Le futur « conseil des imams », moment « historique » ou « artifice » ?
Rechercher

Le futur « conseil des imams », moment « historique » ou « artifice » ?

Parmi ses missions, le conseil devra "proposer des formations aux imams agréés" et "assister les imams agréés dans le cadre de la prévention de la radicalisation"

Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman. (Crédit : MEDEF / CC BY-SA 2.0)
Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman. (Crédit : MEDEF / CC BY-SA 2.0)

L’annonce d’un futur Conseil national des imams (CNI) chargé de certifier leur formation en France, une réforme poussée avec insistance par l’Elysée, a été largement saluée jeudi mais certains y voient un « effet d’annonce » et s’interrogent déjà sur sa légitimité.

Les grandes lignes de ce CNI ont été présentées mercredi soir à l’Elysée par les responsables des neuf fédérations de mosquées (une n’avait pu venir) qui composent le Conseil français du culte musulman (CFCM), principal interlocuteur de l’Etat sur l’islam.

Ce CNI doit mettre en place « une procédure d’agrément des imams au niveau national, en fonction de leurs connaissances religieuses, compétences pédagogiques et leurs qualités humaines », a résumé Mohammed Moussaoui, le président du CFCM, dans un communiqué.

En fonction de leur rôle – imams dirigeant la prière, imams prêcheurs et imams conférenciers – il leur sera demandé différents niveaux de connaissance, avait fait savoir l’Elysée.

Parmi ses missions, le CNI devra aussi « proposer des formations aux imams agréés » et « assister les imams agréés dans le cadre de la prévention de la radicalisation », a ajouté le CFCM.

La création d’une telle instance, maintes fois évoquée mais jamais concrétisée ces dernières décennies, avait été formellement demandée par Emmanuel Macron lors de son discours aux Mureaux (Yvelines) présentant sa stratégie de lutte contre les « séparatismes » début octobre.

Le président français Emmanuel Macron prononce un discours pour présenter sa stratégie de lutte contre le séparatisme, le 2 octobre 2020 aux Mureaux, à proximité de Paris. (Ludovic MARIN / POOL / AFP)

La pression pour mieux encadrer l’islam de France s’est encore accentuée avec l’assassinat de Samuel Paty et l’attentat de Nice.

Le CNI sera « indépendant », assure Chems-Eddine Hafiz, recteur de la grande Mosquée de Paris (GMP). Pour autant, il sera composé de 18 membres, les présidents des neuf fédérations et neuf imams proposés par ces dernières.

Il s’agit « d’une urgence et une nécessité, afin que les imams puissent exercer leurs missions dans un cadre clairement établi », a commenté M. Moussaoui.

M. Hafiz a salué « un moment très important », « historique », jugeant « qu’on n’a jamais été aussi loin dans la confection d’un document » sur ce sujet.

« Opération symbolique »

« Aujourd’hui, ce projet se concrétise », s’est félicité Anouar Kbibech, ex-président du CFCM qui avait proposé en 2015 un projet « d’habilitation des imams » mort-né à cause de différends internes, notamment avec la GMP.

D’ici quinze jours, les fédérations doivent aussi rédiger – puis s’engager – sur une « charte des valeurs républicaines ». Celle-ci précisera que l’islam en France est une religion et pas un mouvement politique et stipulera la fin de l’ingérence ou de l’affiliation à des Etats étrangers.

Sur cette charte comme sur le CNI, les fédérations Musulmans de France (ex-UOIF) et Milli Görüs, d’obédience turque, ont assuré à l’AFP avoir donné leur plein engagement au chef de l’Etat, démentant au passage avoir été pointés du doigt comme l’a laissé entendre l’Elysée dans son compte-rendu.

Ces annonces ont toutefois mis en colère Tareq Oubrou, imam de Bordeaux. « C’est inadmissible, le CFCM fait n’importe quoi », a-t-il dit à l’AFP. « Parmi tous les imams que je connais, aucun n’a été consulté (…) c’est aux imams, aux docteurs de la loi musulmane de constituer une telle instance », selon lui.

« L’imam doit être indépendant intellectuellement de la pression des fédérations », ajoute-t-il, dénonçant également une « opération symbolique » de la part de l’Etat qui veut donner « une assurance à la société qu’il y a un encadrement de l’islam de France ». « On n’a pas besoin de ces artifices. »

En outre, le CFCM étant « une institution en crise, lui demander de former un CNI c’est comme demander à un boiteux de courir ! », a-t-il dit, faisant référence aux conflits internes qui continuent de marquer l’institution.

« Le CFCM manque de légitimité, notamment chez les jeunes », souligne de son côté l’essayiste Hakim El Karoui. Selon lui, « trois-quarts des musulmans ne le connaissent pas et, parmi ceux qui le connaissent, un quart ne le trouve pas légitime ».

Lui rappelle que le nerf de la guerre reste le financement de l’islam en France : « Tant qu’on ne l’a pas résolu, on ne peut résoudre (entre autres) le problème de la formation » des imams.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...