L’Allemagne accusée de minimiser les attaques antisémites des musulmans
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L’Allemagne accusée de minimiser les attaques antisémites des musulmans

Le gouvernement attribuerait les attaques à l'extrême-droite pour épargner les immigrants ; certains disent que la classification des crimes de haine fausse les statistiques

Une manifestante propalestinienne lors de la manifestation annuelle organisée à l'occasion de la journée al-Quds à Berlin, le 9 juin 2018 (Crédit : Sean Gallup/Getty Images, via JTA)
Une manifestante propalestinienne lors de la manifestation annuelle organisée à l'occasion de la journée al-Quds à Berlin, le 9 juin 2018 (Crédit : Sean Gallup/Getty Images, via JTA)

JTA — La marche annuelle de la journée al-Quds, à Berlin, est souvent citée comme exemple frappant de l’essor de ce qu’on appelle le nouvel antisémitisme en Europe : la haine des Juifs en lien avec Israël, souvent de la part d’individus issus des sociétés musulmanes.

Malgré les tentatives des organisateurs, ces dernières années, de faire disparaître certaines expressions d’antisémitisme, cette marche qui réunit des centaines de participants donne régulièrement lieu à des appels au meurtre d’Israéliens, à des’expressions conspirationnistes sur le sionisme et de slogans demandant « la libération de la Palestine du fleuve à la mer ».

Des drapeaux aux couleurs de groupes terroristes comme le Hamas et le Hezbollah sont présents dans les cortèges et des imams prêchent régulièrement en farsi et en arabe en utilisant des versets antisémites du Coran.

« Sous couvert de ‘critique d’Israël’, on utilise des stéréotypes antisémites, on dit qu’Israël a des ‘caractéristiques juives’ : que le pays est ‘dominant’, ‘cupide’, qu’il est un ‘tueur d’enfants' », commente la sociologue Imke Kummer, qui a observé les manifestants.

(L’Iran a lancé en 1979 la journée al-Quds pour exprimer son soutien aux Palestiniens et pour s’opposer au sionisme et à Israël et des événements internationaux ont pris le relais. Al-Quds, en arabe, désigne Jérusalem).

Des manifestants lors d’un rassemblement pour la journée al-Quds Day à Berlin, le 25 juillet 2014 (Crédit :AP Photo/Markus Schreiber)

De telles agitations sont visibles dans le monde entier. Pour de nombreux observateurs, un tel phénomène est particulièrement troublant dans les mêmes rues où les Juifs avaient été si brutalement persécutés par les nazis et leurs collaborateurs et que toutes les sociétés d’Europe avaient alors juré : « plus jamais ça ».

Curieusement, des groupes de veille indépendant ont observé que certains incidents enregistrés lors de la journée al-Quds à Berlin ont été classifiés par les autorités comme dérivant de l’antisémitisme d’extrême-droite.

Selon les critiques, cette manifestation et autres incidents mal catégorisés facilitent les tentatives de politiser l’antisémitisme, compliquant les efforts nécessaires pour une lutte efficace contre la haine antijuive.

« Cela signifie que nous ne pouvons pas vraiment utiliser les statistiques officielles sur l’antisémitisme en Allemagne », a commenté auprès du JTA Daniel Poensgen, chercheur au département de recherche et d’information sur l’antisémitisme (RIAS).

Le ministère allemand de l’Intérieur n’a pas répondu à la demande de réaction de JTA.

Les doutes sur la méthodologie utilisée par le ministère se sont encore accrus alors que ses données ne cessent de diverger des informations provenant de toute l’Europe de l’ouest – et des perceptions des Juifs allemands eux-mêmes.

Le mois dernier, le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer a expliqué que les soutiens des groupes d’extrême-droite étaient responsables d’environ 90 % des incidents antisémites enregistrés en Allemagne en 2018, ce qui représente une hausse de 20 % par rapport à l’année antérieure.

Un drapeau israélien brandi lors d’une manifestation pro-israélienne organisée pour dénoncer un rassemblement pour la journée al-Quds à Berlin, le 25 juillet 2014 (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

En France, à titre de comparaison, plus de la moitié des incidents antisémites et pratiquement toutes les agressions violentes sont commis par des immigrants originaires de pays musulmans ou par leurs descendants, selon le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA).

En Grande-Bretagne, le groupe Community Security Trust suggère que l’extrême-droite est responsable de 50 % à 60 % des incidents où les victimes ont pu livrer un portrait physique de leurs attaquants, ce qui est arrivé dans environ 30 % des cas (il y en a eu au total 1 652) en 2019, et qui représente une augmentation de 19 % par rapport à l’année précédente.

Aux Pays-Bas, l’ancien directeur du CIDI, premier observatoire de l’antisémitisme dans le pays, a expliqué que les musulmans et les Arabes étaient responsables de 70 % des incidents enregistrés chaque année.

Selon une étude réalisée en 2016 auprès de centaines de Juifs allemands ayant été victimes d’incidents antisémites, 41 % avaient déclaré que leur agresseur était un individu « ayant un point de vue extrémiste musulman ». 16 % avaient dit avoir été pris pour cible par un membre de l’extrême gauche et seulement 20 % avaient affirmé avoir été par un individu issu de l’extrême-droite.

Plusieurs centaines de personnes lors d’une manifestation propalestinienne à Francfort, dans le centre de l’Allemagne, le 20 juillet 2014 (Crédit : AP Photo/dpa, Boris Roessler)

« Il y a clairement un décalage ici et il révèle l’inexactitude des statistiques officielles de l’Allemagne », déclare Poensgen, le chercheur du RIAS.

Il précise que son groupe de veille s’était entretenu avec les responsables sur ce problème de statistiques.

« Nos critiques les ont intéressés, ils les ont écoutées, examinées, mais il y a jusqu’à présent une grave réticence, au niveau fédéral, à modifier le système de catégorisation », dit-il.

La confiance portée dans les autorités allemandes avait été sapée en 2014 quand un tribunal allemand avait statué que l’antisémitisme n’était pas à l’origine d’une tentative de trois Palestiniens de mettre le feu à une synagogue dans la ville de Wuppertal (une cour supérieure réaffirmé ce jugement en 2017).

Pour certains critiques, la réticence apparente des autorités allemandes d’attribuer des incidents antisémites aux immigrants musulmans a une dimension politique. Des enquêtes suggèrent que ce groupe est considérablement plus antisémite que les non-immigrants – ou au moins plus ouvert à la haine antijuive.

Une manifestation pro-palestinienne lors de la journée al-Quds à Berlin, le 1er juin 2019 (Crédit : Tobias SCHWARZ / AFP)

Mais « le nouvel antisémitisme musulman est tabou, comme si s’y attaquer ne ferait que renforcer les opposants à l’immigration », a expliqué Krisztina Koenen, journaliste pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung et der Welt, dans une analyse qu’elle a publié au mois de mars dans le magazine juif hongrois Neokohn.

Le gouvernement de la chancelière allemande Angela Merkel a été très critiqué – notamment pour avoir « importé l’antisémitisme » – suite à sa décision de laisser entrer deux millions d’immigrants venus de Syrie et du Moyen-Orient depuis 2015.

L’année dernière, une entité fédérale allemande s’est évertuée à réfuter cette accusation d’importation de l’antisémitisme. Une étude réalisée par la fondation EVZ, à Berlin, clame qu’il n’y a aucun lien entre haine antijuive et immigration – même si certains Juifs continuent à affirmer le contraire.

La conclusion de l’étude a entraîné des critiques cinglantes de la part du rabbin Andrew Baker, directeur des Affaires internationales au sein de l’AJC (American Jewish Committee) et porte-parole sur la question de l’antisémitisme au sein de l’organisation intergouvernementale OSCE.

Des gens portent des kippas lors d’une manifestation à Berlin le 25 avril 2018.
(AP/Markus Schreiber)

Poensgen doute néanmoins d’une mauvaise catégorisation délibérée dans les statistiques officielles allemandes pour des raisons politiques.

« C’est plus probablement le résultat d’un système de classification obsolète qui, pour des raisons historiques, a été créé pour contrôler l’extrême-droite », dit-il.

Il cite le cas, en 2014, d’une vingtaine d’hommes qui avaient entonné le slogan nazi « Sieg heil » lors d’une manifestation organisée pour la journée al-Quds, où les participants majoritairement musulmans scandent des slogans anti-israéliens et anti-américains. Cet épisode était apparu comme incident d’extrême-droite dans les registres du ministère de l’Intérieur.

De telles erreurs aident malgré tout aux tentatives de l’extrême-droite de discréditer le gouvernement, déplore Poensgen.

Le RIAS utilise un système de classification plus nuancé que celui des autorités, ajoute-t-il. L’année dernière, il avait indiqué que l’extrême-droite était à l’origine d’environ 18 % des crimes de haine antisémites dont les auteurs pouvaient être affiliés à un groupe de population ou à une idéologie. Les islamistes et les activistes anti-israéliens représentaient environ 11 % des 1083 cas survenus l’année dernière à Berlin (Le RIAS avait limité son rapport à cette ville). Parmi les autres classifications possibles, les adeptes des théories du complot, l’extrême-gauche et les centristes.

L’affiliation politique d’environ la moitié des dossiers avait été définie comme inconnue.

Les autorités allemandes, pour leur part, ont tenté de s’attaquer spécifiquement à l’antisémitisme musulman. La plus importante agence de renseignement d’Allemagne a récemment publié une analyse de 40 pages de la haine antijuive croissante chez les extrémistes islamistes, qui a été saluée par les responsables juifs.

Des milliers de manifestants lors d’un rassemblement contre l’antisémitisme porte de Brandenburg à Berlin, le dimanche 14 septembre (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber, Pool)

Mais le système gouvernemental de classification des incidents antisémites est défaillant, commente Laszlo Bernat Veszpremy, qui s’est intéressé à la haine antijuive parmi les immigrants arrivés récemment en Europe dans un article publié par l’Institut de recherche sur les migrations de Budapest.

Le rapport présente cinq catégories : « droite », « gauche », « idéologie étrangère », « idéologie religieuse » et « inconnue » – une catégorie qui est rarement utilisée.

« Le problème, c’est que l’Islam n’est mentionné nulle part et qu’ainsi les attaques islamistes ou « propalestiniennes » – qui peuvent motiver des agresseurs musulmans ou arabes – peuvent aller dans au moins trois catégories : droite (nationaliste), idéologie étrangère (attaque laïque) ou idéologie religieuse, explique Veszpremy à JTA.

« La situation est telle qu’un grand nombre d’attaques antisémites en Allemagne sont automatiquement attribuées à l’extrême-droite parce que c’est ainsi que fonctionne le système de classification », ajoute le chercheur.

En France et en Belgique, les autorités sont fréquemment accusées de minimiser ou d’édulcorer l’antisémitisme de gauche et des individus issus de l’immigration.

« Aujourd’hui, je n’ai plus la certitude que les crimes de haine antisémite sont correctement pris en charge en France », a récemment expliqué Sammy Ghozlan, ancien commissaire de police et fondateur du BNVCA au JTA. Il a notamment cité une série d’échecs perçus dans le procès pour meurtre d’un musulman qui avait tué sa voisine juive en invoquant Allah et en qualifiant de démon sa victime.

La magistrate à la tête du dossier a récemment rouvert, à sa propre initiative, la question de la santé mentale de l’accusé – il avait été déclaré apte à paraître devant le tribunal lors des évaluations psychiatriques qui avaient été réalisées suite à son arrestation. Les critiques ont pour leur part estimé que la cour semblait réticente à attribuer un mobile antisémite à l’attaque.

Des manifestants portent la kippa lors d’un rassemblement contre une attaque antisémite à Berlin, le 25 avril 2018 (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

Dans son rapport annuel de 2016, la commission nationale consultative française sur les droits de l’Homme – un observatoire du gouvernement – a écrit qu’une « partie significative des actes antisémites (menaces et passages à l’action) relève de l’idéologie néo-nazie, tandis que dans la plupart des autres cas, les motivations des auteurs sont difficiles à évaluer ».

Il ne mentionne pas les attaques commises par les musulmans qui, selon le BNVCA, représentent la quasi-totalité des incidents antijuifs violents en France.

Le rapport met également en doute l’existence même d’un « nouvel antisémitisme » généré par les critiques d’Israël, en disant que si ce nouvel antisémitisme existe, alors il relève d’une minorité des cas.

En Belgique, l’avocat du groupe de veille fédéral contre le racisme dans le pays, l’UNIA, avait protesté contre la condamnation pour discours de haine d’un Palestinien qui avait appelé, en criant, à tuer des Juifs lors d’une manifestation anti-israélienne – l’UNIA avait pourtant été parmi les initiateurs de ce procès. La condamnation avait « dénaturé la justice plutôt que réellement rendu justice », avait estimé le juriste.

Joel Rubinfeld, président de la Ligue belge contre l’antisémitisme, avait déclaré que le dossier avait montré que l’UNIA « fait partie du problème, et non de la solution, de l’antisémitisme ». Le Forum flamand des organisations juives avait noté, pour sa part, qu’il avait « perdu toute confiance » en l’UNIA.

Les procureurs belges ont récemment rejeté une plainte déposée contre un gérant de café turc qui avait placé un panneau sur son commerce disant que les chiens étaient les bienvenus dans son établissement « mais les Juifs d’aucune façon ».

Le bureau du procureur a expliqué sa décision de ne pas poursuivre l’homme en disant que ce dernier avait promis d’écrire une lettre d’excuses à la communauté juive. Aucun courrier de ce type n’a été signalé jusqu’à présent.

En réaction, Rubinfeld a évoqué l’un des peintres surréalistes les plus connus de Belgique.

« Ça sort du monde de René Magritte », a-t-il déclaré.

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