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Analyse

L’aide de la Jordanie contre l’Iran montre que la relation avec Israël reste forte, malgré tout

Pris en tenaille entre le soutien populaire apporté aux Palestiniens et la menace de l'influence iranienne, le royaume hachémite minimise son rôle dans la destruction de dizaines de drones d'attaque qui ciblaient l'État juif

Le roi Abdallah II de Jordanie, à droite, et son fils, le prince héritier Hussein, lors d'une rencontre avec le chancelier allemand Olaf Scholtz (hors-cadre) à Amman, le 17 mars 224. (Crédit : Palais royal jordanien/AFP)
Le roi Abdallah II de Jordanie, à droite, et son fils, le prince héritier Hussein, lors d'une rencontre avec le chancelier allemand Olaf Scholtz (hors-cadre) à Amman, le 17 mars 224. (Crédit : Palais royal jordanien/AFP)

Samedi soir, des dizaines de drones lancés par l’Iran en direction d’Israël ont été interceptés par les avions de chasse jordaniens alors qu’ils traversaient l’espace aérien du royaume.

L’assistance militaire qui a été fournie par Amman à l’État juif a été accueillie avec enthousiasme au sein de ce dernier – mais elle a également surpris de nombreux Israéliens dans la mesure où le royaume hachémite s’est plutôt distingué, ces derniers temps, par ses critiques incessantes sur la guerre que mène actuellement Israël contre le Hamas et que les pressions se sont multipliées, sur son territoire, en faveur d’une rupture pure et simple des liens avec Jérusalem.

Une surprise qui n’est pas néanmoins partagée par tous les commentateurs et autres analystes. Ghaith al-Omari, né en Jordanie et chercheur au sein du Washington Institute for Near East Policy, estime que cette démonstration de soutien spectaculaire de la part d’Amman est une preuve de la force de l’alliance sécuritaire qui a été conclue entre les deux parties.

« Malgré toutes les tensions politiques qu’il peut y avoir entre la Jordanie et Israël, les liens militaires et en matière de renseignement ont toujours été maintenus », explique-t-il. « En réalité, plus les relations politiques se dégradent, plus les armées se rapprochent parce qu’elles comprennent toutes les deux très bien qu’il est nécessaire de conserver ces liens. Cette idée fait partie intégrante de la doctrine israélienne et de la doctrine jordanienne ».

En 1994, la Jordanie avait été le deuxième pays arabe à tisser des liens diplomatiques avec Israël (le premier avait été l’Égypte, en 1979). La Jordanie se considère comme la tutrice des lieux saints musulmans de la Vieille Ville de Jérusalem – notamment du complexe de la mosquée Al-Aqsa – et les deux pays ont mis en place une coopération forte en termes de sécurité et de renseignement. Mais les relations entre Amman et Jérusalem se sont visiblement tendues depuis le début de la guerre qui oppose l’État juif au Hamas dans la bande de Gaza.

Israël fournit du gaz à la Jordanie dans le cadre d’un accord à hauteur de milliards de dollars ainsi que de l’eau, conformément au traité qui avait été signé en 1994. Au mois de novembre, le ministre des Affaires étrangères Ayman Safadi avait annoncé que son pays se retirait d’un accord qui avait été négocié par les Émirats arabes unis et qui prévoyait que la Jordanie approvisionnerait l’État juif en énergie solaire – Israël, en échange, lui apportant de l’eau dessalée. Mais Amman aurait demandé, au mois de mars, sa prolongation d’une année supplémentaire. Jérusalem aurait répondu à cette requête en demandant aux responsables du royaume hachémite de modérer leurs critiques à l’encontre d’Israël.

Des manifestants lèvent une pancarte condamnant le président français Emmanuel Macron, le président américain Joe Biden et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, dans le cadre de la guerre en cours entre le Hamas et Israël lors d’un rassemblement dans la capitale jordanienne Amman organisé en solidarité avec les Palestiniens de la bande de Gaza, le 27 octobre 2023. (Crédit : Khalil Mazraawi/AFP)

« Ce qui est arrivé samedi soir doit être un rappel non seulement pour les Jordaniens, mais aussi pour les Israéliens, de l’importance des relations qu’ils entretiennent », note al-Omari.

Amman a conscience de marcher sur la corde raide entre son alliance stratégique avec les États-Unis et Israël – une alliance qui est à l’origine d’une aide financière substantielle et d’une certaine stabilité qui est précieuse dans une région tumultueuse – et son engagement en faveur de la cause palestinienne. Environ la moitié de la population jordanienne est constituée de réfugiés palestiniens et de leurs descendants.

Le royaume hachémite n’a épargné aucun effort pour signaler son soutien aux Palestiniens de Gaza au cours du conflit actuel. Il a été le premier pays à rappeler son ambassadeur, à Tel Aviv, lorsqu’Israël a lancé sa riposte au lendemain du massacre commis par le Hamas, le 7 octobre. Il a appelé au cessez-le-feu de façon incessante et il a fourni des quantités significatives d’aide humanitaire à Gaza, par voie aérienne et par voie terrestre.

Après la révélation de l’intervention de l’armée de l’air jordanienne lors de l’attaque lancée par l’Iran contre l’État juif, les médias officiels du pays, dans la matinée de dimanche, ont minimisé le rôle tenu par Amman.

L’agence de presse officielle Petra, comme c’est le cas depuis plusieurs mois, a mis en Une les dernières informations sur la guerre à Gaza. Elle a aussi relayé un communiqué vague du gouvernement appelant « toutes les parties » à faire preuve « de retenue dans un contexte de tensions régionales » afin de prévenir « une escalade dangereuse ». Communiqué qui n’identifiait pas les « parties » concernées.

Il mentionnait également brièvement, en bas de page, « les récents incidents » impliquant l’interception « de projectiles étrangers » – leur nature n’était pas précisée – « dans l’espace aérien jordanien ». Des interceptions, continuait-il, qui se sont avérées nécessaires « pour protéger les citoyens et les zones résidentielles ». « Certains débris sont retombés à des endroits variés », précisait-il, « mais aucun blessé et aucun dégât n’ont été signalés ».

Des passants et des agents de sécurité jordaniens regroupés autour des débris d’un missile intercepté par les forces jordaniennes au-dessus d’Amman dans le cadre d’une attaque au missile et au drone sans précédent de l’Iran contre Israël, le 14 avril 2024. (Crédit : Ahmad SHOURA / AFP)

Et en lisant les autres sites d’information du royaume, dimanche, il était difficile de croire qu’un acte de guerre avait eu lieu la nuit précédente et que des centaines de projectiles transportant des tonnes d’explosifs avaient traversé le ciel du pays.

Les journaux nationaux se sont contentés de relayer les déclarations faites par les responsables, avec des formulations vagues. Le Premier ministre Bisher Al-Khasawneh, par exemple, s’est engagé à poursuivre en justice les médias qui « ne prennent pas la source de leurs informations auprès des canaux officiels et crédibles », après que se sont propagées des rumeurs laissant entendre que l’état d’urgence avait été proclamé en Jordanie.

A l’écart des tentacules de l’Iran

La prudence dont a fait preuve le gouvernement face à la médiatisation des événements survenus dans la soirée de samedi pourrait en partie s’expliquer par les menaces proférées par l’Iran – le régime des Mollahs ayant formellement annoncé que le royaume hachémite serait « la prochaine cible » s’il devait coopérer avec Israël.

Le Premier ministre jordanien Bishr Khasawneh s’exprimant lors d’une conférence de presse avec le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, le 9 décembre 2021. (Crédit : Majdi Mohammed/AP)

Dans l’après-midi de vendredi, Safadi, le ministre jordanien des Affaires étrangères, aurait convoqué l’ambassadeur de Téhéran pour l’avertir qu’il ne devait plus se permettre de mettre en doute le positionnement adopté par Amman après l’aide apportée à Israël.

En fait, cela fait des années que la Jordanie s’inquiète des interférences de l’Iran dans ses affaires nationales, réticente à l’idée de devenir un nouveau pion dans le jeu de pouvoir régional de la république islamique – un jeu qui a déjà eu un impact sur le paysage politique de l’Irak, de la Syrie, du Liban et du Yémen.

Après les événements qui ont eu lieu samedi, Amman s’inquiète également de la possibilité d’une attaque de représailles israélienne qui utiliserait son espace aérien – ce qui donnerait à Téhéran le prétexte nécessaire pour viser directement le royaume ou pour tenter de le déstabiliser, dit al-Omari.

Dossier : Des suspects le long de la frontière jordanienne lors d’une tentative de contrebande d’armes, au cours de l’été 2022. (Crédit : Armée israélienne)

« Les Iraniens observent la Jordanie, ils la considèrent comme le maillon le plus faible de la région », ajoute-t-il. « Et l’armée jordanienne considère que l’Iran est la menace la plus importante dans la zone en raison de la présence de milices parrainées par l’Iran sur la frontière syrienne et sur la frontière orientale avec l’Irak. Ils sont très préoccupés face à la perspective d’une influence iranienne qui s’élargirait jusqu’à la Cisjordanie [qui partage une frontière avec la Jordanie] par le biais du Hamas ».

Dans le cadre d’une initiative visant à empêcher les groupes terroristes soutenus par Téhéran – qu’il s’agisse du Hamas ou des milices chiites – de s’ancrer sur son territoire, la Jordanie a procédé à une série de frappes aériennes en Syrie, ces derniers mois, prenant pour cible les trafiquants d’armes et de stupéfiants qui seraient liés à l’Iran.

Des facteurs multiples semblent indiquer que la récente vague de manifestations qui a balayé le pays a été pilotée par les Frères musulmans, le mouvement islamiste qui a donné naissance au Hamas – et qui bénéficie aussi d’un soutien fort de la part de l’Iran.

Des manifestants scandant des slogans près de l’ambassade d’Israël dans le cadre de la guerre entre Israël et le groupe terroriste palestinien du Hamas qui contrôle Gaza, à Amman, le 20 octobre 2023. (Crédit : Khalil Mazraawi/AFP)

En ce qui concerne les milices chiites soutenues par l’Iran sur la frontière jordanienne, un responsable de l’un de ces groupes, en Irak, a révélé l’existence de plans opérationnels visant à établir une milice jordanienne qui serait forte de 12 000 hommes armés et qui serait subordonnée à « l’axe de la résistance » dont le régime des Mollahs est à la tête.

Tout cela « n’est pas une cause d’alarme mais bien une inquiétude » pour la Jordanie, précise al-Omari.

Les efforts de prévention livrés par les forces de sécurité jordaniennes contre un possible ancrage de l’Iran dans le pays sont rendus plus faciles par l’opposition forte de l’opinion publique du royaume à l’Iran, dit-il. Deux raisons expliquent cette opposition.

« D’abord, les Jordaniens constatent ce qu’ont fait les Iraniens et leurs alliés en Syrie – difficile d’apprécier l’Iran après ça », déclare-t-il, faisant référence au soutien militaire qui a été apporté par la république islamique au régime d’Assad lorsqu’il a écrasé les opposants dans le cadre de la guerre civile syrienne.

Ghaith al-Omari, membre du Washington Institute. (Crédit : autorisation)

« Ensuite, la Jordanie est un pays sunnite très conservateur et sans minorité chiite. Le sentiment anti-chiite y est très fort. Il y a eu une période, il y a quelques années, où l’Iran a tenté de pratiquer un certain soft power en Jordanie en matière religieuse. Ce qui a fait naître l’inquiétude au sein de la société jordanienne », explique al-Omari.

Il prédit que le camp le plus conservateur, au sein du gouvernement du royaume, utilisera le lien ostensible entre les manifestants, les Frères musulmans et l’Iran pour ôter toute légitimité au mouvement de protestation en faveur du Hamas.

« Si vous lisez les Opinions qui ont été publiées dans les trois principaux quotidiens jordaniens au cours des deux dernières semaines, des journaux qui ne sont pas pleinement indépendants – c’est-à-dire qu’ils suivent la ligne du gouvernement – vous trouverez une série d’articles qui critiquent les manifestations et qui font le lien avec les Iraniens », indique-t-il.

Les forces de sécurité jordaniennes se déploient lors d’une manifestation près de l’ambassade des États-Unis dans la capitale Amman, en solidarité avec la population de Gaza, le 15 décembre 2023, dans le cadre de la guerre entre Israël et le groupe terroriste Hamas. (Crédit : Khalil MAZRAAWI / AFP)

« Après le 7 octobre, il y a eu un camp va-t-en-guerre, dans le gouvernement jordanien, qui a estimé que les manifestations pro-Hamas dépassaient les limites. Mon sentiment est que le camp le plus conservateur va utiliser l’attaque iranienne de samedi pour dire que les choses sont trop instables actuellement pour permettre cet espace de protestation, qui peut potentiellement entraîner des troubles », ajoute-t-il.

Si Amman a tenté de minimiser publiquement l’acte de guerre de l’Iran sur son territoire, la population jordanienne, de son côté, semble être pleinement consciente de ce qui s’est produit – comme c’est le cas également des nombreux internautes anti-israéliens du monde entier qui se sont tournés vers les réseaux sociaux pour tenir des propos au vitriol sur le roi Abdallah II.

Un usager du réseau social X a ainsi écrit : « Félicitations au roi de Jordanie qui non seulement a échoué à soutenir les Arabes palestiniens mais a aussi fait l’effort supplémentaire de venir en aide à leur meurtrier génocidaire ».

Une image satirique qui a circulé sur la Toile a même montré le souverain vêtu de l’uniforme de l’armée israélienne.

Des sources régionales proches des services de sécurité ont indiqué que des drones avaient été abattus du côté jordanien de la Vallée du Jourdain, ajoutant qu’ils allaient en direction de Jérusalem. D’autres ont été interceptés à proximité de la frontière séparant l’Irak et la Syrie.

Dans le sillage de l’attaque, plusieurs drones qui avaient été abattus ont été aperçus dans les quartiers situés au sud de la capitale. Des résidents se sont regroupés autour des débris d’un grand drone, retombé dans une zone commerciale du quartier Marj al-Hamam de la ville.

Sabrina Bilanceri, journaliste indépendante qui réside à Amman, confie au Times of Israel que lorsque les drones et les missiles iraniens ont survolé Amman, dans la nuit de samedi, elle a entendu « les gens qui criaient dans leurs habitations, à côté ».

« Mais j’ai pu aussi entendre des gens crier Allah Akhbar » en signe de réjouissance, ajoute-t-elle.

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