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Le cauchemar des législatives de 1992 revient hanter Benjamin Netanyahu

Entre fraudes aux primaires du Likud et craintes de scissions à droite, l'actuelle crise interne rappelle la débâcle historique du parti il y a plus de trente ans

Shalom Yerushalmi est analyste politique pour Zman Israël, le site en hébreu du Times of Israël sur l'actualité israélienne.

Gadi Eisenkot prenant la parole lors d'une cérémonie pour les 30 ans de l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, sur la place Rabin de Tel-Aviv, le 1er novembre 2025. Rabin a été assassiné le 4 novembre 1995 par un extrémiste juif lors d'une manifestation pour la paix. (Crédit : Erik Marmor/Flash90)
Gadi Eisenkot prenant la parole lors d'une cérémonie pour les 30 ans de l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, sur la place Rabin de Tel-Aviv, le 1er novembre 2025. Rabin a été assassiné le 4 novembre 1995 par un extrémiste juif lors d'une manifestation pour la paix. (Crédit : Erik Marmor/Flash90)

Ces derniers jours, les conversations, au sein du Likud, ont tourné autour de rumeurs de fraude aux primaires, de votes en doublon, de recompte des voix, de graves accusations de corruption, de dépôts de plaintes auprès des services de police, de recours devant les instances du parti et d’accusations mutuelles parfois difficiles à encaisser.

Tout cela ressemble fort à la suite logique des événements qui ont précédé les primaires, au moment où le Premier ministre Benyamin Netanyahu et de hauts responsables du Likud se sont retrouvés empêtrés dans une série de manœuvres politiques destinées à porter atteinte au caractère démocratique des élections internes et dicter la liste du parti grâce à un système de négociations en coulisses.

Reléguée dans les tréfonds de la liste du Likud, la ministre de la Science et de la Technologie, Gila Gamliel, politiquement menacée, a donné à l’occasion d’une interview à la station de radio Kan Bet une idée saisissante de la corruption qui règne au sein du parti au pouvoir.

« Ils ont faussé les élections internes », a-t-elle déclaré. « Le ministre Haim Katz veut à tout prix faire entrer Eti Atia dans la prochaine Knesset. Cela a commencé par le comité de nomination, puis la [bataille pour les] circonscriptions, et enfin des accords conçus pour ne faire entrer qu’elle, au détriment de toutes les autres femmes. »

La députée du Likud Eti Atia a derrière elle un passè de cheffe de cabinet de Katz, au sein du syndicat des Industries aérospatiales d’Israël (IAI), et elle est sa plus fidèle déléguée politique.

Dans ses propos à Kan Bet, Gamliel a évoqué les manœuvres que Katz aurait déployées pour assurer à Atia un siège sur la liste du Likud, de la tentative d’instrumentalisation du comité d’organisation, à huis clos, pour court-circuiter la décision des électeurs des primaires, à la manipulation des sièges régionaux, en passant par la conclusion d’accords en coulisses pour évincer des rivales candidates aux places réservées aux femmes.

Gamliel proteste contre le recomptage des voix de deux bureaux de vote de Beer Yaakov, à l’issue duquel elle a chuté, sur la liste du Likud pour la Knesset, de la 25e place – en position éligible – à la 35e place – sans aucune chance d’être élue. C’est justement Atia qui a pris sa place. Pour Gamliel, il s’agit d’une fraude pure et simple.

La ministre de la Science et de la Technologie, Gila Gamliel, lors d’une conférence au moment des primaires du Likud à Ashdod, dans le sud d’Israël, le 10 août 2026. (Liron Moldovan/Flash90)

« Il y a un écart de 600 voix entre moi et Atia », souligne Gamliel. « Haim Katz a choisi un bureau de vote et fait intervenir une société qui a trouvé des résultats différents. Beaucoup de choses ont été modifiées. C’est de la corruption et une tentative de détournement du verdict des urnes. La société qu’il a fait intervenir travaille avec les Industries aérospatiales d’Israël. »

En effet, Katz n’est pas seulement ministre ; pendant une vingtaine d’années, il a dirigé le puissant syndicat des personnels de l’IAI. En inscrivant des milliers de membres du syndicat au Likud, il a façonné un bloc organisé et s’est érigé en « courtier en voix » du parti, capable de faire ou défaire des carrières politiques.

La députée Eti Atia dirige une réunion du Comité spécial pour les travailleurs étrangers à la Knesset, le 26 janvier 2026. (Yonatan Sindel/Flash90)

« Au Likud, les gens ont peur de parler de ces méthodes », a poursuivi Gamliel. « Nous sommes un mouvement démocratique, et ils intimident les employés de l’IAI. Cela requiert une enquête de police. Je demande justice. Des urnes ont disparu pendant huit jours, des modifications internes ont été effectuées et 170 voix ont été ajoutées au profit d’Eti Atia. Nous sommes face à une prise de contrôle hostile. »

Katz a répondu en renvoyant Gamliel vers la police. « Si quelqu’un a des plaintes, voici l’adresse : Parc Ofek, 1 rue Pesach Lev, à Lod », a déclaré Katz en donnant l’adresse du siège du Lahav 433, l’unité nationale des crimes financiers. Il connaît très bien cette adresse pour y avoir été interrogé de nombreuses heures durant, en 2017, soupçonné de corruption au sein de l’IAI.

Le ministre Haim Katz lors d’une conférence de presse à Tel-Aviv, le 24 août 2026. (Avshalom Sassoni/Flash90)

Souvenirs d’une autre défaite annoncée

Les événements qui émaillent cette campagne électorale, surtout au sein du Likud, rappellent ceux qui ont précédé les élections à la Knesset de juin 1992, lorsque le parti a perdu le pouvoir, 15 ans après sa victoire historique, en 1977.

En novembre 1991, dans le sillage de la guerre du Golfe — au cours de laquelle Israël a subi des attaques de missiles Scud irakiens tout en faisant preuve d’une retenue stratégique — et suite à la conférence de Madrid, sommet pour la paix sans précédent soutenu par les États-Unis qui a, pour la première fois, amené Israël à la table des négociations avec des délégations arabes et palestiniennes, le Likud était crédité de 50 sièges dans les sondages et le principal parti d’opposition, le parti travailliste, de 22 seulement.

Ensuite, tout s’est effondré.

À la fin de l’année 1991 et au début de l’année 1992, les partis Tehiya, Tzomet et Moledet ont quitté le gouvernement et la coalition à cause de la conférence de Madrid, et de l’impression qu’Israël y négociait avec l’OLP, se soumettant aux diktats arabes et palestiniens.

Cette défection sans précédent des partis de droite alimente encore aujourd’hui les angoisses de Netanyahu, comme il l’a clairement dit dans une vidéo diffusée cette semaine suite à la création du nouveau parti de droite d’Ofer Winter, « Ton Peuple, Israël ».

« Au sein du gouvernement de droite de 1992, il y avait des personnes en colère contre [le Premier ministre de l’époque Yitzhak] Shamir pour toutes sortes de raisons : ils ont formé des partis à la droite de la droite. Certains d’entre eux n’ont pas réuni le nombre minimum de voix et la gauche est arrivée au pouvoir », a rappelé Netanyahu dans une vidéo publiée sur ses réseaux sociaux lundi dernier.

Le Premier ministre Benyamin Netanyahu s’adresse aux électeurs au sujet des nouveaux petits partis de droite dans une vidéo publiée sur son compte Telegram officiel le 24 août 2026. (Vidéo en hébreu, sous-titrée en anglais par le Times of Israel)

« Les dissidences à droite ont fait tomber le gouvernement de droite », a poursuivi Netanyahu. « Il ne doit pas y avoir entre nous de scission qui nous fasse perdre des voix, amener la gauche au pouvoir et permettre à Gadi Eisenkot, Yair Golan et Mansour Abbas de brader le pays. Ces partis dissidents disparaîtront sans laisser de trace. Il ne faut pas voter pour eux. »

Mais c’est loin d’être la seule faute des partis de droite dissidents. Le Likud a perdu le pouvoir aux élections de juin 1992 pour d’autres raisons.

En février 1992, le Parti travailliste a adopté la loi sur l’élection directe — une réforme électorale d’envergure permettant aux citoyens de voter directement pour le Premier ministre sur un bulletin séparé de leur suffrage pour le parti, une innovation politique majeure pour l’époque. Le comité central du Likud s’est opposé à cette loi, contre l’avis de Netanyahu.

Le même mois, Yitzhak Rabin a battu Shimon Peres lors d’une primaire très disputée au sein du Parti travailliste. Rabin jouissait alors d’une forte popularité auprès de la population, symbole du refus des marchandages politiques honteux et des tourmentes qui émaillaient le comité central du Likud.

Lors de l’élection pour la direction du Likud, Yitzhak Shamir a battu Ariel Sharon et David Levy, ce dernier chutant à la 19e place sur la liste du parti. En mars 1992, Levy a démissionné de son poste de ministre des Affaires étrangères, estimant que le Likud le traitait, ses partisans et lui, « comme des singes descendus de l’arbre ». Rien de moins.

Il ne s’agissait pas là d’un simple grief personnel. Né au Maroc, Levy était le symbole politique ultime de la réussite d’une certaine base ouvrière séfarade et mizrahi au sein du Likud. Ses propos sur les « singes » ont ravivé des tensions ethniques déjà explosives, mettant en évidence la manière dont l’élite ashkénaze du Likud s’aliénait les électeurs qui l’avaient portée au pouvoir — une fracture démographique à l’origine de la défaite de juin 1992.

Les dirigeants du Likud, le parti au pouvoir en Israël, de gauche à droite, le ministre de la Défense Moshe Arens, le ministre du Logement Ariel Sharon, le ministre des Affaires étrangères David Levy et le Premier ministre Yitzhak Shamir assis lors de la première des trois conventions du parti Likud destinées à classer les candidats du Likud pour les prochaines élections israéliennes de juin, à Tel Aviv, le 10 février 1992. (Crédit : Nati Harnik/AP)

Au même moment, les travaillistes tenaient leurs premières primaires en vue des législatives, présentant à la population un tout nouveau système démocratique de nature à donner leur chance aux nouveaux candidats de la périphérie, désormais en position éligible. Compte tenu de tous ces événements, le Likud a énormément perdu de terrain dans les sondages face aux travaillistes.

En avril 1992, un rapport de la contrôleuse de l’État, Miriam Ben-Porat, scellait l’issue de l’élection en révélant l’existence d’une corruption généralisée au sein du ministère du Logement, alors contrôlé par Ariel Sharon et ses alliés, et des dysfonctionnements graves au sein du comité central du Likud, lequel avait hérité du surnom peu glorieux de « comité central des courtiers ».

Plusieurs enquêtes de presse devaient révéler que les membres du comité central s’octroyaient régulièrement des appels d’offres publics et des permis de construire. Jusque-là autrefois associée au parti Mapai, l’ancêtre du Parti travailliste, la corruption politique s’était déplacée vers le Likud.

Miriam Ben-Porat in 2008. (photo credit: Michal Fattal/Flash90)
Miriam Ben-Porat in 2008. (photo credit: Michal Fattal/Flash90)

Pour les Israéliens, le fait de comparer le Likud au Mapai — le parti socialiste fondateur d’Israël, au pouvoir sans discontinuer pendant une trentaine d’années et devenu synonyme de népotisme institutionnalisé — est en quelque sorte l’insulte politique suprême. C’est aussi le signe que le Likud est devenu cet organe boursouflé et corrompu qu’il s’était juré de démanteler au moment de sa création.

Aujourd’hui, la corruption est associée au gouvernement et ses ministères. Un Premier ministre est jugé et des ministres et membres de la Knesset font l’objet d’enquêtes avec une régularité épuisante. Gamliel et d’autres apportent des témoignages de l’intérieur sur ce qui se passe exactement lors de la convention du Likud et sur la manière dont les destins politiques y sont scellés.

Suite au rapport de la contrôleuse de l’État de 1992, le Likud a perdu des voix et fini avec 32 sièges à l’issue du scrutin, en retrait de huit sièges. Le Parti travailliste est, lui, passé de 39 à 44 sièges et a pris le pouvoir.

Personne ne prétend qu’il se passera la mame chose cette fois-ci, mais les ressemblances frappantes avec les événements du passé empêchent Netanyahu de dormir. Il se pourrait qu’il voie en Eisenkot une figure à la Rabin — le principal candidat du bloc du centre-gauche, lui aussi ex-chef d’État-major de l’armée israélienne et homme d’intégrité jouissant d’un large soutien populaire.

Yitzhak Rabin s’adresse à la foule rassemblée devant le siège du Parti travailliste suite à la communication des résultats des élections de 1992, le 23 juin 1992. (Ziv Koren/Service de Presse du Gouvernement)

Rabin n’a d’ailleurs remporté l’élection de 1992 que d’une courte tête, avant de former une coalition de blocage contre le Likud, les autres partis de droite et ultra-orthodoxes, composée des Travaillistes, avec 44 sièges, du Meretz, avec 12 sièges, et de cinq députés arabes. Ensemble, ils ont obtenu 61 sièges sur les 120 que compte la Knesset.

Le recours au soutien de partis arabes non sionistes pour former un gouvernement reste l’un des tabous les plus inconfortables de l’actuelle politique israélienne.

Netanyahu a passé les dix dernières années à discréditer les coalitions de centre-gauche en laissant entendre qu’elles s’appuieraient sur des partis arabes, faisant du parallèle de 1992 son cauchemar politique ultime.

Shas, le plus pragmatique des partis ultra-orthodoxes en 1992, a rapidement rejoint la coalition de Rabin, à laquelle il a apporté la stabilité, ce qui a permis à Rabin de présenter avec succès son gouvernement à la Knesset, le 13 juillet 1992, trois semaines seulement après les élections.

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