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Interview

L’AP ne tiendra pas ses promesses si le consulat US à Jérusalem-Est ne rouvre pas

Des responsables palestiniens ont dit au Times of Israël que Ramallah ne garantissait pas de tenir certaines promesses si Biden n'honorait pas les siennes

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Mahmoud Abbas, (à gauche), et Joe Biden après leur rencontre dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, mercredi 10 mars 2010. (AP/Bernat Armangue)
Mahmoud Abbas, (à gauche), et Joe Biden après leur rencontre dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, mercredi 10 mars 2010. (AP/Bernat Armangue)

RAMALLAH, Cisjordanie – L’Autorité palestinienne (AP) refusera de répondre à certaines demandes déterminantes de réformes formulées par les États-Unis si Washington n’honorait pas son propre engagement à restaurer pleinement ses liens avec Ramallah, ont indiqué des responsables de l’AP au Times of Israël.

Le conflit porte sur la possible suspension de la réouverture du consulat américain à Jérusalem – une suspension qui survient alors que l’AP ressent une frustration croissante face à l’approche adoptée par le président Joe Biden du processus de paix au Moyen-Orient, depuis longtemps moribond.

Selon trois responsables palestiniens qui se sont entretenus avec le Times of Israël le mois dernier, Ramallah pourrait réagir en ne menant pas à bien les réformes réclamées par l’administration Biden, notamment concernant les salaires versés aux prisonniers sécuritaires palestiniens qui ont commis des attentats contre des Israéliens.

« Il faut réaliser que s’ils ne tiennent pas leurs promesses, nous ne pourrons pas répondre favorablement à leurs demandes non plus, des demandes qui sont importantes », a déclaré un haut-responsable palestinien qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat.

Les Palestiniens considèrent la réouverture du consulat américain comme déterminante dans la reprise des liens avec les États-Unis. La mission était de facto mise au service des Palestiniens avant sa fermeture par l’ancien président américain Donald Trump, en 2019.

Mais dans un contexte de forte opposition de la part d’Israël et d’un agenda international consacré à d’autres dossiers importants pour les Américains, l’administration Biden a, dans les faits, mis en suspens la réouverture du consulat, ont indiqué des sources au Times of Israël, le mois dernier.

Parmi les réformes que Ramallah pourrait décider de ne pas entreprendre, celle de la politique très controversée de paiement d’allocations aux Palestiniens qui purgent une peine de prison en Israël pour des crimes et délits liés à la sécurité ou aux familles des Palestiniens qui ont été tués par les forces israéliennes alors qu’ils commettaient des attentats terroristes.

À la question de savoir si les réformes prévues du système de paiement des prisonniers seraient victimes de la guerre des exigences non satisfaites entre Washington et Ramallah, le haut fonctionnaire palestinien a répondu que « cela pourrait en effet être le cas ».

Les détracteurs, aux États-Unis et en Israël, de cette politique de l’AP affirment qu’elle est une incitation au terrorisme, évoquant un « meurtre contre rémunération ». Pour de nombreux Palestiniens, en revanche, la solidarité avec les personnes incarcérées pour des actions variées de protestation contre la gouvernance israélienne, et notamment par le biais de la violence, est un principe déterminant du mouvement nationaliste.

Les responsables de l’AP avaient dit à leurs homologues américains qu’ils étaient prêts à réformer cette politique et ils avaient établi une commission chargée de définir les changements qui interviendraient dans ce cadre.

Toutefois, après un an de discussions, aucune avancée n’a été réalisée.

Des proches de Palestiniens détenus dans des prisons israéliennes brandissent leur portrait lors d’une manifestation pour marquer la « Journée des prisonniers » à Ramallah, en Cisjordanie, le mercredi 7 avril 2019. (AP Photo/Majdi Mohammed)

En plus de sa réforme de la politique d’allocations, l’administration Biden avait également vivement recommandé à l’AP de retirer la plainte déposée auprès de la Cour pénale internationale (CPI) concernant des crimes de guerre présumés qui auraient été commis par l’État juif et les Palestiniens depuis la période qui avait précédé la guerre de 2014 à Gaza.

S’il est difficile d’affirmer que Ramallah pourrait prendre, dans les faits, une telle initiative dans la mesure où l’enquête de la CPI est d’ores et déjà lancée, les responsables de l’AP ont indiqué qu’ils n’étaient pas prêts à répondre à cette demande.

Des responsables américains en visite à Ramallah avaient également évoqué avec les responsables palestiniens leurs inquiétudes sur la question des droits de l’Homme, en particulier après le meurtre, au mois de juin, de l’activiste palestinien Nizar Banat, alors qu’il était en détention dans une prison palestinienne.

De son côté, Ramallah avait demandé que Biden annule la loi anti-terroriste de 1987 qui considère comme des « groupes terroristes » le Front de Libération de la Palestine (FPLP) « et ses affiliés ».

Cette législation du Congrès est considérée comme un obstacle majeur empêchant la réouverture de la mission diplomatique de l’OLP à Washington qui avait été fermée par Donald Trump. Sa réouverture avait été également une promesse de campagne de Biden.

Le bureau de Washington de l’Organisation de libération de la Palestine, le 18 novembre 2017. (AP Photo/Alex Brandon)

Ramallah réclame aussi depuis des mois une rencontre entre Biden et le chef de l’AP, Mahmoud Abbas, confirment des responsables palestiniens. Biden n’avait pris un appel téléphonique d’Abbas que cinq mois après son investiture qui avait eu lieu le 21 janvier ; pour sa part, le Premier ministre israélien Naftali Bennett s’est entretenu avec Biden à la Maison Blanche, au mois d’août dernier.

Les responsables de l’administration Biden affirment qu’une rencontre avec Abbas est au programme mais ils n’avancent aucun calendrier.

« Les États-Unis disent ce qu’il faut dire lorsqu’ils affirment que les Israéliens et les Palestiniens méritent de bénéficier de la même liberté, dignité, sécurité et prospérité », a dit un autre officiel palestinien, reprenant les mots de l’administration au pouvoir aux États-Unis. « Mais il y a un gouffre entre les paroles et les actes. »

« Nous devons commencer à créer un horizon politique », a ajouté ce responsable.

Toujours mieux que Trump

Les responsables palestiniens qui se sont entretenus avec le Times of Israël soulignent qu’ils sont toutefois satisfaits des initiatives prises par Biden pour restaurer les liens avec l’AP, avec notamment la reprise du versement de centaines de millions de dollars d’aide aux Palestiniens.

« Nous éprouvons une gratitude sincère pour ces aides et pour ce retour dans le jeu rhétorique de la solution à deux États, mais il doit y avoir aussi un passage à l’acte. La réouverture du consulat devait faire partie de ces actions entreprises », déplore un diplomate palestinien.

Le mois dernier, le conseiller à la sécurité nationale américain Jake Sullivan a insisté sur le fait que l’administration Biden avait encore l’intention de rouvrir la mission de Jérusalem. Trois sources proches du dossier ont néanmoins fait savoir au Times of Israël qu’aucun plan concret permettant d’honorer cette promesse n’avait été encore mis au point.

L’État d’Israël s’est opposé avec force à la réouverture du consulat, disant qu’elle sapera sa souveraineté sur Jérusalem alors que les États-Unis ont d’ores et déjà installé leur ambassade dans la ville. De son côté, la Maison Blanche s’est montrée peu désireuse de s’implanter davantage dans la région.

Et pourtant, même avec la frustration éprouvée par Ramallah, « c’est incomparable avec ce que nous avons traversé sous Trump », a souligné le diplomate palestinien. Les responsables de l’AP interrogés ont mis en avant les critiques de l’administration Biden à l’égard des constructions qui ont été approuvées dans les implantations israéliennes, la dénonciation des violences commises par les partisans du mouvement pro-implantation et des démolitions de maisons palestiniennes de la part de Tsahal – des critiques qui n’avaient jamais été formulées sous Trump.

Il semble qu’il y ait eu une réelle euphorie à Ramallah après la victoire de Biden aux élections présidentielles, au mois de novembre 2020, même si les officiels de l’AP disent qu’elle a eu finalement plus à voir avec la défaite de Trump.

« Nous étions bien conscients de l’historique de Biden, du fait qu’il était plus proche de Hillary Clinton (la plus modérée) que de Bernie Sanders (le plus progressiste) », explique une source palestinienne proche du bureau d’Abbas.

Le président américain Donald Trump avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, le 3 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Cette source palestinienne bien placée insiste sur le fait que les attentes de Biden sont « bien plus réalistes », ajoutant que l’AP n’a pas été surprise par la mise en suspens de la réouverture du consulat « comme cela avait été établi clairement depuis des mois ».

Malgré la déception de Ramallah, la source a noté que la rencontre entre Abbas et le ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, laissait espérer que cet entretien puisse être utilisé comme rampe de lancement pour un renforcement de la coopération entre Israël et les Palestiniens, une coopération où les États-Unis tiendraient un rôle déterminant.

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas (à droite) rencontre le conseiller américain à la sécurité nationale Jake Sullivan dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 22 décembre 2021. (Crédit : Wafa)

Mais Bennett et Yair Lapid, le ministre des Affaires étrangères – qui doit devenir Premier ministre l’année prochaine, dans le cadre d’un accord de partage du pouvoir – ont rejeté toute négociation de paix directe avec les Palestiniens et un troisième responsable de Ramallah estime, pour sa part, que le sommet qui a réuni Gantz et Abbas n’est pas en soi une raison d’être optimiste, en particulier en ce qui concerne le rôle tenu par les Américains.

Mais selon le haut-responsable palestinien, Sullivan a fait savoir à Abbas, le mois dernier, qu’aucune initiative de paix majeure n’était en chantier.

Interrogé sur cette information pendant une conférence de presse, mardi, le porte-parole du département d’État Ned Price a déclaré qu’ « il est indéniable que cette administration s’est réengagée aux côtés des Palestiniens et qu’elle s’est réengagée auprès de leurs dirigeants pour promouvoir un objectif, celui de mesures égalitaires de sécurité, de paix et de liberté pour les Palestiniens ».

« Nous l’avons fait par le biais de notre leadership humanitaire… dont nous avons fait la démonstration à travers de multiples canaux… le travail diplomatique que nous avons effectué dans le contexte du conflit à Gaza, l’année dernière, a très certainement permis de réduire la durée du conflit et il a aidé également à ouvrir la voie de la reconstruction pour les Palestiniens. Nous continuerons à trouver des moyens permettant d’ancrer dans la réalité cette certitude que les Israéliens et les Palestiniens méritent à égalité la sécurité, la paix et la liberté, et nous continuerons à le faire dans les jours, dans les semaines et dans les mois à venir », a-t-il continué.

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