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Analyse

Le pari de Netanyahu sur les crypto-devises qui tend à accepter l’isolement économique

Au lieu de mettre tout en œuvre pour éviter les sanctions bancaires, le Premier ministre suggère une solution qui risque de déstabiliser les investisseurs, de déclencher une fuite des capitaux et de mettre en péril la high-tech, dont dépend l'économie

Sharon Wrobel

Sharon Wrobel est journaliste spécialisée dans les technologies pour le Times of Israel.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et des symboles de cryptomonnaies, sur une image composite (Avshalom Sassoni/Flash90, Giuseppe CACACE / AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et des symboles de cryptomonnaies, sur une image composite (Avshalom Sassoni/Flash90, Giuseppe CACACE / AFP)

Vendredi, à seulement quelques jours des élections nationales, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a proposé le recours aux cryptomonnaies et à la technologie blockchain comme alternative permettant de contourner les sanctions internationales tant redoutées et contribuer à protéger Israël de toute forme d’isolement économique.

Même la réprimande inhabituelle de la Banque centrale israélienne, selon laquelle les cryptomonnaies « ne peuvent être utilisées comme moyen de contourner les sanctions », n’a guère ébranlé Netanyahu, qui a déclaré que s’il prenait en compte la position de la banque, il adopterait néanmoins la ligne de conduite qu’il estimait la plus appropriée.

Cette mise en garde de la Banque centrale est loin d’être isolée. Le plan d’urgence proposé par Netanyahu a également suscité de vives critiques de la part de plus d’une centaine d’économistes chevronnés, de dirigeants d’entreprise et d’anciens responsables de la fonction publique, lesquels ont accusé le gouvernement actuel de mener sciemment Israël au boycott et à l’isolement économiques internationaux. Une situation susceptible de causer des « dommages irréversibles » et de compromettre la capacité d’Israël à financer ses besoins en matière de sécurité.

Selon le Forum des économistes, qui compte parmi ses membres d’anciens hauts responsables de la Banque d’Israël et des lauréats du prix Nobel, le simple fait que Netanyahu reconnaisse qu’Israël doit se préparer à d’éventuelles sanctions bancaires suffit déjà à nuire au pays. L’idée selon laquelle Israël pourrait contourner d’éventuelles restrictions internationales imposées par les pays occidentaux dissuadera inévitablement les investisseurs de placer dans le pays des fonds dont il a cruellement besoin. Un tel contexte ne fera qu’aggraver l’isolement du pays, déclenchant un effet domino qui pourrait paralyser l’économie et nuire aux citoyens, a averti ce forum d’experts économiques et de chefs d’entreprise.

« Le système bancaire israélien, les entreprises, les exportateurs et les investisseurs, et surtout le secteur de la haute technologie, véritable moteur de la croissance économique, seront paralysés », ont-ils prédit. « Les investissements étrangers disparaîtront complètement, le chômage explosera et la position économique d’Israël sur la scène mondiale s’effondrera. »

De toute évidence, cette suggestion de Netanyahu d’utiliser la cryptomonnaie pour contourner d’éventuelles sanctions internationales imposées par les pays occidentaux a soulevé une question délicate qui va bien au-delà de la faisabilité technique d’un tel projet.

Par ces propos, Netanyahu a pris acte de la sombre perspective à laquelle Israël pourrait être confronté : des restrictions économiques plus importantes, suffisamment sévères pour menacer son accès au système financier mondial, et la nécessité pour le pays de se préparer à en assumer les conséquences. Mais au lieu de proposer un plan crédible permettant d’éviter l’isolement économique, Netanyahu a laissé entendre que, en cas de réélection le 27 octobre, son gouvernement ne modifierait pas sa ligne politique pour prévenir les sanctions, préférant chercher des solutions pour les contourner.

Ces propos de M. Netanyahu interviennent dans un contexte de pression croissante exercée par les pays occidentaux, qui souhaitent imposer des sanctions au gouvernement en raison de sa politique vis-à-vis des implantations israéliennes en Cisjordanie, ainsi que de critiques concernant la gestion de la recrudescence de la violence des partisans du mouvement pro-implantations. Face à une vague d’attaques perpétrées par des extrémistes juifs contre des Palestiniens et à la construction massive d’implantations autorisée par le gouvernement d’extrême droite de Netanyahu, le Royaume-Uni a annoncé le mois dernier l’interdiction des échanges commerciaux avec les implantations israéliennes, et douze pays occidentaux ont fait part de leur intention d’imposer ou de soutenir des restrictions similaires.

« Ce qui est inquiétant, c’est que Netanyahu considère les sanctions comme inévitables. De tels propos laissent entendre que le gouvernement actuel n’a pas l’intention de changer sa ligne de conduite », a déclaré Gali Ingber, responsable des études financières au College of Management Academic Studies, au Times of Israel. « Le message est donc le suivant : si certains pays cherchent à sanctionner Israël, un gouvernement dirigé par Netanyahu trouvera les moyens d’y faire face – au lieu de réfléchir à ce qu’il pourrait faire différemment pour endiguer la violence des résidents d’implantations et, par la voie diplomatique, éviter l’isolement économique vis-à-vis des principaux partenaires commerciaux d’Israël.

Gali Ingber, responsable des études financières au College of Management Academic Studies. (Autorisation)

« Israël est une puissance économique moderne et avancée qui ne peut ni survivre ni prospérer seule », a ajouté Ingber.

Partageant ces inquiétudes, la Banque d’Israël, en sa qualité de conseillère du gouvernement, a exhorté les décideurs à faire « le bon choix » pour l’économie israélienne, en préservant des relations économiques solides avec ses principaux partenaires commerciaux et en s’attachant à prévenir les sanctions.

« Cette question relève de la responsabilité des instances politiques, qui doivent prendre les mesures nécessaires pour faire avancer ce dossier », a exigé la banque centrale.

Si le train de sanctions mis en place sous l’égide du Royaume-Uni ne vise dans un premier temps que ceux qui facilitent des activités au-delà de la Ligne verte, le risque est que ces mesures puissent à terme être étendues aux entreprises et aux banques situées à l’intérieur des frontières d’Israël d’avant 1967, compte tenu de leur difficulté à détacher leurs activités et leurs chaînes d’approvisionnement de la Cisjordanie.

À défaut d’un changement de politique en vue ou d’efforts diplomatiques en cours, des sanctions pourraient frapper les banques israéliennes, dont la quasi-totalité propose des services à des clients situés au-delà de la Ligne verte, notamment en finançant des travaux publics ou en accordant des prêts immobiliers pour des logements dans les implantations. Les Israéliens pourraient se retrouver coupés du système bancaire international, les banques jugeant plus simple d’éviter les complications liées au respect des exigences leur imposant d’exclure les particuliers ou les entreprises ayant des liens avec les implantations.

Des bulldozers israéliens commencent la construction d’implantations dans la région de Sarouj, entre les villes de Silat al-Harithiya et Yamoun, à l’ouest de Jénine, en Cisjordanie, le 22 décembre 2025. (Zain Jaafar/AFP)

La proposition de Netanyahu visant à ce qu’Israël développe un système « économique alternatif » intégrant les cryptomonnaies pour se préparer à d’éventuelles sanctions repose sur un scénario extrême dans lequel Israël pourrait se voir imposer des restrictions d’accès au réseau international de messagerie financière que les banques utilisent pour transmettre leurs instructions de paiement transfrontalières.

Les cryptomonnaies, un système de paiement numérique décentralisé qui ne dépend pas des autorités gouvernementales centrales, pourraient affaiblir les sanctions financières en créant des canaux de paiement alternatifs à même de faciliter certaines transactions en dehors des circuits bancaires traditionnels. Néanmoins, ce n’est pas une solution infaillible, car les transactions sur de nombreux réseaux blockchain peuvent toujours être tracées.

« Il n’est pas possible de contourner les sanctions grâce aux monnaies numériques, car le système de blockchain est public, accessible et transparent, ce qui signifie que chaque transfert est enregistré, et qu’il est possible de remonter jusqu’à son origine », a expliqué Ingber. « Si Jérusalem fait l’objet de sanctions, aucune entreprise ni aucune banque en Europe, aux États-Unis ou ailleurs ne sera prête à faire ouvertement affaire avec Israël et à participer à un système de paiement alternatif. »

Partant, le recours aux monnaies numériques et aux systèmes de registres distribués ne permet pas d’accéder aux banques, fournisseurs, clients ou investisseurs internationaux si les gouvernements et les institutions financières sont tenus de se conformer aux sanctions qui pourraient être imposées à Israël, a ajouté Ingber. En tant que pays moderne et avancé, dont l’économie repose sur le commerce international, les investissements étrangers et les liens financiers mondialisés, Israël ne peut tout simplement pas remplacer ces relations par un système alternatif parallèle.

« Les investisseurs en Europe et ailleurs prendront leurs distances ; ils ne veulent pas être identifiés comme faisant des affaires avec un pays sous sanctions, craignant de s’exposer à des amendes », a poursuivi Ingber. « Si Israël venait à être sanctionné et coupé de l’économie mondiale, le secteur de la haute technologie, qui est le principal moteur de croissance de l’économie, ne pourrait plus se maintenir ni exister dans le pays. »

La résilience de l’économie israélienne, malgré trois années de guerre contre le Hamas, tient en grande partie aux prouesses de son secteur technologique, colonne vertébrale de l’économie qui contribue à hauteur de quelque 20 % au PIB local, représente près de 50 % des exportations totales et génère d’importantes recettes fiscales. L’industrie israélienne des technologies dépend fortement des capitaux étrangers, puisque près de 80 % des investissements en capital-risque dans les start-ups technologiques du pays proviennent de fonds étrangers.

Des manifestants opposés à la violence des résidents d’implantations manifestent devant le ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, le 18 octobre 2026. (Yonatan Sindel/Flash90)

Les répercussions négatives pourraient se faire sentir bien avant l’imposition de sanctions, a averti Ingber. Les déclarations de Netanyahu pourraient à elles seules influencer les décisions d’investissement. En effet, les investisseurs évaluent non seulement les performances économiques actuelles d’un pays, mais aussi les risques liés à son avenir.

Pour les multinationales, cette situation soulève des questionnements quant à l’opportunité d’étendre leurs activités de recherche et développement en Israël, de créer de nouvelles filiales ou d’engager des capitaux dans des projets à long terme. Quant aux entrepreneurs, ce contexte pourrait les inciter encore davantage à implanter leurs entreprises ailleurs.

« Les entreprises technologiques et les entrepreneurs partiront s’installer à l’étranger, aux États-Unis ou en Europe, ce qui entraînera une hausse du chômage et la perte d’une grande partie des impôts versés par les employés et les entreprises du secteur technologique -ce qui, à son tour, compromettra la capacité de l’État à réduire sa dette et à financer les services publics destinés aux citoyens », a déclaré Ingber. « Nous voyons déjà des médecins et des ingénieurs quitter le pays, car ils ont trouvé à l’étranger des alternatives qui leur permettent de bien subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. »

« L’économie israélienne ne pourra pas survivre ni continuer à prospérer comme elle le fait actuellement si nous continuons dans cette voie. Cela nous fera reculer de 40 ou 50 ans, à une époque où la haute technologie n’existait pas et où l’économie allait mal », a souligné Ingber.

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