L’insaisissable Marwan Muhammad, passé de « l’islamophobie » à « l’islam de France »
"Il occupe l'espace laissé par Tariq Ramadan. C'est un communautariste classique, qui joue sur le ressort de la victimisation et incarne un islam identitaire", dit Bernard Godard

L’ex-directeur du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) est en pleine lumière : Marwan Muhammad mène une « consultation des musulmans » qui est pour ses détracteurs la preuve d’un « agenda caché » islamiste, ce dont il se défend tout en entretenant le mystère sur ses projets.
Le grand public a découvert à l’été 2016 cet activiste à l’aise face à la caméra devant le Conseil d’Etat, lors d’une victoire symbolique du CCIF : la suspension d’un arrêté anti-burkini, combinaison de bain islamique objet d’une vive polémique.
Aujourd’hui, ce statisticien de bientôt 40 ans; il les fêtera le 13 septembre ; n’assume plus de responsabilités au sein de cette association très militante, dont il a été porte-parole (2010-2013) puis directeur exécutif (2016-2017), de part et d’autre d’une mission de conseiller à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).
Mais l’ex-trader polyglotte à la barbe fine et aux costumes décontractés, qui bénéficie de nombreux relais sur les réseaux sociaux où il est suivi par des dizaines de milliers d’internautes, n’a pas renoncé à descendre dans l’arène publique.
Dernier coup d’éclat, en plein chantier de structuration d’un « islam de France » : le lancement le 9 mai d’une « consultation des musulmans » pour connaître leurs attentes, une pierre dans le jardin du Conseil français du culte musulman (CFCM) victime selon lui d’une « interminable déshérence ».
L’instance élue a évidemment peu goûté cette initiative « pas très fair play ». Mais l’opération est déjà couronnée de succès, selon l’intéressé : 20 000 contributions enregistrées en quinze jours, complétées par une tournée dans des dizaines de lieux de culte.
« On n’avait jamais demandé leur avis aux mosquées : Marwan Muhammad a été assez intelligent pour le comprendre », estime Bernard Godard, ancien « Monsieur islam » du ministère de l’Intérieur. « Il occupe l’espace laissé vide par Tariq Ramadan », pris dans la tourmente d’accusations de viols. Evolue-t-il dans la mouvance islamiste des Frères musulmans ? « C’est un communautariste classique, qui joue sur le ressort de la victimisation et incarne un islam identitaire », nuance l’expert.
« Bug sociologique »
Sur Twitter, le Printemps républicain, très hostile aux « entrepreneurs identitaires » comme Marwan Muhammad, persifle régulièrement contre ce dernier, croqué en « nouveau RP (chargé de relations publiques) de l’islamisme ‘frériste' ». En quoi ce mouvement laïque se trompe, estime le politologue Haoues Seniguer : « En ne faisant pas la différence entre différentes formes d’islam engagé, le Printemps républicain fait la courte échelle à Marwan Muhammad ».
L’intéressé a beau jeu de se présenter en « musulman parmi d’autres » qui « jeûne » durant le ramadan et « prie », mais ne s’inscrit dans « aucun mouvement ».
« Tout cet agenda d’islam politique, je le jette à la poubelle », assure-t-il à l’AFP. « Je n’ai pas de plan détourné. Si un jour je me présente en politique, ce ne sera sûrement pas sous une étiquette musulmane ».
« Je suis un bug sociologique à cause de mes origines, de mon parcours social, du fait que je suis un scientifique qui sait écrire, s’exprimer en public… On a énormément de mal à me mettre dans une case », savoure ce père de famille nombreuse.
Né à Paris d’un père égyptien et d’une mère algérienne, Marwan Muhammad a suivi une scolarité dans le public mais aussi à l’école catholique : « J’y ai rencontré un catholicisme social bienveillant envers tous les élèves et une exigence sur les matières scientifiques : ça m’a cadré et m’est resté ».
Passionné de musiques urbaines – il a été DJ -, il a passé cinq ans dans des salles de marchés financiers, qu’ils a quittées par « éthique religieuse ».
Aujourd’hui, il assume des fréquentations musulmanes allant jusqu’à des imams très conservateurs, comme Nader Abou Anas ou Rachid Eljay (ex-Abou Houdeyfa). « Plus on est inclusif, plus on se donne les chances de réguler des idées marginales ou radicales », plaide-t-il. « Pour moi, le spectre de l’islam de France va de ces prédicateurs-là à Tareq Oubrou », l’imam libéral de Bordeaux.
Marwan Muhammad affirme ne rêver d' »aucun leadership au sein des communautés musulmanes ». Sa « consultation » sera d’ailleurs sa dernière contribution à ces questions. « Je leur ai donné huit ans de ma vie, je peux passer à autre chose ».







