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Les prisons, enjeu stratégique fondamental pour l’Etat islamique au Levant

Enfermés ensemble, ces djihadistes auto-entretiennent leur volonté d'agir dès leur sortie de prison, forment les jeunes générations au jihad et préparent des lendemains de combats

Des membres des Forces démocratiques syriennes (FDS) se déploient autour de la prison de Ghwayran dans la ville de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, le 25 janvier 2022, qui a été reprise par des combattants du groupe État islamique (EI) quelques jours plus tôt. Une centaine de combattants du groupe État islamique avaient attaqué la prison de Ghwayran à Hasakeh le 20 janvier, dans le cadre de leur plus grande opération militaire depuis la défaite de leur "califat" en 2019. Certains des quelque 3 500 prisonniers de l'EI à l'intérieur de l'établissement ont déjà été transportés en bus vers d'autres centres de détention. ces dernières heures, mais on ne savait pas combien restaient à l'intérieur de Ghwayran. (Crédit : HASSAKÉ, SYRIE)
Des membres des Forces démocratiques syriennes (FDS) se déploient autour de la prison de Ghwayran dans la ville de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, le 25 janvier 2022, qui a été reprise par des combattants du groupe État islamique (EI) quelques jours plus tôt. Une centaine de combattants du groupe État islamique avaient attaqué la prison de Ghwayran à Hasakeh le 20 janvier, dans le cadre de leur plus grande opération militaire depuis la défaite de leur "califat" en 2019. Certains des quelque 3 500 prisonniers de l'EI à l'intérieur de l'établissement ont déjà été transportés en bus vers d'autres centres de détention. ces dernières heures, mais on ne savait pas combien restaient à l'intérieur de Ghwayran. (Crédit : HASSAKÉ, SYRIE)

Jeudi, l’Etat islamique a lancé un assaut contre une prison contrôlée par les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie, libérant un nombre indéterminé de jihadistes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Une menace connue de longue date. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les combattants kurdes, « ont plutôt bien travaillé » ces dernières années dans la sécurisation de ces prisons, estime Salman Shaikh, fondateur du Shaikh Group (TSG), spécialisé dans la résolution des conflits au Moyen-Orient.

« Mais ils avaient prévenu depuis un moment déjà qu’ils ne pourraient pas continuer encore très longtemps », ajoute-t-il à l’AFP.

Dix-huit membres des forces de sécurité kurdes ont été tués dans cette attaque qui a déclenché des combats toujours en cours vendredi, selon l’OSDH, qui a précisé qu’un certain nombre de détenus avaient réussi à s’enfuir.

Et rien n’indique que ces forces seront mieux armées la prochaine fois.

« Les FDS ont besoin d’une stratégie pour faire face à cette menace. Jusqu’à présent, la stratégie (des Occidentaux, ndlr) a consisté à botter en touche. Où est l’aide ? », s’emporte Colin Clarke, directeur de recherche au think-tank Soufan Center à New York.

Les circonstances précises de l’opération restaient vendredi à déterminer. Est-elle le résultat d’une action coordonnée en haut-lieu par la direction centrale de l’EI, ou plutôt le fruit d’une initiative de la cellule locale du groupe ?

L’EI « n’est pas dans la même situation que lorsqu’elle contrôlait un grand territoire et prenait ses décisions de façon très pyramidale », souligne Jérôme Drevon, analyste du jihad pour le think-tank Crisis Group.

Selon lui, soit l’opération a été menée « pour envoyer un signe que l’EI est de retour. Soit cela peut-être beaucoup plus local, avec une cellule de l’EI qui veut libérer des membres de cette prison en particulier ».

« Faire tomber les murs »

Dans tous les cas, l’incident pourrait bien se reproduire. Les analystes, responsables militaires et autorités civiles s’accordent depuis la chute du califat pour admettre que ces établissements constituent de véritables pépinières à jihadistes, abritant militants locaux et combattants étrangers.

Enfermés ensemble, ils auto-entretiennent leur volonté d’agir dès leur sortie de prison, forment les jeunes générations au jihad et préparent des lendemains de combats.

Une capture d’écran d’une vidéo de propagande diffusée le 5 juillet 2014 montre le chef du groupe djihadiste de l’État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, s’adressant aux fidèles musulmans dans une mosquée dans la ville irakienne de Mossoul (Crédit : AFP / HO / al-Furqan Media)

« L’EI va revenir à cette tactique, tout simplement parce qu’elle fonctionne. De nouveau, il faut faire +tomber les murs+ », affirme ainsi Colin Clarke, en référence à un discours en 2012 du chef de l’EI de l’époque, Abou-Bakr al-Baghdadi, avant que l’organisation ne prenne peu à peu le contrôle d’un vaste territoire entre Irak et Syrie et installe un « califat » auto-proclamé qui survivra cinq ans (2014-19).

Une lecture validée de facto par les actions du groupe de par le monde, qu’a répertoriées la société privée Jihad Analytics, spécialisée dans l’analyse du jihadisme global et cyber.

« Depuis 2013, le groupe a conduit 22 attaques contre des prisons en Irak, en Afghanistan, aux Philippines, en République démocratique du Congo, en Libye, au Niger, en Arabie saoudite, au Tadjikistan et donc en Syrie », souligne son fondateur, Damien Ferré, pour l’AFP.

En dépit d’une relative discrétion de l’EI ces derniers mois dans le pays, « cette opération montre que le groupe a toujours la capacité de mener de grosses attaques et la libération de dizaines de prisonniers – dont potentiellement certains cadres – va lui permettre de renforcer ses rangs ».

Dans les discours officiels, Américains, Européens et Arabes reconnaissent volontiers que la lutte contre l’EI – et le jihadisme international en général – est loin d’être terminée, comme en témoigne l’activité des nombreuses filiales de l’EI et de son rival Al-Qaïda.

Mais ces déclarations incantatoires ne dissimulent pas une absence cruciale d’actions concrètes sur le terrain. Salman Shaikh regrette à cet égard « le manque de clarté de la part des Américains et de la communauté internationale », quant à leurs objectifs.

Il estime que l’attaque de jeudi « reflète la fragilité de la zone ». Et juge prioritaire une coopération à la fois internationale, régionale et locale pour « soutenir les efforts de réforme fournis dans le nord-est syrien ».

Les différentes composantes qui contrôlent la zone semi-autonome dans le nord-est de la Syrie « ont besoin de reconnaissance internationale et d’aide financière », martèle-t-il.

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