Le plaidoyer du physicien Serge Haroche au nom de la vérité scientifique
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Le plaidoyer du physicien Serge Haroche au nom de la vérité scientifique

Spécialiste de physique atomique et d'optique quantique, il a obtenu le prix Nobel de physique en 2012 et sort l'ouvrage "La Lumière révélée"

Serge Haroche au Techfest de Bombay en 2015. (Crédit : Techfest / CC BY-SA 4.0)
Serge Haroche au Techfest de Bombay en 2015. (Crédit : Techfest / CC BY-SA 4.0)

Le physicien Serge Haroche, prix Nobel de Physique 2012, a sorti un nouvel ouvrage en septembre dernier : La Lumière révélée – De la lunette de Galilée à l’étrangeté quantique (Odile Jacob).

Spécialiste de physique atomique et d’optique quantique, son prix Nobel lui a été décerné avec l’Américain David Wineland pour leur recherche concernant la mesure et la manipulation des systèmes quantiques individuels. Avec une boîte aux parois réfléchissantes, ils sont parvenus, pendant plus d’un dixième de seconde, à piéger quelques photons, des grains de lumière qui disparaissent dès qu’on observe la lumière à l’œil nu ou avec des appareils photo-détecteurs. Administrateur du Collège de France de 2012 à 2015, Serge Haroche a également reçu la médaille d’or du CNRS en 2009.

Interviewé à l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage dans l’émission « L’heure bleue » de France inter, diffusée la semaine dernière, il est notamment revenu sur les mystères de la lumière, thème de son livre, ses passions pour les mathématiques et l’astronomie et Albert Einstein.

Il s’est également expliqué sur le plaidoyer pour la science qu’il livre à la fin de son livre, dénonçant la façon dont le gouvernement français et la société en général traitent les chercheurs.

« Je suis triste de la façon dont la science est attaquée aujourd’hui », a-t-il expliqué. « Le fait que la vérité scientifique, le rationalisme est mis à mal par les contrevérités, par les théories du complot, par la diffusion sur l’Internet et dans les médias de théories complètement folles. Ce qui est paradoxal, c’est qu’elles sont propagées grâce à la science, puisque l’Internet est vraiment un des triomphes de la science. Ça m’inquiète beaucoup. Je pense que la seule façon de lutter contre ça, c’est de développer l’éducation au maximum, de faire comprendre aux gens ce qu’est la vérité scientifique, ce qu’est le rationalisme, et pour ça il faut plus d’éducation, toujours plus d’éducation. »

« En ce qui concerne la recherche, je suis effectivement en colère parce que je constate que les conditions qui sont faites aux jeunes chercheurs sont de plus en plus difficiles. Il y a de moins en moins d’argent pour la recherche – je ne parle pas simplement des salaires qui sont dérisoires : un jeune chercheur commence avec un salaire qui n’est pas deux fois le SMIC dix ans après le Bac. Les conditions dans lesquelles on lui permet de commencer à travailler scientifiquement sont extrêmement difficiles. Il lui faut tout de suite chercher de l’argent en déposant des projets de recherche, etc », a-t-il ajouté. « Je contraste ça avec l’expérience que j’ai eu moi-même, qui était beaucoup plus facile, il y a 40 ou 50 ans. Il y a actuellement une loi de programmation de la recherche qui est mise en place, mais je pense qu’elle ne va pas assez loin. Mais ça veut dire au moins que le problème a été compris et qu’elle va dans la bonne direction. »

« On se trouve actuellement dans une situation extrêmement difficile, parce que l’économie va subir les contrecoups du Covid. Il faut que les gouvernants – et je ne parle pas simplement en France mais en général – comprennent que l’idée que la science serait un luxe – et la science fondamentale en particulier – et qu’il y a des problèmes pratiques qu’il faut résoudre avant, est une fausse idée parce que les problèmes que la science doit résoudre, elle ne pourra le faire que s’il y a une recherche fondamentale extrêmement forte qui est le terreau sur lesquels des applications vont naitre. Et l’exemple le plus frappant de cela, c’est ce qu’on voit en ce moment : la mise au point de plusieurs vaccins contre le Covid en moins d’un an est un triomphe de la science, mais ce triomphe n’aurait pas été possible si on avait commencé les recherches il y a un an. En fait, cette recherche est basée sur la recherche fondamentale sur l’ARN messager qui a commencé il y a 20 ou 25 ans. Et donc, on voit apparaître le fruit de cette recherche, qui provient d’une recherche qu’on faisait sur le plan fondamental avant. On ne savait pas où on allait l’appliquer – et c’est toujours le cas de la recherche fondamentale. C’est une recherche qui est gratuite entre guillemets, c’est-à-dire qu’elle ne cherche pas à produire de l’argent immédiatement, mais elle crée une base de connaissances sur lesquels on va pouvoir s’appuyer quand il faudra aller dans une direction donnée pour répondre à un problème spécifique. Actuellement, ça a été le Covid, mais dans les années qui viennent, ça va être le réchauffement climatique qu’il faudra vaincre, ça va être la recherche d’énergies nouvelles, et pour ça il faut de la recherche fondamentale en physique, en chimie et en biologie. Et je trouve qu’en France, on ne fait pas suffisamment d’efforts dans cette direction, on ne met pas suffisamment de moyens pour attirer à la science les esprits les plus brillants. Je dis toujours que la matière première essentielle dans un pays comme la France, qui n’a pas de matière première minérale, c’est le cerveau des jeunes, c’est l’enthousiasme qu’on peut instiller chez les jeunes vers la science. Et pour ça, il faut leur donner les moyens. C’est du gâchis si les esprits les plus brillants se dirigent vers la finance ou vers le droit. Il en faut bien sûr, mais ils ne vont pas vers la science car ils pensent qu’ils n’auront pas dans ce domaine-là la possibilité d’exprimer leur curiosité, leur passion, leur inventivité, leur créativité. Il faut absolument arriver à cela, et pour cela il faut travailler à deux niveaux : au niveau de l’éducation primaire et secondaire pour lutter contre les contrevérités, les fake news et les théories du complot ; et ensuite dans l’enseignement supérieur pour préparer les jeunes, ceux qui veulent se consacrer, qui ont la passion et les capacités, à aller vers la recherche. »

Serge Haroche, fan de Lili Boniche, est né dans une famille juive marocaine de Casablanca en 1944. Ses grands-parents étaient directeurs d’une école de l’Alliance israélite au Maroc.

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