Les adolescents palestiniens se « suicident-ils par soldat » ?
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Les adolescents palestiniens se « suicident-ils par soldat » ?

Dans le climat politique actuel, le professeur Ariel Merari explique que poignarder des Israéliens pourrait constituer une méthode acceptable pour une jeunesse perturbée qui veut se suicider

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Une Palestinienne de 16 ans, inculpée de deux tentatives de meurtres pour une attaque au couteau du 23 novembre dans la capitale, devant la cour du district de Jérusalem le 11 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Une Palestinienne de 16 ans, inculpée de deux tentatives de meurtres pour une attaque au couteau du 23 novembre dans la capitale, devant la cour du district de Jérusalem le 11 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Quelles sont les motivations des terroristes de la vague actuelle d’attaque au couteau, à la voiture bélier et à l’arme à feu ? Qu’est-ce qui se passe par la tête, disons, d’un jeune Palestinien qui entre dans un supermarché et poignarde au cou une femme qu’il n’a jamais rencontrée ?

Selon des sources au sein de l’armée israélienne, au-delà du motif évidemment idéologique, beaucoup de ces attaques constituent une forme de « suicide par policier » ou de « suicide par soldat ».

« La plupart des personnes ont des problèmes personnels avec leurs familles ou sont eux-mêmes déséquilibrés », a déclaré un officier du commandement central au Times of Israel.

Faisant référence au terroriste qui a tué deux juifs et un Palestinien à proximité de l’implantation d’Alon Shvut, dont Ezra Schwartz, âgé de 18 ans, l’officier a suggéré qu’ « il devait peut-être de l’argent à quelqu’un ».

« Ils ont tous leurs propres raisons, a continué l’officier. Vous avez des filles de 12 et 13 ans, un garçon de 14 ans. Il y avait aussi cette vieille femme à Hébron qui a essayé d’utiliser sa voiture comme un bélier. Ou cette femme de Silwan, âgée de 40 ans, avec quatre enfants, venait d’une famille aisée. »

Ariel Merari, professeur émérite de psychologie à l’Université de Tel Aviv, a interrogé et étudié les candidats palestiniens à l’attentat suicide des précédentes vagues d’attaques.

Il a déclaré que s’il n’a directement interrogé aucun des terroristes récents, ce que l’officier de l’armée lui disait est cohérent avec ses conclusions d’il y a 10 ou 20 ans, comme il l’a décrit dans son livre de 2010 « Conduit vers la mort : aspects psychologiques et sociaux du terrorisme suicidaire ».

Ariel Merari, psychologue du terrorisme. (Crédit : YouTube)
Ariel Merari, psychologue du terrorisme. (Crédit : YouTube)

« Je n’ai pas travaillé sur la vague actuelle de terroristes au couteau, et je ne peux donc que spéculer sur ce qui a pu les motiver », a-t-il déclaré.

« La première question qui doit être posée sur la vague actuelle n’est pas ‘pourquoi il y a autant de terroristes’, mais ‘pourquoi il y en a si peu’. Il y a de nombreux sondages d’opinion effectués auprès de la population palestinienne, de très bons. Et il ne fait aucun doute que la vaste majorité de la population palestinienne déteste Israël. Une grande majorité est heureuse quand il y a des attaques terroristes contre Israël. Mais quand il s’agit de passer à l’action, très peu sont prêts à en mener eux-mêmes. »

Merari a déclaré que ce qui distingue les terroristes de la vague actuelle n’est pas la haine d’Israël, parce qu’elle est largement partagée dans toute la population palestinienne.

« Alors, il est plus intéressant de s’interroger sur ceux qui font ces attaques, pourquoi eux et pas les autres ? Qu’est-ce qui les rend différents ? »

Merari a déclaré que parmi les kamikazes de la Deuxième Intifada, il a retrouvé, avec des tests psychologiques, 40 % de suicidaires, ce qui signifiait qu’ils voulaient mourir pour des raisons personnelles. 20 % avaient même essayé de se suicider sans succès avant de devenir terroristes dans un attentat suicide.

Dans la présente vague d’attaques, presque la moitié des 180 terroristes a été tuée par balle, et ceux qui se lancent dans de nouvelles attaques sont sans aucun doute conscients de ces risques.

« Ce n’est pas un suicide complet, parce que le suicide complet c’est quand une personne se tue elle-même, dans ce cas quelqu’un les tue. Mais ils le cherchent, cela ressemble beaucoup à ce que l’on appelle aux Etats-Unis ‘le suicide par police’. »

Pas de motivation unique

Dans ses études, lorsque Merari a demandé à des terroristes à la bombe ayant échoué ce qui les avait motivé, ils ont presque tous parlé de « l’humiliation de l’occupation israélienne ».

Au-delà de cela, Merari croit qu’il y a de multiples raisons qui se mélangent et poussent quelqu’un à passer à l’acte.

« Ce n’est pas qu’il y ait une seule cause et c’est tout, comme l’incitation à la haine. L’incitation joue clairement un rôle important. Même une personne qui veut vraiment mourir pour des raisons personnelles pourrait le faire de manière différente. »

Mais le fait que l’islam interdise le suicide est un élément clef, a déclaré Merari. « Si quelqu’un se suicide, sa famille est traitée comme des parias. S’il veut vraiment mourir, dans le climat politique actuel, c’est très pratique de le faire de cette manière, de se suicider par la police. Parce que toute la société dira, ‘c’est super, il est un martyr, c’est un héros’. Ils ne diront pas qu’il a commis un acte interdit par la religion. »

Merari a déclaré que dans ses études des terroristes ayant échoué à mener un attentat suicide pendant la Seconde Intifada et avant, il a trouvé que la plupart avaient tendance à être marginal, sans amis, des jeunes facilement manipulables qui se voyaient comme des échecs.

« Ils n’étaient pas très idéologues, au lieu de cela, ils avaient tendance à penser avoir déçu leurs parents. Cet acte [de tuer] leur permet d’obtenir une réussite sociale importante. »

Il a rappelé un incident de la vague terroriste post-Oslo en 1990.

« Il y avait un jeune homme de Gaza, âgé de 15 ans. Il est venu en classe et a dit à ses amis. ‘Je vais devenir un shadid, un martyr. Je demande qu’après ma mort, personne ne s’assoie à mon bureau, et que vous mettiez des fleurs sur ma table chaque jour’. Ce jeune homme cherchait une sorte de signification à sa vie. »

Merari a rejeté l’idée selon laquelle il y avait une ligne qu’un terroriste pouvait franchir et que cela signifierait que la société ne continuerait plus à l’aduler comme un martyr, même s’il tuait un autre musulman, ou un enfant.

« Même les Israéliens trouvent des excuses si quelqu’un tue un passant au milieu d’une attaque terroriste, comme le migrant érythréen, et la société israélienne a malheureusement une attitude de pardon. En ce qui concerne la mort de civils ou d’enfants, il y a beaucoup d’excuses. ‘Ces enfants vont grandir et aller à l’armée donc ils doivent être tués avant’. Une autre excuse est ‘s’ils sont des enfants et n’ont pas pêché, ils iront au paradis, donc je leur rends un service’. Ils disent également que ‘les juifs tuent nos enfants donc nous pouvons tuer les leurs’. »

Image d'une caméra de sécurité montrant un terroriste brandissant un couteau (encerclé) et poignardant des Israéliens qui attendent à un arrêt de bus sur le boulevard de Jérusalem à Raanana, le 12 octobre 2015. (Crédit : capture d'écran)
Image d’une caméra de sécurité montrant un terroriste brandissant un couteau (encerclé) et poignardant des Israéliens qui attendent à un arrêt de bus sur le boulevard de Jérusalem à Raanana, le 12 octobre 2015. (Crédit : capture d’écran)

Il a également ajouté qu’aucune des personnes interrogés n’a exprimé de regret pour ses actions.

« Je n’ai vu en aucun cas des remords. Je suis certain qu’il y a des Palestiniens qui sont opposés aux attaques terroristes. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas était opposé aux attentats suicides, même quand [son prédécesseur, Yasser] Arafat était vivant. Mais parmi ceux qui ont été interrogés, il n’y avait pas une seule personne pour exprimer des remords. »

Interrogé sur la vague actuelle de terrorisme, Merari a déclaré que le climat politique devait changer. « Le public palestinien a besoin d’espoir. Nous ne leur offrons rien qui apporte de l’espoir pour l’indépendance. Ils sont sous occupation. »

Judah Ari Gross a contribué à cet article.

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