En Israël, la résistance juive de France gagne en considération
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Yom HaShoah"Israël sera toujours le seul bon endroit pour vous"

En Israël, la résistance juive de France gagne en considération

Des résistants juifs, combattants et passeurs d'enfants ont été décorés lors d'une grande cérémonie organisée par le Bnai Brith et le KKL dans une forêt de Jérusalem

Journaliste Société-Reportage

Résistants juifs en personne, ou représentés par leurs descendants portant la distinction décernée par des organisations juives, le 12 avril 2018, au monument du Rouleau de Feu, dans les collines de Jérusalem, accompagnés de Tsilla Hershco (Crédit: Haïm Versano)
Résistants juifs en personne, ou représentés par leurs descendants portant la distinction décernée par des organisations juives, le 12 avril 2018, au monument du Rouleau de Feu, dans les collines de Jérusalem, accompagnés de Tsilla Hershco (Crédit: Haïm Versano)

Assis dans le taxi qui roule au milieu de la foret des Martyrs, Haïm Katz, le président du Bnai Brith mondial pose son panama blanc sur le siège à ses côtés. Puis il laisse tomber : « non, les Israéliens ne connaissent rien des juifs résistants en France. Pour eux, les juifs d’Europe sont assimilés à des victimes. Hier de la Shoah, aujourd’hui de l’antisémitisme. Pourtant il y en a eu des héros, des combattants, des résistants et même des enfants ! ».

Via la route 395 qui serpente entre les pins, le taxi blanc se dirige vers le monument dit du Rouleau de feu où se déroule, dans la matinée du 12 avril, en cette journée nationale du souvenir des victimes de la Shoah, une cérémonie que la Bnai Brith et le Fonds national juif (KKL-JNF) ont décidé de dédier à la résistance juive durant la Seconde Guerre mondiale.

Fanny Ben Ami, dont l’histoire a été adaptée au cinéma en 2016 dans Le Voyage de Fanny, a été invitée à prendre la parole au nom de ces héros inconnus du public israélien.

Durant les mois d’août et septembre 1943, Fanny a traversé la France poursuivie par la police à la tête d’un groupe de 16 enfants juifs en déshérence. Surtout, âgée de seulement 13 ans, elle est parvenue à les conduire sains et saufs jusqu’à la Suisse. De quoi impressionner, les 300 jeunes soldats israéliens conviés pour l’événement.

Les arbres qui jettent leurs ombres sur la route 395 ce matin de printemps sont ceux de la Forêt des Martyrs -en hébreu, des saints. En 1951, le KKL a planté 6 millions d’arbres en mémoire des 6 millions victimes juives de la Shoah.

Roulant au cœur de cet immense lieu de mémoire naturelle, on comprend qu’au lendemain du génocide, le traumatisme n’a pas laissé beaucoup de place aux souvenirs de ceux qui, juifs, ont rejoint les armées des ombres en France pour combattre et sauver.

« Yaar Hakdoshim » la foret des saints, mot attribué aux personnes victimes de la Shoah par la culture israélienne (Crédit: Yoavd/Wikimedia Commons)

Par la fenêtre du taxi, on aperçoit l’évocation d’autres héros, ceux que le jeune Israël a choisi de mettre en avant dans son récit national au lendemain de la guerre d’Indépendance : en bordure de la route un panneau ocre indique la direction d’un monument érigé en mémoire des soldats de l’armée israélienne morts au combat. Plus précisément des pilotes de chasse, les héros d’entre les héros d’Israël.

Léo Cohn, Joseph Weil, Robert Gamzon bientôt dans la panthéon israélien ?

Si la mémoire des résistants juifs de la Seconde Guerre mondiale n’a pas été la priorité des célébrations de l’Etat hébreu, en France jusque dans les années 1990, celle-ci a eu du mal à s’extraire du cercle des descendants de résistants juifs et des associations juives ayant participé à des combats, ou des actions de sauvetage.

C’est finalement grâce au travail combiné du Centre de documentation juive contemporaine, de l’Association des résistants juifs de France (ARJF) et de résistants juifs comme Georges Loinger (qui réalisera avec Sabine Zeitoun un livre mémoriel sur Les résistances juives en France, mais seulement en 2010, l’année de son 100e anniversaire) de Jean Brauman de l’Armée juive et Frida Wattenberg de l’OSE, que le thème devient un sujet de recherche. Et que le Mémorial et Yad Vashem ont crée une base de données recensant résistants et sauveteurs juifs.

En 2003, le Dr Tsilla Hershco, aujourd’hui chercheur au Begin-Sadat (BESA) Center
for Strategic Studies avait consacré un livre en hébreu à ce sujet: Ceux qui marchent dans les Ténèbres Verront la Lumière – La Resistance Juive en France durant la deuxième guerre Mondiale et la Naissance de l’Etat d’Israël, 1940-1949 . Lors de la cérémonie, Tsilla Hershco a présenté le contexte historique et la contribution de la Résistance juive pendant la Shoah et la renaissance de l’Etat d’Israël.

Grâce à ce travail, le réseau clandestin d’évacuation d’enfants juifs de George Garel, mis en place avec l’aide du cardinal Saliège, les actions de sauvetage mais aussi de sabotage des Éclaireurs israélites de France (EIF), l’engagement massif des Juifs derrière le général de Gaulle, les actions de l’organisation juive de combat (OJC), ou encore le travail incroyable de sauvetage de l’Oeuvre de secours aux enfants (OSE) commencent à sortir des conversations des principaux concernés pour entrer dans l’histoire juive et l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

C’est d’ailleurs en croisant la route de Georges O. Paxton, l’un des principaux historiens de la Seconde Guerre mondiale qu’est née la volonté de Georges Loinger de collecter le maximum d’informations sur les résistances juives.

« Je lui ai fait remarquer qu’il n’abordait pas la résistance juive dans ses livres, nous confiait-il il y a quelques années. Il m’a répondu ‘eh bien, compilez les informations nécessaires, écrivez un livre et je citerai vos recherches’ « .

Georges Loinger en écrira deux : L’organisation juive de combat: France, 1940-1946 (Paris, Autrement) et Les résistances juives en France pendant l’occupation (Paris, Albin Michel). Et enfin, les noms et les mérites du docteur Weil, de Léo Kohn, et de Robert Gamzon alias Castor, dont la fille Myriam a reçu ce 12 avril une distinction, comme une vingtaine d’autres résistants, sortent petit à petit de l’ombre.

Distinction remise à la descendante de Mila Racine, passeuse d’enfants juifs vers la Suisse, associée au Mouvement juif sioniste (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

« L’événement va passer à la télévision, » explique Haïm Katz remettant son panama en sortant du taxi, et qui espère sans doute que cette cérémonie marquera l’opinion israélienne.

Déjà, à l’ombre des pins, des soldats se pressent en rang, des groupes d’adolescents commencent à s’installer face au Rouleau de Feu, l’oeuvre monumentale commandée à Nathan Rapoport, un artiste polonais qui dut fuir l’avancée des troupes nazies.

Eliezer Levinson, 94 ans, raconte son histoire à un groupe d’adolescents venus du monde entier. Qualifiés lors d’épreuves locales, ils sont venus disputer les finales du concours biblique qui se déroule chaque année à Jérusalem, autre symbole fort de la renaissance d’Israël dont le finaliste reçoit son prix des mains du Premier ministre.

Né en 1927 à Berlin, Eliezer Levinson, avait 6 ans quand son père est arrêté par la police et ne réapparaît plus jamais. Tenant depuis un mois à peine les rênes de l’Allemagne, les nazis commencent déjà à instaurer la violence contre l’état de droit.

Il se réfugie alors en France avec sa mère et son petit frère, Marcel-Gideon. Eliezer rejoint ensuite les Éclaireurs israélites de France qui lui inculquent « l’amour du sionisme et de l’agriculture, » explique-t-il.

Il entre peu après dans la résistance juive. Avec l’aide de l’audacieux père Glasberg – qui sera reconnu Juste parmi les Nations – et qui exfiltre des enfants des camps, il arrachera 36 d’entre eux à une mort quasi-certaine en les acheminant vers des lieux plus sûrs.

Faisant preuve d’une audace rare, Eliezer se fera embaucher par la SS près de Montauban comme interprète arguant de ses origines alsaciennes. Il transmettra les informations récoltées à la résistance française. Malheureusement sa mère et son frère se feront arrêter par la Gestapo à Grenoble et seront assassinés à Auschwitz.

Eliezer Lev-Sion (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

« Vous pouvez êtres fiers de faire partie de ce peuple. Lorsque l’on parle de la Shoah, c’est avec pitié et finalement pas tellement de respect, explique-t-il. Mais je peux vous dire qu’il y a de quoi être fier de ces soldats juifs ». Mais chez lui, comme chez Fanny Ben Ami et selon aussi un sondage réalisé auprès des Américains, pointe pourtant la même inquiétude : « sans Israël, une nouvelle Shoah n’est rien d’impossible ».

« Voyagez à travers le monde, et apprenez des autres cultures, exhorte Fanny Ben Ami, mais construisez vos vies et votre famille ici et seulement en Israël. Parce que si les choses tournent mal en diaspora, vous vous ferez jetez dehors. Israël sera toujours le seul bon endroit pour vous ».

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