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L’héritage de Ben-Yehuda, pionnier de la langue hébraïque, se perpétue à Jérusalem

Tant de sites historiques qui retracent la vie d'Eliezer Ben-Yehuda et de sa famille, qui ont travaillé dur pour donner à l'État juif naissant une langue qui lui soit propre

  • Photo moderne de l'appartement situé dans la Vieille Ville au-dessus du marché du coton qu'occupaient Eliezer et Dvora Ben-Yehuda. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    Photo moderne de l'appartement situé dans la Vieille Ville au-dessus du marché du coton qu'occupaient Eliezer et Dvora Ben-Yehuda. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • Le marché du coton dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    Le marché du coton dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • La maison Ben-Yehuda dans le quartier de Talpiot à Jérusalem. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    La maison Ben-Yehuda dans le quartier de Talpiot à Jérusalem. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • Site de l'ancienne presse du journal Havatzelet, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    Site de l'ancienne presse du journal Havatzelet, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • La maison Wittenberg à Jérusalem, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    La maison Wittenberg à Jérusalem, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • L'arrière-petit-fils d'Eliezer Ben-Yehuda et le conteur, journaliste et chef Gil Hovav parle à l'intérieur de la Nouvelle Porte dans la Vieille Ville de Jérusalem lors d'un programme culturel d'été. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    L'arrière-petit-fils d'Eliezer Ben-Yehuda et le conteur, journaliste et chef Gil Hovav parle à l'intérieur de la Nouvelle Porte dans la Vieille Ville de Jérusalem lors d'un programme culturel d'été. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • Cour de l'ancien journal Havatzelet, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    Cour de l'ancien journal Havatzelet, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
  • La cour Hirschenzon, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
    La cour Hirschenzon, aujourd'hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Un jour, à la fin du XIXe siècle, une femme en plein travail pousse la porte de la maison d’Eliezer Ben-Yehuda, à Jérusalem. Allongée dans la cour en face de sa maison, elle crie à chaque nouvelle contraction : « Gevald ! » (une expression yiddish signifiant l’angoisse). Ce n’est qu’après un certain temps que Ben-Yehuda passa la tête par la fenêtre. « Toi ! », cria-t-il. « Crie en hébreu ! »

C’est l’une de ces anecdotes que l’on entend si souvent et dans tant de variantes que l’on finit par y croire. Nous l’avons entendue lors d’une conférence dans la Vieille Ville dans le cadre d’un programme culturel d’été à la Nouvelle Porte. La conférence était donnée par l’arrière-petit-fils de Ben Yehuda, le maître conteur, écrivain, chef cuisinier, et journaliste, Gil Hovav.

Que cette anecdote soit vraie ou non – et elle ne l’est probablement pas – elle en dit long sur Ben-Yehuda, un fanatique qui a consacré son cœur, son âme et son esprit à faire revivre l’hébreu pour en faire une langue vivante qui remplacerait le yiddish parlé par les Juifs de l’époque. Rien n’a fait dévier Ben-Yehuda de sa voie, ni quelques nuits en prison, ni même le sioniste visionnaire Theodor Herzl, qui dénigra l’idée de faire de l’hébreu une langue nationale moderne.

Ben-Yehuda est né Eliezer Yitzhak Perlman en 1858 en Lituanie. Dans ses jeunes années, il a étudié la Torah et ses commentaires, mais à l’adolescence, il s’est familiarisé avec la grammaire hébraïque et les livres profanes. Vers la fin de ses études secondaires, suivies dans une école juive, il a commencé à réaliser la nécessité d’une patrie juive, et lors de ses études à Paris, il a été fortement infecté par le virus sioniste surtout avec l’Affaire Dreyfus. Il devient alors un militant sioniste et en 1879, il change son nom en Eliezer Ben-Yehuda.

C’est ainsi qu’en 1881, empli de ferveur sioniste, il décide que le moment est venu de s’installer en terre d’Israël. Avant de quitter Paris, on lui propose un poste d’assistant rédacteur pour le journal en hébreu Havatzelet, basé à Jérusalem. Bien que le salaire proposé soit maigre, Ben-Yehuda accepte le poste après que le rédacteur en chef du journal, Israel Dov Frumkin, promit de lui fournir un hébergement pour lui et sa fiancée Dvora – ce qui fut le cas : une chambre dans la maison de Frumkin, pour laquelle ils payèrent une redevance.

Quelques semaines plus tard, ils emménagent dans un modeste appartement au deuxième étage, au-dessus du bruyant marché du coton de la Vieille Ville. Malheureusement, il n’y avait pas d’escalier, et chaque fois qu’ils voulaient entrer ou sortir de leur petit logement, le couple devait utiliser une échelle.

Photo moderne de l’appartement situé dans la Vieille Ville au-dessus du marché du coton qu’occupaient Eliezer et Dvora Ben-Yehuda. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Leur premier enfant est né en 1882, le jour de la fête juive de Tu BeAv. À la grande joie de Ben-Yehuda, qui soutenait fermement l’idée d’implantations agricoles juives en terre d’Israël, la naissance a eu lieu le jour même de la fondation de Rishon Lezion, première moshav (implantation agricole) en terre d’Israël. Dans l’une de ses publications, Ben-Yehuda a écrit sur ce jour glorieux où « nous avons conquis à la fois la terre et la langue ».

Dès le premier jour, Ben-Yehuda et sa femme n’ont parlé qu’en hébreu à leur bébé, le père déclarant que son fils « parlerait hébreu ou ne parlerait pas du tout ». L’enfant, un garçon nommé Ben-Zion Ben-Yehuda, fut le premier enfant de l’Israël pré-étatique dont les premiers mots furent prononcés en hébreu. Certains de ces mots ne se trouvaient pas dans la Torah, et Ben-Yehuda a dû les inventer – tels que les mots vélo, confiture ou encore crème glacée.

Ben-Zion était un garçon solitaire, car il n’était pas autorisé à se mélanger avec ses congénères ne parlant pas l’hébreu. La nourrice, qui aidait sa mère, a dû être renvoyée, car elle était incapable de converser en hébreu. Ben-Zion changera plus tard son nom en Itamar Ben-Avi et rejoindra son père – au caractère bien trempé – en tant que journaliste et éditeur des publications Ben-Yehuda.

Site de l’ancienne presse du journal Havatzelet, aujourd’hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Les Ben-Yehuda étaient aussi pauvres que Job, surtout après la naissance de Ben-Zion. Dvora fut obligée de vendre les vêtements élégants et les bijoux coûteux qu’elle avait emportés avec elle de Russie, et commença à coudre pour les dames de Jérusalem pour aider à couvrir les dépenses du foyer. Ben-Yehuda enseigna l’hébreu à tous ceux qui pouvaient se payer un tuteur et obtint un poste de professeur d’hébreu dans une école locale où il poursuivit ses actions pour que l’hébreu devienne la première langue du pays. Mais le salaire était si dérisoire qu’il n’avait toujours pas assez pour vivre décemment.

La même année, un riche marchand de Biélorussie nommé Moshe Wittenberg est arrivé en Terre Sainte, avec l’intention de faire quelque chose d’important avec son argent.

Son premier projet, peu après son arrivée, fut l’achat d’un magnifique complexe pour les Juifs indigents, un ancien hôtel qui avait autrefois hébergé Mark Twain. Bien qu’elle ait appartenu à l’origine à un Arabe chrétien local, la propriété était désormais entre les mains du patriarcat catholique latin de Jérusalem.

La maison Wittenberg à Jérusalem, aujourd’hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Dans son livre Unknown Jerusalem, l’auteur Shabtai Zacharia écrit que Wittenberg voulait négocier directement avec le patriarche latin, qui ne parlait que le français. Ben-Yehuda – qui maîtrisait le français – fut engagé comme traducteur. Une fois la vente finalisée, Wittenberg lui demanda de préciser ses honoraires. Étonnamment, au vu de sa situation financière désastreuse, Ben-Yehuda refusa, déclarant que c’est déjà un paiement suffisant qu’un Juif ait pu récupérer des biens dans la Ville sainte des mains du riche patriarcat catholique latin.

Écrivain et journaliste dans l’âme plutôt que professeur, Ben-Yehuda fonda son premier journal le 24 octobre 1884 sous le nom de HaZvi (La Gazelle). En raison d’un budget quasi inexistant, Ben-Yehuda faisait tout le travail lui-même, rédigeant les articles, imprimant – manuellement – et corrigeant les premières épreuves, seul. Il loua une presse à imprimer à Yitzhak Hirschenzon, qui possédait une maison d’édition.

La cour Hirschenzon, aujourd’hui. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

La presse était située dans la cour de la maison Hirschenzon, dans la Vieille Ville, et était réputée pour être un lieu de rencontre pour de nombreux enseignants, écrivains et sionistes étrangers. On raconte que parmi les personnes qui y prenaient un verre se trouvait Naphtali Hertz Imber, dont le poème « Tikvateinu » serait un jour légèrement modifié en « Hatikva » et deviendrait l’hymne national d’Israël.

Les extrémistes religieux juifs de Jérusalem, qui estimaient que l’hébreu ne pouvait être utilisé que pour prier et servir Dieu, étaient horrifiés par l’insistance de Ben-Yehuda à transformer la langue sacrée, dans laquelle leurs textes sacrés ont été écrits, en langage courant.

Au début, Ben-Yehuda et Dvora essaient de s’intégrer. Ils portent tous deux des couvre-chefs et des vêtements longs. Ben-Yehuda se laissa pousser la barbe et, malgré leurs penchants laïcs, la famille mena une vie ouvertement religieuse, au début tout du moins.

Mais rien n’y a fait. Ils ont été persécutés, excommuniés, boycottés – et un jour, Ben-Yehuda fut même emprisonné un certain temps, après que des extrémistes firent croire aux autorités qu’il voulait que ses lecteurs renversent le gouvernement.

L’arrière-petit-fils d’Eliezer Ben-Yehuda et le conteur, journaliste et chef Gil Hovav parle à l’intérieur de la Nouvelle Porte dans la Vieille Ville de Jérusalem lors d’un programme culturel d’été. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

En 1890, Ben Yehuda a fondé le Comité de la langue hébraïque et en a été le premier président. Une multitude de mots utilisés aujourd’hui en hébreu ont été inventés par ce comité. Il a été remplacé en 1953 par l’Académie de la langue hébraïque, qui continue à créer de nouveaux mots adaptés à la société israélienne contemporaine.

Ben-Yehuda a également créé le premier dictionnaire d’hébreu moderne au monde, dont cinq volumes ont été progressivement publiés entre 1908 et 1922, année de la mort de Ben-Yehuda.

Dvora est morte en 1891 et, honorant sa volonté, Ben-Yehuda a épousé sa sœur, Hemda, qui avait étudié la chimie à l’université de Moscou. Après son mariage, Hemda est devenue écrivaine, journaliste et militante des droits de la femme. La mission de compléter le dictionnaire d’hébreu était autant celle de Hemda que celle de son mari, et elle a continué à ajouter des mots jusqu’à sa propre mort en 1951. Le dernier volume de cette œuvre pionnière a été publié en 1958.

En 1909, la famille Ben-Yehuda quitte la Vieille Ville et loue le deuxième étage d’une belle villa de style arabe dans la rue Ethiopia. Ben-Yehuda était tellement détesté par les extrémistes juifs de la ville que la maison n’a cessé d’être la cible de vandalisme et de dégradations, même encore ces dernières années.

Aujourd’hui, le bâtiment est sous la responsabilité de la Société pour la préservation des sites historiques et arbore une photo de Ben-Yehuda ainsi qu’un panneau sur le grand homme qui a fait revivre la langue hébraïque.

Un mois après que les Britanniques eurent déclaré l’hébreu comme l’une des langues officielles du pays, Ben-Yehuda succomba à la tuberculose qui l’avait miné presque toute sa vie. Il a été enterré dans ce qui allait devenir une parcelle familiale sur le mont des Oliviers.

De son vivant, Ben-Yehuda disait souvent qu’il n’avait que deux regrets : ne pas être né à Jérusalem et ne pas avoir parlé hébreu dès le début de sa vie. Imaginez sa joie s’il avait vécu pour voir la création de l’État d’Israël, avec Jérusalem comme capitale.

Un grand merci à Gil Hovav pour son aide dans la préparation de cet article.

Aviva Bar-Am est l’auteur de sept guides en anglais sur Israël. Shmuel Bar-Am est un guide touristique agréé qui propose des visites privées et personnalisées en Israël pour les particuliers, les familles et les petits groupes.

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