Le procureur de l’État a besoin de précisions dans l’enquête de Felix Siboni
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Le procureur de l’État a besoin de précisions dans l’enquête de Felix Siboni

Le père de Miri Regev est soupçonné d'avoir distribué un alcool trafiqué et potentiellement mortel ; il nie tout acte répréhensible

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

La nouvelle ministre des Transports Miri Regev s'exprime depuis le ministère des Transports de Jérusalem, le 18 mai 2020 (Crédit :  Yonatan Sindel/Flash90)
La nouvelle ministre des Transports Miri Regev s'exprime depuis le ministère des Transports de Jérusalem, le 18 mai 2020 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le procureur de l’État a demandé à la police d’enquêter davantage sur Felix Siboni, le père de la ministre des Transports Miri Regev. Il est soupçonné d’avoir distribué une liqueur contrefaite fabriquée avec du méthanol.

Au mois de janvier 2019, la radio militaire avait fait savoir que la police avait recommandé l’inculpation de Felix Siboni, originaire de Kiryat Gat, ainsi que celle de quatre autres suspects, dans une affaire de fabrication et de distribution d’un alcool contrefait.

Le Times of Israel a appris que le procureur de l’État avait renvoyé le dossier à la police, réclamant des investigations supplémentaires sur plusieurs points. La décision d’une éventuelle inculpation de tous les suspects n’a pas encore été prise.

Felix Siboni nie tout acte répréhensible.

Cet alcool contrefait a fait au moins treize morts et provoqué cinq cas de cécité en Israël, ces dernières années. La majorité des victimes étaient des ouvriers russophones de plus de 50 ans, qui avaient acheté de la vodka ou du gin artisanaux dans des petits commerces.

L’enquête de police ayant mené à l’arrestation du père de Miri Regev avait commencé en mars 2018, lorsque des malades victimes de convulsions ou de graves maux de tête avaient commencé à se présenter à l’hôpital Soroka de Beer Sheva, selon un reportage de Ynet qui a interviewé plusieurs policiers impliqués dans l’enquête.

Au mois de mai, deux décès et trois cas de cécité avaient été enregistrés à l’hôpital. Les médecins avaient évoqué un empoisonnement au méthanol.

Felix Siboni (à gauche), son épouse Marcelle Siboni et sa fille Miri Regev (à droite) interrogés par la Douzième chaîne au mois de janvier 2019 (Capture d’écran)

La police avait interrogé les familles de victimes, des interrogatoires qui avaient amené les enquêteurs jusqu’au seuil des petits commerces où l’alcool contrefait avait été acheté. Les propriétaires des magasins avaient ensuite été convoqués pour être interrogés à leur tour – mais pas tous n’avaient pas accepté de prendre la parole. Certains l’avaient malgré tout fait.

La police avait retrouvé une plainte dans son système informatique datant du mois de janvier 2018 qui avait été déposée par le propriétaire de la distillerie Gat Arak Distillery, située à côté de Netanya, qui disait qu’il avait vu sa marque de vodka présentée à la vente dans une épicerie d’Ofakim pour un tiers de son prix normal.

« J’y suis allé et j’ai acheté une bouteille pour voir de quoi il s’agissait. On a copié notre marque, mais on peut bien voir qu’il s’agit de contrefaçon », avait-il dit.

Quand la police avait examiné les bouteilles, elle avait découvert une haute concentration de méthanol dans l’alcool. La gérante du petit commerce avait été convoquée et interrogée et avait révélé que Felix Siboni lui avait vendu les bouteilles.

La police avait arrêté quatre autres suspects à peu près au même moment que le père de la ministre, indiquent les registres judiciaires.

Il s’agissait d’Ofer Avichazar, 42 ans, qui aurait vendu le méthanol aux autres suspects et qui aurait contribué à la distribution du produit fini aux magasins.

Yair Avraham, 41 ans, un homme originaire de Beer Sheva, propriétaire d’un magasin qui vendait des boissons alcoolisées et non alcoolisées sur le marché en plein air de la ville, avait également été appréhendé. La police avait expliqué avoir trouvé 24 tonneaux de méthanol dans une cachette, dans son habitation. Les agents pensent qu’il avait acheté le méthanol auprès d’Ofer Avichazar, qu’il l’avait dilué avec de l’eau et qu’il était responsable de l’embouteillage de l’alcool contrefait.

Un autre homme de 57 ans, Moshe Biton, de Netivot, avait également été placé en détention. Les policiers clament qu’en 2017 et 2018, celui-ci aurait acheté 30 tonnes de méthanol auprès d’une entreprise utilisant ce produit à des fins industrielles. Il aurait ensuite vendu ce méthanol aux autres.

Quatrième suspect, Elior Peretz, 30 ans, qui aurait aidé à embouteiller l’alcool et à le distribuer aux commerces.

Les quatre hommes mis en cause ont nié tout acte répréhensible et affirmé qu’ils ignoraient que le produit était contrefait. Le dossier de la police sur Felix Siboni n’a pas été mis à la disposition des journalistes, mais Ynet le décrit comme un grossiste de boissons qui, à une période de sa vie, avait travaillé avec un producteur important et bien établi dans le passé et qui, il y a deux ans, avait décidé de s’affranchir de cette tutelle et de se lancer seul dans ce secteur.

Des étiquettes pour des bouteilles d’alcool contrefaites saisies par la police israélienne, le 11 mai 2020 (Autorisation)

Pour sa part, Felix Siboni a nié toute responsabilité dans l’escroquerie, reconnaissant seulement que 1 500 bouteilles d’alcool contrefait contenant des quantités dangereuses de méthanol avaient été retrouvées dans un entrepôt lui appartenant au Moshav Ahuzam, mais ajoutant qu’il n’avait aucune idée que la liqueur était trafiquée. Il a affirmé que son fournisseur l’avait trompé.

La plus grande partie des documents dans l’affaire est encore placée sous embargo, mais des documents judiciaires consultés par le Times of Israel indiquent que fin 2018, la police enquêtait encore sur le lien direct entre l’alcool retrouvé dans l’entrepôt de Felix Siboni et la mort et la grave dégradation de l’état de santé des victimes. Sa fille, Miri Regev, n’a cessé de défendre son père, disant devant les caméras de la Douzième chaîne que « mon père est un honnête homme. Il n’a jamais été impliqué dans des choses illégales ».

« Bien sûr, toute cette affaire fait les gros titres parce qu’il est le père de Miri Regev », avait-elle ajouté. « C’est elle qu’ils visent à travers lui », avait renchéri sa mère.

Celle-ci avait fini à la cinquième place lors des primaires du Likud, au mois de février 2019, ce qui lui avait garanti un fauteuil de ministre dans le gouvernement actuel. Le 18 mai, elle a pris la tête du ministère des Transports après plusieurs années passées comme ministre de la Culture et des Sports.

La Mort par Empoisonnement en Israël – une bouteille d’un litre de vodka de marque, comme Absolut – coûte environ 80 shekels. Pour les amateurs d’alcool dont le budget est limité, la tentation peut être forte d’acheter des alcools peu chers dans les magasins locaux. Le problème est que cet alcool de qualité médiocre est parfois contrefait et qu’il peut être mortel. Les fabricants de tels produits peuvent ajouter du méthanol, peu cher mais toxique, dans le produit, contrairement à l’éthanol qui est considéré comme sans danger.

Il est impossible pour le consommateur de faire la différence entre éthanol et méthanol, et les deux peuvent entraîner la même ivresse. Mais dix à trente heures après ingestion du méthanol, il est possible de développer des symptômes divers – vision floutée, nausée, perte totale de la vue et, dans certains cas, la substance peut même entraîner la mort.

David, originaire de Beer Sheva et qui avait été interviewé par la chaîne Kan au mois de juillet 2019, avait perdu la vue après avoir consommé du méthanol de manière involontaire.

En 2018, alors qu’il retournait chez lui après avoir quitté son travail dans une usine de plastique, il avait rencontré un ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps à la sortie du bus, et les deux camarades s’étaient installés dans un parc pour parler de tout et de rien. Pour fêter leurs retrouvailles, ils avaient acheté une petite bouteille de vodka dans le centre commercial du quartier.

« On a bu un petit verre chacun puis on s’est séparés », avait raconté David.

Vingt-quatre heures plus tard, il ne s’était pas senti bien. Il était allé aux urgences, à l’hôpital Soroka, mais une heure après son arrivée, il avait totalement perdu la vue – et il ne devait jamais la retrouver.

Un représentant du ministère de la Santé a expliqué à Kan qu’il estimait que la consommation d’alcool contrefait contenant du méthanol faisait des dizaines de morts en Israël, chaque année.

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