Le retrait de Trump de Syrie laisse Israël seul face à l’Iran
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Analyse

Le retrait de Trump de Syrie laisse Israël seul face à l’Iran

Les USA n'avaient pas de présence massive de troupes, mais ont réussi à maintenir les armes de Téhéran à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Netanyahu ne cache pas sa déception

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L'avant-poste militaire américain al-Tanf dans le sud de la Syrie, le lundi 22 octobre 2018. (AP/Lolita Baldor)
L'avant-poste militaire américain al-Tanf dans le sud de la Syrie, le lundi 22 octobre 2018. (AP/Lolita Baldor)

Le retrait complet prévu de l’administration américaine de la Syrie est une mauvaise nouvelle pour Israël, tant sur le plan militaire que diplomatique, ont déclaré les experts mercredi, car il laissera un vide dans ce pays déchiré par la guerre qui sera très probablement comblé par l’Iran.

Alors que l’armée américaine n’avait que 2 000 soldats en Syrie, principalement dans l’est du pays, et n’a pas participé activement aux efforts d’Israël pour empêcher la République islamique de s’y implanter, l’Iran et ses alliés russes vont probablement interpréter la décision américaine comme un aveu de défaite et se sentir encouragés d’agir en Syrie comme bon leur semble.

« Jusqu’à présent, alors qu’ils étaient physiquement présents en Syrie, la contribution américaine à la lutte majeure d’Israël – pour arrêter la machine de guerre iranienne en Syrie – était quasi-nulle », a déclaré mercredi le général de division (réserviste) Yaakov Amidror, ancien conseiller du Premier ministre Benjamin Netanyahu pour la sécurité nationale, au Los Angeles Times, peu après l’annonce du retrait des Etats-Unis.

« L’effet de cette décision est avant tout psychologique et diplomatique : Avec ce retrait, les Etats-Unis abandonnent la Syrie et laissent Israël seul. Dans ces domaines, il s’agit d’une décision très importante », a-t-il dit.

Au-delà des apparences, cependant, le retrait représente un danger concret pour Israël dans le sud-est de la Syrie, où les troupes américaines ont joué un rôle en empêchant la région frontalière avec l’Irak de devenir une zone de contrebande d’armes en self-service, déclare le général de brigade Yossi Kuperwasser, ancien directeur du Ministère des affaires stratégiques et ancien directeur du département recherche du renseignement militaire.

Des véhicules blindés des forces américaines circulent près du village de Yalanli, à la périphérie ouest de la ville de Manbij, au nord de la Syrie, le 5 mars 2017. (DELIL SOULEIMAN/AFP)

Le départ des Etats-Unis « supposera que les forces d’Assad et les Iraniens auront un contrôle total sur la Syrie, ce qui signifierait qu’ils pourraient essayer de livrer des armes iraniennes en Syrie, puis au Liban via l’Irak, à partir de l’Iran. Et il n’y aura rien entre les deux pour les arrêter », a-t-il expliqué.

« Surtout, les Iraniens auront plus de pouvoir et se sentiront beaucoup plus forts », a-t-il ajouté.

Kupperwasser a, dans une large mesure, souscrit à l’affirmation du président américain Donald Trump selon laquelle le « califat territorial » de l’État islamique en Syrie avait été vaincu, mais a averti qu’il n’était « pas totalement certain que l’État islamique ne puisse plus revenir, profitant de la faiblesse des ennemis dans cette région ».

M. Trump a déclaré que la seule raison de la présence de troupes en Syrie était la défaite de l’État islamique, une affirmation qui marquait une rupture avec ses conseillers, notamment son principal assistant à la sécurité, John Bolton, qui avait déclaré que le fait d’empêcher l’Iran de s’établir dans le pays était également un objectif important pour les États-Unis.

Pour Israël, cependant, contrecarrer les efforts incessants de l’Iran pour s’enraciner militairement en Syrie était et continue d’être l’objectif de politique étrangère le plus urgent.

Un membre de la police militaire russe patrouille près du village de Tal Krum sur le plateau du Golan syrien le 14 août 2018 (AFP PHOTO / Andrey BORODULIN).

Israël a risqué une guerre totale avec la République islamique et a enduré une grave crise avec la Russie alors qu’il s’attaquait aux installations iraniennes en Syrie, mais il ne semble pas avoir changé son engagement déclaré à empêcher Téhéran de s’installer à ses frontières.

Le retrait des troupes américaines n’effacera pas les acquis d’Israël dans le maintien de l’Iran au large et loin du plateau du Golan, mais une fois que le dernier soldat américain aura fait ses adieux, un Iran nouvellement enhardi pourra probablement redoubler ses efforts pour installer des bases militaires à la frontière avec Israël.

Tout cela ne pouvait pas arriver à un pire moment pour Israël. La Russie, qui a promis de maintenir les Iraniens à une centaine de kilomètres de la frontière, et qui est déjà considérée comme un acteur beaucoup plus important en Syrie que les Etats-Unis, est toujours sous le choc de l’incident d’octobre au cours duquel un de ses avions espion a été touché par un missile syrien durant une attaque israélienne.

Depuis lors, Israël a manifestement réduit ses interventions aériennes en Syrie, qui n’étaient pas entravées jusque-là, et la ligne directe de déconfliction avec Moscou a peut-être été suspendue.

Des responsables russes se sont rendus en Israël mercredi pour observer les efforts de lutte contre les tunnels à la frontière libanaise – une visite que Jérusalem aurait interprétée comme un signe de dégel – mais il est difficile de savoir comment Moscou réagira à une nouvelle poussée iranienne après le retrait des États-Unis et si elle donnera à Téhéran les coudées franches après le départ des Américains.

Une photo avant/après d’un entrepôt de munitions détruit lors d’une frappe aérienne israélienne sur une base syrienne à Lattaquié, le 18 septembre 2018. (ImageSat International (ISI / Ynet)

Alon Ben David, analyste principal de la défense pour la Dixième chaîne d’information israélienne, a qualifié ce retrait de « coup dur pour Israël », ce qui reflète la consternation israélienne face à cette décision. La Dixième chaîne a déclaré que Netanyahu avait fait tout son possible pour persuader Trump de reconsidérer sa position, et que Jérusalem était profondément déçue par l’annonce du retrait, qui est considéré comme une victoire pour la Russie, l’Iran et le Hezbollah.

De nombreux responsables politiques conservateurs et analystes de la politique étrangère aux États-Unis partageaient cet avis, qualifiant la décision du président Donald Trump d’ « idiote » et de trahison des alliés américains qui ne pourrait que profiter aux ennemis des États-Unis, notamment l’Iran, le Hezbollah et la Russie.

« Avec sa décision sur la Syrie, Trump a effectivement livré la Syrie à la Russie, à l’Iran, à Assad, au Hezbollah et à la Turquie », a tweeté Jonathan Schanzer à la Foundation for Defense of Democracies.

« La débâcle de la ligne rouge d’Obama a été un jour sombre pour le leadership américain au Moyen Orient. Ceci est bien pire », a-t-il commenté.

Officiellement, Jérusalem a annoncé qu’elle gérerait le retrait et qu’elle continuerait à se défendre. Mais Netanyahu n’a pas caché sa déception, dans un communiqué laconique publié après l’annonce.

« C’est, bien sûr, la décision des Américains. Nous étudierons son calendrier, la manière dont il sera mis en œuvre et – bien sûr – ses implications pour nous », a déclaré le Premier ministre, alors que ses opposants politiques nationaux le critiquaient en invoquant un « échec en politique étrangère ».

M. Netanyahu a déclaré qu’il s’était entretenu cette semaine avec M. Trump et le secrétaire d’État Mike Pompeo, qui ont souligné qu’“ils ont d’autres moyens pour exercer leur influence dans cette région”, a-t-il fait observer, et a promis « de préserver la sécurité d’Israël et de nous défendre dans cette région ».

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu se dirigent vers le Bureau ovale pour une rencontre à la Maison Blanche, le 5 mars 2018 (Crédit :AFP Photo/Mandel Ngan)

Aussi réservée que cette réponse puisse paraître – imaginez la fureur de Netanyahu si Barack Obama avait pris une décision similaire – elle ne peut couvrir le grave désaccord entre le gouvernement israélien et l’administration Trump. Le fait est qu’Israël voulait que les Etats-Unis restent, mais Trump a refusé.

Selon les médias israéliens, à la fin de la journée de mercredi, en effet, Trump a rejeté tous les appels de Netanyahu à reconsidérer sa décision et a simplement informé le Premier ministre que sa décision de retirer toutes ses troupes de Syrie était définitive.

Israël s’est réjoui de la décision de son administration de déplacer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, d’abandonner l’accord nucléaire iranien et d’imposer à Téhéran les sanctions les plus sévères de son histoire.

Le fait de mettre fin à la présence américaine en Syrie, de laisser Israël seul face à l’Iran, au Hezbollah et à la Russie, marque ainsi le premier revers majeur dans les relations américano-israéliennes jusqu’alors harmonieuses.

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