamas Ismail Haniyeh ont été tués dans une frappe aérienne israélienne dans le camp d’al-Shati, à l’ouest de la ville de Gaza, le 10 avril 2024. (Crédit : AFP)

Mais quel est ce mécanisme qui assurera que le Hamas ne gouvernera plus Gaza ? Et même s’il ne dirige plus, d’une manière ou d’une autre, l’enclave côtière, lui sera-t-il interdit de participer, après la guerre, à la reconstruction et à l’administration d’une région où il bénéficie d’un soutien large et profond ?

« Nous ne savons pas quel serait le rôle tenu par le Hamas dans l’après-guerre », a averti Michael Oren, ancien ambassadeur israélien à Washington.

Les promesses faites par le gouvernement israélien lui-même concernant les négociations, d’ailleurs, ne disent rien sur la manière dont le Hamas sera vaincu si la campagne militaire doit s’arrêter.

« Les conditions nécessaires, pour Israël, pour la fin de la guerre n’ont pas changé », a ainsi indiqué un responsable israélien au Times of Israel, évoquant « la destruction des capacités militaires et civiles du Hamas, la remise en liberté des otages et la garantie que Gaza ne représentera plus une menace » pour l’État juif. La proposition israélienne, a insisté l’officiel, apporte l’assurance que tous ces objectifs pourront être atteints avant la mise en vigueur d’un cessez-le-feu permanent.

Mais le Hamas est loin d’avoir été battu et Israël serait dans l’incapacité d’avancer de manière significative dans cette direction pendant la pause temporaire prévue dans la première phase de l’accord envisagé.

La famille Munder du kibboutz Nir Oz – le grand-père Avraham Munder est représenté par le siège vide tandis que son petit-fils Ohad et son épouse Ruti ont été libérés après 49 jours de captivité ; la famille avait été prise en otage lors de l’assaut meurtrier du Hamas, le 7 octobre (Crédit : Autorisation)

Avec un si grand nombre de questions qui restent sans réponse et des officiels qui rechignent à en apporter une, il ne reste que la possibilité de spéculer sur l’objectif poursuivi par cette initiative dans son ensemble.

En parallèle, le président américain a ostensiblement éviter d’émettre une forme ou une autre de menace contre le Hamas si ce dernier ne devait pas accepter l’offre. Biden a expliqué que le Hamas avait l’opportunité de « prouver qu’il veut vraiment le cessez-le-feu » qu’il a lui-même appelé de ses vœux – une tentative plutôt improbable de régler le problème évident d’un accord qui, s’il répond aux demandes essentielles d’Israël, ne saura répondre à celles du Hamas, et vice-versa.

Il n’y a pas de gagnant dans cette course – soit le Hamas est renversé et Israël l’emporte, soit le Hamas conserve ses armes et il reprend le contrôle de la bande de Gaza, ce qui sera une défaite écrasante pour l’État juif. Aucun discours de Biden ne pourra briser ce cercle infernal.

Il est tout à fait possible que le président ait présenté une proposition délibérément vague parce qu’il ne s’attend pas à ce que le Hamas respecte sa part du marché en libérant tous les prisonniers et en quittant le pouvoir dans la foulée. Une offre ouverte à interprétation peut augmenter les chances que le Hamas donne son assentiment au moins à la première phase, et qu’il accepte de relâcher un plus grand nombre d’otages que cela aurait été le cas si Biden s’était abstenu de prendre la parole.

Alors Israël serait libre de reprendre la longue et difficile mission de détruire le Hamas.

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