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Analyse

Les pourparlers nucléaires de Vienne affectés par l’invasion de l’Ukraine ?

La colère de Poutine face à la réprobation américaine arbitrera en faveur, soit d'un accord pour empêcher la nucléarisation de l'Iran, soit d'efforts redoublés contre l'Occident

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Des caméras de télévision devant le "Grand Hotel Vienna" où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos à Vienne, en Autriche, le 20 juin 2021. (Crédit : Florian Schroetter/AP)
Des caméras de télévision devant le "Grand Hotel Vienna" où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos à Vienne, en Autriche, le 20 juin 2021. (Crédit : Florian Schroetter/AP)

Le gouvernement israélien a clairement indiqué, par la tiédeur et le caractère apparemment contradictoire de sa réaction à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qu’il s’agissait d’un conflit qu’il aimerait éviter, mettant aux prises deux de ses alliés et les intérêts qu’ils représentent.

Mais la raison sans doute plus profonde derrière l’empressement israélien à trouver une solution diplomatique rapide au conflit russo-ukrainien est sa volonté de ramener l’attention sur Vienne, où les puissances mondiales seraient sur le point de signer un accord beaucoup plus important pour les intérêts de Jérusalem – un retour conjoint des États-Unis et de l’Iran au respect de l’accord nucléaire connu sous le nom de Plan d’action global commun [JCPOA dans son acronyme anglo-saxon].

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid l’avait évoqué plus tôt ce mois-ci, dans une interview accordée au site d’information Walla, s’exprimant à propos des tensions qui couvaient alors entre Moscou et Kiev.

« Cela nous ennuie considérablement, car cela détourne l’attention des pourparlers nucléaires à Vienne. Nous aimerions avoir beaucoup plus d’attention de la part des États-Unis afin d’empêcher que des choses dangereuses ne se nouent là-bas », avait-il alors déclaré.

À l’époque, Lapid était optimiste quant à la possibilité d’éviter un conflit militaire. Mais maintenant que la Russie a choisi la voie de la guerre, Jérusalem pourrait être obligé de réévaluer si une Russie enhardie – une Russie plus éloignée que jamais de l’Occident, de mémoire récente – abordera de la même manière la conclusion d’un accord conjoint avec ces mêmes puissances occidentales, pour empêcher la nucléarisation de l’Iran.

Dans le même ordre d’idées, une Russie qui n’hésite pas à mettre les menaces occidentales à l’épreuve pourrait bien inciter l’Iran, qui a encore moins de scrupules en la matière, à durcir sa position de négociation à Vienne.

Depuis Washington, les experts des questions moyen-orientales qui se sont entretenus avec le Times of Israel ont déclaré que l’intérêt de la Russie à empêcher une autre puissance nucléaire d’émerger à sa périphérie sud demeurera, quoi qu’il advienne de l’invasion de l’Ukraine.

Toutefois, cet intérêt peut être tempéré par des réticences à permettre une victoire des États-Unis et de leurs alliés, au moment où ils opposent à Moscou une campagne de sanctions sans précédent.

Les analystes ont ajouté que, si Téhéran pouvait être incitée à durcir sa position au risque de ruiner la perspective d’un accord sur le nucléaire, la République islamique serait bien inspirée de prendre conscience de l’existence d’une opposition occidentale plus unie que jamais.

Ce n’est pas la première fois qu’une incursion russe en Ukraine met en péril les pourparlers sur le nucléaire iranien. En 2014, Moscou avait ainsi annexé la Crimée alors que les mêmes puissances mondiales négociaient le JCPOA original.

Parvenues à préserver les négociations de la détérioration de la relation entre Washington et Moscou, les parties prenantes avaient finalement signé l’accord un an plus tard.

Mais le président américain de l’époque, Donald Trump, avait annulé cet accord en 2018 et imposé une campagne de sanctions extrêmement dure, conduisant l’Iran à des violations croissantes de ses engagements envers le JCPOA.

D’une Russie enhardie à un Iran plus dur, en passant par des États-Unis moins patients, les équilibres entre parties au JCPOA sont aujourd’hui sensiblement différents de ceux qui prévalaient avant que Poutine ne déplace ses forces en masse sur le territoire ukrainien.

De la fumée et des flammes s’élèvent d’un immeuble militaire après ce qui s’apparente à une attaque russe à Kiev, en Ukraine, le 24 février 2022. (Crédit : AP Photo/Efrem Lukatsky)

Une ouverture pour les relations Iran-Russie ?

« Il serait inconcevable [de penser] que les événements qui se déroulent en Ukraine seront sans conséquences sur les autres dossiers qui occupent l’administration Biden, comme par exemple les pourparlers du JCPOA qui engagent la Russie et les États-Unis de manière très directe et rapprochée », a déclaré Suzanne Maloney, vice-présidente et directrice du programme de politique étrangère de Brookings Institution.

Depuis le début de l’invasion, il n’a à aucun moment été question que les négociateurs quittent Vienne. Le fait que les États-Unis ne négocient pas directement avec l’Iran créé un espace probablement nécessaire entre Washington et les autres puissances mondiales qui négocient directement avec l’Iran, et particulièrement Moscou.

« Mais la réponse iranienne à l’invasion elle-même est susceptible de faire monter encore le prix déjà élevé qu’elle exige » pour revenir au respect de l’accord, offrant à Téhéran un allègement des sanctions en échange de restrictions à son programme nucléaire, a fait valoir Maloney.

En effet, les échos de l’entretien téléphonique du président russe Vladimir Poutine avec son homologue iranien Ebrahim Raisi comme la déclaration de Téhéran, jeudi, rendant l’OTAN responsable du conflit ukrainien, révèlent l’existence d’un front uni entre Moscou et Téhéran contre les autres signataires du JCPOA.

Le président russe Vladimir Poutine (à gauche) s’entretient avec le président iranien Ebrahim Raisi (à droite) lors de leur rencontre à Moscou, le 19 janvier 2022. (Crédit : Pavel BEDNYAKOV / SPUTNIK / AFP)

Il est possible que cela incite l’Iran à compliquer les négociations de Vienne, sous prétexte que la Russie la soutient, voire à tourner le dos à toute solution diplomatique, comme Moscou l’a fait en envahissant l’Ukraine.

Mais pour Hussein Ibish, de l’Institut des États arabes du Golfe à Washington, les preuves collectées jusqu’à présent ne suggèrent pas l’affaiblissement de Occident, mais bien au contraire un Occident plus « uni et renforcé par cette attaque ».

Pour sa part, Maloney a ajouté que l’offensive militaire de Poutine devrait servir de « mise en garde, plutôt que d’encouragement à davantage de réticences ».

Rappelant les invasions soviétiques du territoire iranien au cours du siècle dernier, elle a fait valoir qu’« il n’y a pas de sentiment historique de confiance entre Iraniens et Russes ».

Même dans le cas de la Syrie, où une intervention russe plus récente en soutien au régime d’Assad a permis aux alliés iraniens d’opérer près de la frontière nord d’Israël, il est clair que les intérêts ne sont pas identiques, car Moscou a également autorisé les avions israéliens à s’aventurer régulièrement dans cet espace aérien afin de cibler ces mêmes alliés.

Ainsi, alors que la détermination de Moscou à bouleverser l’ordre régional et affaiblir la position de Washington peut donner des raisons à l’Iran de supposer que les temps changent, l’histoire – lointaine et récente – de ce dernier avec la Russie devrait conduire la République islamique à éviter de s’aligner trop étroitement sur le Kremlin, a averti Maloney.

La position de la Russie va-t-elle changer ?

Maloney a indiqué ne pas être convaincue que la Russie souhaite jouer les trouble-fêtes à Vienne.

« Les Russes ne veulent pas d’un État doté de l’arme nucléaire à leur périphérie sud », a-t-elle déclaré. « Ils ont suffisamment de sujets d’instabilité. C’est la raison pour laquelle la Russie est demeurée un acteur constructif des négociations ayant permis la conclusion de l’accord de 2015. »

Ibish a déclaré que Moscou continuait à jouer un rôle constructif dans les négociations nucléaires.

Elle a fait valoir que, si la coalition occidentale menée par les États-Unis, d’une part, et les Iraniens, d’autre part, ne devaient pas se montrer ouvertement trop optimistes quant à la perspective d’un accord dans le souci de préserver leur position de négociation et ne pas s’exposer à la critique de leur population, Moscou avait régulièrement alimenté le discours public de fortes assurances, de nature à faciliter le rapprochement des parties.

« Vous avez besoin d’une tierce partie – rôle endossé par la Russie à l’heure actuelle – pour donner l'[impression] favorable que l’élan est maintenu », a-t-il déclaré. Il a ajouté qu’il serait crucial que Moscou continue à jouer ce rôle dans la dernière ligne droite des pourparlers de Vienne.

Le gouverneur de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Kazem Gharib Abadi, l’adjoint politique du ministère iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et le secrétaire général adjoint et directeur politique du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), Enrique Mora, devant le Grand Hotel Vienna, où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos, à Vienne, en Autriche, le 2 juin 2021. (Crédit : AP Photo/Lisa Leutner)

Ibish a toutefois admis que la réaction des puissances occidentales à l’invasion de la Russie pourrait amener Poutine à revoir la subtile répartition du travail opérée entre les négociateurs du JCPOA.

S’il est effectivement dans l’intérêt de la Russie que le JCPOA soit restauré, l’accord est beaucoup plus important pour les États-Unis, a précisé le chercheur de l’AGSIW.

« Les Russes pourraient se demander : ‘Pourquoi ferions-nous le plus gros du travail alors que nous faisons face à [tant] d’opposition à notre [agression] ?’ » s’est interrogé Ibish, ajoutant que la Russie pourrait choisir de « subordonner ses intérêts en matière d’accord nucléaire à un affrontement généralisé avec l’Occident ».

« Ils peuvent se dire : ‘Puisque l’Occident a, plus que nous, besoin de l’accord du JCPOA et que nous sommes en mesure de leur compliquer la tâche, alors nous allons cesser de coopérer.’ »

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