L’héritage de Pinhas à sa fille l’écrivaine Dani Shapiro
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L’héritage de Pinhas à sa fille l’écrivaine Dani Shapiro

La célèbre auteure élevée dans une famille juive orthodoxe de New York découvre la part cachée de son identité

Dani Shapiro. (Autorisation)
Dani Shapiro. (Autorisation)

Il arrive que l’héritage laissé par des parents taiseux se dote d’une révélation bouleversante qui apprend aux légataires ébaubis le secret de leurs origines. Tandis que dans  When time stopped, Ariana Neuman donnait en partage la découverte de sa part juive, c’est un douloureux voyage dans « le sens contraire » que raconte, quasiment en temps réel, la très médiatique Dani Shapiro.

Auteure de récits autobiographiques et de romans (inédits en France), elle publie régulièrement des nouvelles et des chroniques dans le New Yorker, le New York Times, Elle ou Vogue et apparaît dans les événements people aux bras de son époux, le journaliste et cinéaste Michael Maren.

Née en 1962, Shapiro a grandi au sein d’une famille juive orthodoxe de New York. « Je connaissais par cœur le sidour (livre de prières), déclamais le Birkat Hamazon (les actions de grâces) avec mon père après chaque Shabbat » écrit-elle, scrutant les rares souvenirs d’enfance où demeure, intacte, l’image de la kippa brodée de velours rouge de son père, Paul Shapiro. De lui, elle dresse le portrait d’un homme façonné par les règles du judaïsme le plus strict.

Être une fille Shapiro marquait d’emblée, de manière irréductible et exclusive, l’appartenance à un « vaste clan de juifs orthodoxes » avec la fierté chevillée au corps de compter parmi ses ancêtres des piliers de la communauté juive pratiquante aux Etats-Unis et en Israël et le « besoin impérieux » de transmettre la conscience de cette ascendance à son fils Jacob.

Un test ADN accepté comme un jeu

Couverture du livre de Dani Shapiro en français. (Autorisation)

Quand tombent les résultats d’un test ADN accepté comme un jeu sans conséquences, Dani découvre qu’elle n’est pas la fille biologique de Paul Shapiro. D’après le laboratoire génétique, son ADN est à 52 % ashkénaze d’Europe de l’Est mais, pour le reste, les résultats indiquent formellement un mélange de français, d’irlandais, d’anglais et d’allemand. Ils révèlent également que quatre générations et demie la séparent de sa demi-sœur Susie, la fille que son père avait eue d’un premier lit. Les deux femmes ne sont donc pas parentes et Paul Shapiro n’est le père que d’une seule d’entre elles. En dépit de ses certitudes, Dani Shapiro n’est pas celle qu’elle croyait être. « Mon histoire entière – toute ma vie passée – s’était écroulée sous mes pieds ».

Il lui faut alors faire une seconde fois le deuil du père adoré, mort des années plus tôt dans un accident de voiture puis gérer le choc, surmonter la stupeur et, plus difficile encore, accepter le sentiment amer d’avoir été élevée dans le mensonge.

« Si mon père n’était pas mon père, qui était mon père ? Si mon père n’était pas mon père, qui étais-je ? »

Ressurgit alors le sentiment confus de sa différence, figé dans les nimbes de son enfance mystérieusement inquiète.

Secrets de famille

Avec l’aide de son mari, elle se lance dans une enquête sur ce qui, inconsciemment, avait toujours été son sujet de prédilection : les secrets de famille « gardés par honte, par instinct de protection ou par déni ». Elle qui avait été viscéralement convaincue d’être « seulement » la fille de son père, la voilà contrainte, à mesure que ses recherches progressent, de n’être plus que la fille de sa mère, peu aimée. Celle-ci n’avait-elle pas un jour, au détour d’une conversation, parlé d’insémination artificielle ?

Couverture du livre de Dani Shapiro en anglais, avec son père non-biologique. (Autorisation)

« Si mon père n’était pas mon père, qui était mon père ? Si mon père n’était pas mon père, qui étais-je ? » s’interroge alors fiévreusement Dani Shapiro, consciente de la défiance et des réserves de la loi hébraïque à l’encontre de cette technique qui pratiquait, à l’époque de sa naissance, le mélange de spermes.

Les cartes, rebattues, distribuent un nouveau jeu avec lequel l’écrivaine tente de reconstruire les prémices de son identité chahutée : une mère plus toute jeune, un père hypofertile, un médecin véreux opérant dans un centre de Philadelphie. Et un donneur non juif dans lequel Shapiro retrouve, des années plus tard, la blondeur vénitienne de ses propres cheveux, la « délicatesse » de ses traits et la profondeur du bleu de ses yeux.

Quête intime au cœur de la filiation

Ne lui avait-on pas si souvent répété qu’elle « n’avait pas la tête de l’emploi » ? Déjà, alors qu’elle était enfant, feu Madame Kushner, la grand-mère de Jared – gendre de Donald Trump – avait, à l’occasion d’un Shabbat, susurré à la blondinette que c’est elle, dans le ghetto, que l’on aurait envoyée amadouer les nazis pour leur demander du pain.

Mon histoire entière – toute ma vie passée – s’était écroulée sous mes pieds

Combien l’avaient-ils agacée, ceux, nombreux, que sa beauté avaient fait douter de sa judéité ! Aussi bien des non Juifs chez qui elle décelait des relents d’antisémitisme que des Juifs chez qui elle diagnostiquait une forme de haine de soi.

Aussi est-il surprenant – pour ne pas dire un peu agaçant -, de constater que l’auteure ne résiste pas à la coquetterie de l’auto-célébration : c’est, ici, sa mère dont l’unique enfant était « étonnamment jolie, si scandaleusement blonde » ; plus loin, c’est la tante Shirley qui énumère les vertus cardinales de sa nièce : « la grâce, l’intelligence, la créativité, la beauté ». N’en jetez plus. Et voilà que le père biologique à peine retrouvé s’y met aussi : « Vous êtes un écrivain remarquable et vous semblez réussir brillamment aussi bien dans votre vie professionnelle que familiale ».

Fort heureusement, ces lauriers (sûrement amplement mérités) n’entament en rien la force émotionnelle de ce témoignage qui a séduit la critique et touché des milliers d’Américains, de plus en plus nombreux à pratiquer ce test ADN.

En février 2019, Dani Shapiro a lancé un podcast intitulé « Family Secrets » dans lequel ses invités font part d’une expérience similaire. Par ailleurs, une adaptation au cinéma était annoncée – avant l’irruption de la pandémie qui a décalé la parution française du livre – par les producteurs de « Still Alice », « Carol » et « Boys don’t cry ».

De cette quête intime au cœur de la filiation, on retiendra l’hommage sincère et émouvant que l’auteure rend à « celui dont l’amour (lui) a donné la vie ». C’est à lui que Dani – Daniela bat Pinchas – adresse une prière avec la force de la neshama (l’âme).

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Dani Shapiro, « Héritage », Les Arènes, 350 p, 20,90 €

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