Les manifestations en Israël : sans leadership, à quoi bon ?
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Les manifestations en Israël : sans leadership, à quoi bon ?

Faute de stratégie cohérente, la contestation réclamant l'éviction du Premier ministre semble désintéressée de l'élargissement de sa coalition ou par contenir ses radicaux

Des Israéliens manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant sa résidence officielle à Jérusalem, le 15 août 2020. (Olivier Fitoussi / Flash90)
Des Israéliens manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant sa résidence officielle à Jérusalem, le 15 août 2020. (Olivier Fitoussi / Flash90)

Près de la moitié du pays – 45 % des Israéliens – s’identifie aux manifestations appelant à la démission du Premier ministre Benjamin Netanyahu, selon un sondage publié début août par l’Israel Democracy Institute, qui n’est pas affilié à un parti.

Il y a deux semaines ont eu lieu les plus grandes manifestations à ce jour contre Netanyahu, à l’extérieur de sa résidence de Jérusalem rue Balfour, avec des estimations allant de 15 000 à 32 000 personnes.

Une panoplie de pancartes faites à la main a coloré les manifestations – certaines décriant le chômage comme un virus, tandis que d’autres attirent l’attention sur les accusations de corruption de Netanyahu. Certains manifestants appellent à lever « l’occupation » par Israël de la Cisjordanie, tandis que quelques-uns ont brandi des pancartes comparant implicitement le blocus de Gaza à la Shoah. Dans l’atmosphère de carnaval de la rue Balfour, les manifestants ont réagi aux remarques du fils de Netanyahu, Yair, qui les a qualifiés d’ « extraterrestres », en arrivant le samedi suivant en costume d’E.T..

C’est cette nature « open source » qui a fait le succès des manifestations jusqu’à présent, a déclaré le stratège politique Lior Horev, qui a travaillé sur les campagnes du parti Kadima d’Ariel Sharon et Koulanou de Moshe Kahlon.

Mais ce succès pourrait être un calice empoisonné. Avec seul l’appel contre Netanyahu pour les unifier, les manifestations risquent de passer à côté des électeurs de droite frustrés et devenir un véritable mouvement de masse.

Plutôt que de se concentrer sur des questions économiques qui intéressent un large pan de l’électorat, les manifestants se sont ralliés derrière une cacophonie de slogans – certains populaires, d’autres radicaux – mais sans proposer d’alternative claire au statu quo.

Il ne s’agit pas d’argent

Plus tôt cet été, avant que les foules ne se rassemblent rue Balfour, il y eut le mouvement Ani Shulman, basé sur un slogan hébreu signifiant « Je suis
Shulman ».

Alors que les manifestations contre Netanyahu s’unissent autour de l’appel à sa démission, les manifestations Ani Shulman exigeaient que le gouvernement protège les « shulman » – des travailleurs indépendants dont les moyens de subsistance avaient été menacés par la pandémie de coronavirus.

Les deux mouvements précèdent le long et dur été de l’ère de la pandémie. Les deux ont pris de l’ampleur à mesure que la frustration à l’égard du gouvernement augmentait – mais ils ont fini par prendre des directions très différentes.

Abir Kara, qui a dirigé les manifestations Ani Shulman, a déclaré que son mouvement avait avancé des politiques tangibles pour aider les travailleurs indépendants à surmonter la crise.

Des manifestants portant le masque pour cause d’épidémie de coronavirus se regroupent pour un mouvement anti-gouvernement aux abords de la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 1er août 2020 (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

« Dans ces luttes, il est important de poursuivre des politiques claires et de ne pas se laisser distraire. N’importe qui, à tout moment, peut vous entraîner dans une autre direction. Il peut même y avoir des lois qui ramènent en arrière, comme la loi qui a contourné la Knesset, mais ça ne fait pas partie de votre objectif », a déclaré Kara.

Abir Kara. (Facebook)

Avec environ 500 000 chômeurs et une réponse gouvernementale confuse, il n’est peut-être pas surprenant qu’environ 58 % des Israéliens – dont 53 % des électeurs de droite – s’identifient dans les protestations contre les politiques économiques du gouvernement.

Certains médias ont estimé que pas moins de 70 000 personnes ont assisté aux manifestations Ani Shulman à Tel Aviv contre la réponse du gouvernement au coronavirus, loin devant toute manifestation appelant à la démission de Netanyahu – même selon les estimations les plus optimistes.

De plus, comme l’a relaté le Times of Israel à l’époque, la foule comptait de nombreux électeurs se proclamant de droite.

Le mouvement de Kara a souffert en juillet, après avoir été surpris en direct échangeant des SMS avec le ministre des Finances Israel Katz. Il n’avait jamais révélé être en communication régulière avec le gouvernement, ce qui pour la plupart, délégitimait son mouvement.

Horev, le stratège politique, estime que les manifestants peuvent réaliser d’énormes changements en évitant les questions « nationales » et en insistant sur la crise économique.

« C’est l’agenda socio-économique qui a le potentiel de changer un régime. Netanyahu essaie toujours de transformer le discours en un discours sur la sécurité, il mentionne donc la Liste arabe unie, et l’Iran et le Hezbollah, face à un million de chômeurs », a déclaré Horev.

Les manifestations de Balfour, en revanche, ont rassemblé toutes sortes d’idéologies et de causes extrêmement diverses sous une seule bannière – évincer Netanyahu – semblable aux coalitions perdantes qui ont uni les partis politiques du centre et de gauche au fur et à mesure des trois élections consécutives.

Mais ils ont eu du mal à atteindre la droite malmenée économiquement.

« En Israël, nous avons des gens extrêmement bouleversés par la situation économique. Mais ils sont aussi la base du gouvernement actuel. C’est un problème, car les manifestations de Balfour concernent en grande partie Netanyahu et son gouvernement », a déclaré Tamar Hermann, chercheur principal à l’Israel Democracy Institute.

Un homme porte un masque facial devant une pancarte montrant le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le Premier ministre d’intérim et ministre de la Défense Benny Gantz, à gauche, avec le nombre de chômeurs à l’époque, à Tel Aviv, le 22 juillet 2020. (Miriam Alster / Flash90)

Mais vous ne trouverez pas non plus Kara, qui s’identifie de droite mais n’est guère partisan de Netanyahu, à proximité de Balfour le samedi soir. Peut-être  comme beaucoup d’israéliens, Kara est ambivalent en ce qui concerne les manifestations. La rage et la trahison ressenties par de nombreux manifestants à Balfour sont des sentiments qu’il admet bien comprendre.

« C’est un gouvernement gonflé, c’est évident, un gouvernement déconnecté, plein de ministres et de sous-ministres. Cela nous coûte tellement d’argent. Il n’y a eu aucune tentative de communiquer ou de parler au public, et cela a détruit la confiance du public », a déclaré Kara.

Mais Kara hésite à se joindre aux manifestations de Balfour entre autres raisons à cause du bloc de gauche proéminent et bien organisé lors des manifestations. La présence de gauche aux manifestations a été saluée par certains comme un tournant décisif pour les militants anti-occupation et condamnée par d’autres comme une tentative, par un groupe de radicaux marginaux aux opinions extrêmes, de rejoindre le centre.

De nombreux Israéliens considèrent que certaines de leurs actions – appelant à la justice et à la démocratie « du fleuve [du Jourdain] à la mer [Méditerranée] » ou agitant des drapeaux palestiniens – sont hors de propos. Cela crée, même pour ceux qui s’identifient autant que Kara, un conflit intérieur au sujet des manifestations. Bien qu’au moins un député de droite ait jusqu’à présent assisté aux manifestations de Balfour – Eli Avidar de Yisrael Beiteinu – la plupart de l’opposition de droite n’a pas participé.

« Quand vous parlez de manifestations où les gens crient ‘Palestine libre’, c’est profondément difficile pour moi. Mais en même temps, ces gens de Balfour souffrent, et ce sont mes frères – je ne peux m’empêcher de m’identifier à eux. Je suis très déchiré par la question des manifestations de Balfour », a déclaré Kara, ajoutant que de telles manifestations pourraient envoyer le pays vers une quatrième élection en 18 mois, initiative à laquelle il s’oppose fermement.

Un manque d’ouverture ?

L’organisateur de Balfour, Omer Granot, qui dirige une faction de la fédération des syndicats Histadrout, a déclaré qu’il était « dommage » que certains groupes de protestation anti-Netanyahu se soient concentrés sur les inculpations du Premier ministre aux dépens des préoccupations économiques.

« Une manifestation anti-Bibi est moins attirante pour la population qui a voté pour Bibi, une, deux ou trois fois l’année dernière ou pour ses partenaires de la coalition… La protestation économique, naturellement, les relie de manière plus globale », a déclaré Granot.

Amir Haskel, officier militaire de carrière à la retraite et militant d’Ein Matzav, un important groupe anti-Netanyahu, a déclaré que son groupe essayait de se concentrer davantage sur les questions économiques, amenant des spécialistes qui s’adressent à des petits groupes au sujet des monopoles et de la réglementation.

Le militant israélien et ancien général de l’armée de l’air Amir Haskel tient une conférence de presse à Tel Aviv, le 28 juin 2020. (Avshalom Sassoni/Flash90)

Mais Haskel a également insisté sur le fait qu’il ne voulait pas dire à qui que ce soit comment manifester – surtout pas lors des plus grands rassemblements du samedi soir.

« Pendant une manifestation, les gens viennent avec des idées différentes, chacun avec sa propre pancarte… Notre objectif est de faire pression sur la droite à l’extérieur de son camp, dans l’espoir qu’une droite rationnelle se distinguera et agira honorablement », ajoute Haskel.

Il est important, a déclaré Hermann de l’IDI au Times of Israël, de mobiliser sa base lorsqu’on s’engage dans une lutte populaire. Mais après trois élections dans une société amèrement divisée, il est difficile de croire que la gauche et le centre puissent gagner sans une participation substantielle de la droite politique.

« Nous parlons [avec des groupes de droite] parfois pour essayer de trouver un terrain d’entente. Mais essayons-nous honnêtement de les rejoindre ? Pas
vraiment », a concédé le militant anti-Netanyahu, Gonen Ben Yitzhak.

« Ce qui devrait être important, sur le plan moral, c’est que nous avons un Premier ministre avec trois chefs d’accusation contre lui », a déclaré Ben Yitzhak.

Pour créer une coalition avec les nombreux électeurs de droite frustrés, les organisateurs de la manifestation devront peut-être commencer à marquer des limites et dire en quoi consistent réellement les manifestations. Et jusqu’à présent, c’est la seule chose qu’ils ne font pas – ou ne peuvent pas faire.

La grande stratégie

Il existe un modèle de la manière dont un mouvement populaire réussi peut gagner: il s’organise, et des dirigeants émergent pour diffuser un message clair et unifié. Certaines organisations – telles que La Paix maintenant, – avaient même réglementé les pancartes lors de leurs manifestations, a déclaré Hermann.

Et enfin, le nouveau groupe tente de mobiliser sa base, de construire des coalitions et d’entrer en politique institutionnelle.

« À un moment donné, vous avez besoin d’un groupe dirigeant capable de gérer les gens… Vous n’avez pas à vous mettre d’accord sur chaque détail, mais sans une tentative d’institutionnaliser la lutte, elle se dissipera tout simplement », a déclaré Hermann.

Pour le meilleur ou pour le pire, de nombreux organisateurs de Balfour qui se sont entretenus avec le Times of Israel ont déclaré qu’ils n’avaient pas d’ambition à créer une telle direction ou dire aux gens comment manifester.

Une jeune fille tient une pancarte disant « Avec Bibi, je n’ai pas d’avenir », lors des manifestations contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu sur la place de Paris, le 23 juillet 2020. (Aaron Boxerman / Times of Israel)

Les organisateurs ont souvent fondé leurs arguments sur ce qu’ils appellent l’échec des manifestations contre le coût de la vie en 2011, qui ont amené une nouvelle génération de dirigeants – comme le ministre du Bien-être Social Itzik Shmuli et l’ancienne députée Stav Shaffir – à la Knesset.

« L’échec de 2011 était dû à leur inexpérience. Ils ont tenté de créer une direction unique, qui s’est rapidement lancée dans des luttes internes égoïstes », a déclaré au Times of Israel, en juillet, Avi Ofer, 65 ans, militant de longue date impliqué dans les manifestations anti-Netanyahu.

Sans leadership et sans stratégie, il ne reste peut-être qu’un cri de frustration face à la politique. Cela ne suffira peut-être pas à évincer l’indéboulonnable Netanyahu.

Yonatan Levi, l’un des principaux militants des manifestations sociales de 2011, a déclaré qu’une opposition doit plaider une alternative politique cohérente face au statu quo.

« Les manifestations sont toujours la partie la plus excitante et la plus tentante. Mais ce n’est pas là que se produit le changement plus profond à long terme. Je pense que parfois ce que nous avons fait en 2011 était de servir de société de production phénoménale pour d’énormes manifestations », a déclaré Levi, qui est maintenant doctorant à la London School of Economics et étudie les mouvements sociaux.

De plus, ce que les manifestants espèrent voir arriver, si Netanyahu finit par démissionner, n’est pas clair. Le militant anti-Netanyahu Ben Yitzhak a déclaré qu’il soutenait un quatrième scrutin – une idée extrêmement impopulaire presque dans l’ensemble de la société israélienne.

En même temps, Ben Yitzhak a déclaré au Times of Israel qu’il avait peu d’espoir pour le succès de la gauche, même si Netanyahu démissionnait et que des élections avaient lieu – amenant ainsi à se demander pourquoi, exactement, le pays devrait les subir une quatrième fois. Avec des manifestants si divisés – et si peu disposés à s’unir – pour qui pourraient-ils bien voter ?

Pour certains manifestants, il ne s’agit pas de stratégie, ni comment gagner les prochaines élections – ni juste d’économie, de corruption, de coronavirus ou d’occupation. Il s’agit de tout cela, peut-être, et plus encore. Il s’agit du sentiment fondamental que Netanyahu doit partir – que n’importe quoi ou n’importe qui, serait mieux que la situation actuelle.

C’est peut-être une question d’espoir. Mais c’est également un désespoir si profond que le quotidien de la politique habituelle ne peut le contenir.

« Je suis de gauche, mais à ce stade, je m’en moque. Cela pourrait même être [le chef du parti Yamina Naftali] Bennett – on a besoin de quelqu’un, de n’importe qui, qui essaiera de diriger le pays », a déclaré la manifestante Maya Glasser, 28 ans, votant pour Meretz.

Anat Peled a contribué à cet article.

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