Le spectre d’octobre 2000 plane sur ces nuits de violence entre Juifs et Arabes
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Le spectre d’octobre 2000 plane sur ces nuits de violence entre Juifs et Arabes

La mort de 13 Arabes lors d’émeutes à l’aube de la deuxième Intifada a façonné les liens de la communauté avec l’État pour une génération. Ces émeutes auront-elles le même effet ?

Un policier à cheval au milieu d'une foule d’Arabes israéliens lors d'affrontements au début de la Seconde Intifada, le 20 octobre 2000. (Flash90)
Un policier à cheval au milieu d'une foule d’Arabes israéliens lors d'affrontements au début de la Seconde Intifada, le 20 octobre 2000. (Flash90)

Juifs et Arabes s’affrontent dans les rues. Des Arabes israéliens dénoncent ce qu’ils appellent des provocations israéliennes à la mosquée Al-Aqsa, dans un contexte d’escalade du conflit armé entre Israël et le Hamas.

Après des jours de violence croissante, les villes du centre d’Israël ont implosé mercredi, des foules juives et arabes se livrant à des actes de violences et des attaques de représailles. La police israélienne était introuvable, notamment lorsqu’un Arabe israélien a failli être lynché à Bat Yam et qu’un Juif israélien a été attaqué à Akko. Les violences intestines se sont poursuivies jeudi, même si la police a été alertée et renforcée par le déploiement d’unités de la police des frontières.

Israël n’a pas connu un embrasement aussi généralisé entre ses citoyens arabes et juifs depuis octobre 2000, lorsque 13 Arabes israéliens ont été tués par la police lors de violents affrontements, à l’aube de la deuxième Intifada.

« La comparaison entre les événements d’aujourd’hui et ceux d’octobre 2000 est plus qu’évidente, bien qu’il y ait des différences », a déclaré Arik Rudnitksy, un expert de la politique arabe israélienne.

À l’époque, l’élément déclencheur avait été une visite du chef de l’opposition, Ariel Sharon du Likud, sur le mont du Temple. Le site est vénéré par les musulmans pour la mosquée Al-Aqsa. C’est aussi le lieu le plus sacré du judaïsme, en tant que site des deux Temples bibliques. La visite de Sharon, accompagné par des gardes de sécurité israéliens, a été considérée par les Palestiniens comme une profonde provocation.

Un individu frappe un homme allongé à terre à Bat Yam, dans le contexte de violences interethniques en Israël, le 12 mai 2021. (Crédit : Kan TV Screenshot)

« J’avais dit à Sharon de ne pas y aller. Je l’avais prévenu de ce qui allait se passer », a affirmé Abd al-Malik Dehamsheh, un acteur clé des événements d’octobre 2000, qui dirigeait à l’époque le parti islamiste Raam.

Le lendemain de la visite de Sharon, des émeutes ont éclaté à Jérusalem. La police israélienne a riposté avec des balles réelles, tuant quatre Palestiniens. La rage s’est emparée de la communauté arabe d’Israël, dont les dirigeants ont déclaré une grève générale en solidarité.

Ariel Sharon sur le mont du Temple, 28 septembre 2000. (Crédit : Flash90)

« C’était comme si la Ligne verte [entre Israël et la Cisjordanie] avait été effacée », a déclaré Rudnitsky.

Dans les jours fatidiques qui ont suivi, les Arabes israéliens ont organisé de violentes émeutes qui se sont propagées dans tout le pays. Treize personnes ont été tuées dans des affrontements avec la police, notamment à balles réelles – 12 Arabes israéliens et un Palestinien. Un juif israélien a été tué lorsque sa voiture a été lapidée par des émeutiers arabes.

La Commission Or, créée pour enquêter sur les événements, a constaté que la police avait eu recours à une force excessive et que de hauts fonctionnaires, dont le Premier ministre de l’époque Ehud Barak, avaient échoué à anticiper la catastrophe de façon adéquate.

Mais aucun policier ou politicien n’a jamais été inculpé. Chaque année, des politiciens arabes israéliens et des dirigeants de la société civile se réunissent avec les familles des victimes et déposent des gerbes sur les tombes des personnes tuées.

Il y avait eu également des explosions de violence intercommunautaire à l’époque – des salves de jets de pierres et des attaques dans les deux sens en Galilée et à Jérusalem. Des Arabes attaquent des Juifs à un endroit, des Juifs attaquent des Arabes à d’autres.

Ces incidents violents ont eu des répercussions sur les relations entre les Arabes israéliens et l’État pendant toute une génération, et ont laissé de profondes cicatrices émotionnelles. Lorsque les responsables dénoncent le manque de confiance généralisé des communautés arabes dans le gouvernement, de nombreux Arabes israéliens évoquent ces jours sanglants d’octobre 2000.

Pour certains Arabes israéliens, le spectre des événements d’octobre plane également sur l’actuelle flambée des violences entre Arabes et Juifs.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre des agents de la police des frontières dans la ville de Lod, dans le centre d’Israël, le 13 mai 2021. (Crédit : Kobi Gideon / GPO)

Lundi, en réaction à l’atmosphère de violence qui régnait, la députée de la Liste commune Aida Touma-Sleiman a déclaré au Times of Israel qu’elle commençait à percevoir des similitudes. Des centaines de Palestiniens et des dizaines de policiers avaient déjà été hospitalisés lors d’affrontements sur le mont du Temple et dans Jérusalem-Est.

« Le sentiment est le même, où nous allons nous coucher le soir pour nous réveiller avec les nouvelles des victimes et des massacres », a déclaré Touma-Sleiman. « C’est le même sentiment que nous avions à la veille du soulèvement d’octobre. »

Quelques heures plus tard, un résident de Lod, Mousa Hassouneh, a été abattu par un résident israélien armé alors que des foules arabes israéliennes prenaient la ville d’assaut, incendiaient des synagogues et des magasins, et brûlaient des voitures. On ne sait pas si Hassouneh avait pris part aux violences.

« Le sentiment que tout se passe en même temps, les Juifs combattant les Arabes, peu importe qui a commencé – c’est comme en octobre 2000. L’impact psychologique, le traumatisme que cela va laisser – c’est du pareil au même », a déclaré Rudnitsky.

L’élément déclencheur des événements est également similaire : des affrontements à Jérusalem, en particulier autour de la mosquée Al-Aqsa. Même les Arabes israéliens non religieux ont été irrités par ce qu’ils considéraient comme une agression israélienne contre ce lieu saint.

« Tout ce qui viole la mosquée Al-Aqsa unifie tous les Palestiniens, et vous voyez donc des manifestations de solidarité à Haïfa et à Akko et à Umm al-Fahm », a déclaré lundi l’ancien chef du parti Balad Jamal Zahalka au Times of Israel, quelques heures avant que le Hamas ne commence à tirer des roquettes sur Israël au début de cette flambée du conflit.

Mais à certains égards, les événements d’octobre étaient plus simples que la violence actuelle entre les deux communautés – des foules de civils, empoisonnées par des sentiments ultra-nationalistes, qui cherchent l’affrontement.

Mercredi soir, les Israéliens ont regardé avec horreur des foules juives violentes prendre d’assaut Bat Yam, détruisant des entreprises appartenant à des Arabes. Environ 150 personnes ont ensuite tenté d’attaquer un automobiliste arabe israélien pris dans l’incident, lui donnant des coups de pied à plusieurs reprises alors qu’il était à terre.

« C’est bien pire qu’en octobre 2000. À l’époque, nous avons surtout assisté à des affrontements entre la société arabe et la police. Ce que nous voyons maintenant, c’est entre les citoyens arabes et les citoyens juifs. C’est comme une guerre civile, sans armes », a déclaré le député Meretz Issawi Frej. (En fait, jeudi soir, des coups de feu ont été tirés à Lod et dans la ville voisine de Ramle.)

Des synagogues incendiées, des voitures et des magasins vandalisés dans la ville de Lod, dans le centre d’Israël, à la suite d’une nuit d’émeutes violentes perpétrées par des résidents arabes dans la ville, le 12 mai 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni / Flash90)

« Je suis terrifié à l’idée que les choses se détériorent davantage. Notre jeunesse [arabe] imprudente voudra se défendre. Cela pourrait nous conduire sur une pente très dangereuse », a déclaré Frej.

De plus, les événements d’octobre ont été menés avec le soutien des dirigeants politiques arabes, qui ont appelé et dirigé des grèves générales et des manifestations. La Commission Or a par la suite constaté que les dirigeants arabes – notamment Dahamsheh – avaient incité une partie de la violence.

Mais lorsque les événements ont échappé à tout contrôle, les mêmes dirigeants sont parvenus à les maîtriser. « Quand nous avons demandé que cela se termine, la violence a cessé. Il y a eu quelques échauffourées ici et là à cause d’incidents dans le nord, mais une fois que la décision est tombée, c’était fini », a déclaré Dahamsheh.

Cette fois, le chef de la Liste arabe unie Ayman Odeh et le chef de Raam Mansour Abbas ont tous deux condamné la violence et appelé à mettre fin aux effusions de sang et à la destruction de toutes parts.

Mais l’establishment politique arabe n’a pas encore réussi à prendre le contrôle de la foule, a déclaré Rudnitsky.

« Les dirigeants arabes israéliens agissent de manière très réfléchie. Mais ils n’ont pas le contrôle. Ils n’ont pas non plus la force de prendre le contrôle », a déclaré Rudnitsky.

Des policiers dans les rues de la ville de Lod, au centre du pays, le 12 mai 2021. (Yossi Aloni / Flash90)

Pour l’instant, selon Rudnitsky et Dahamsheh, Israël n’est pas encore au point de non-retour qu’il a atteint en 2000. Si le conflit avec Gaza prend fin et que la police israélienne parvient à sévir contre les émeutiers juifs et arabes, Israël pourrait encore se sortir du gouffre.

« Ces jeunes sont accusés de courir pour défendre Al-Aqsa, la Palestine et Jérusalem. Mais ce n’est pas une Intifada. Dès qu’il y aura un cessez-le-feu avec Gaza, deux, trois jours, et tout cela sera derrière nous », a jugé Dahamsheh.

Mais si les hostilités à Gaza se poursuivent et que la police israélienne continue d’être incapable de défendre ses propres citoyens, a reconnu Dahamsheh, ce scénario optimiste devient beaucoup moins probable.

« Chaque action provoquera une réaction. J’espère que ce ne sera pas le cas », a averti Dahamsheh.

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