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Manchester: la communauté juive se développe mais un certificateur casher ferme

Cette fermeture illustre les changements démographiques et sociaux qui remodèlent la communauté juive britannique, avec une population haredi croissante, aux exigences casher strictes

Des membres de la communauté juive célèbrent Pourim à Manchester, dans le nord de l’Angleterre, le 17 mars 2022. (OLI SCARFF / AFP)
Des membres de la communauté juive célèbrent Pourim à Manchester, dans le nord de l’Angleterre, le 17 mars 2022. (OLI SCARFF / AFP)

JTA — La communauté juive de Manchester, en Angleterre, est l’une des rares en Europe à connaître une croissance spectaculaire.

Depuis 2011, la population juive de la ville a augmenté d’environ 20 %, pour atteindre un total de 30 000 personnes. Beaucoup de juifs orthodoxes haredim ont quitté Londres et sont venus s’installer à Manchester, à la recherche d’une vie moins chère.

Mais la semaine dernière est arrivée une information apparemment paradoxale : en effet, le Jewish Chronicle de Londres a indiqué que le plus ancien fournisseur de viande casher de Manchester, MBD Shechita Services, était en cours de liquidation, criblé d’une dette de l’ordre de
400 000 dollars.

La société cherche à se rétablir financièrement et – c’est à souhaiter – à rouvrir ses portes, déclare au Chronicle le rabbin Daniel Walker, l’un des directeurs de MBD Shechita Services. Mais le motif de cette fermeture met en évidence les changements démographiques et sociaux à l’œuvre au sein de la communauté juive de Grande-Bretagne, et au-delà.

MBD Shechita Services, qui opérait sous les auspices du Beth Din, ou tribunal rabbinique, de Manchester, ne répond pas aux exigences de casheroute des résidents haredim de la ville, qui privilégient la supervision de rabbins affiliés à leur pratique, explique un professionnel de la viande casher qui souhaite conserver l’anonymat. La hausse des prix de la viande et la montée en puissance des entreprises casher basées à Londres qui livrent ont également durement frappé MBD.

MBD satisfaisait encore des milliers de Juifs modern-orthodoxes de la grande région de Manchester, qui abrite une communauté diversifiée avec 40 écoles juives et 50 synagogues de diverses confessions. Mais les Juifs haredim préfèrent eux acheter de la viande auprès de bouchers et fournisseurs agréés par Machzikei Hadass, association internationale de communautés haredim très strictes, présente à Manchester et à Londres.

Illustration : Un juif ultra-orthodoxe passe devant la pancarte indiquant un bureau de vote, au nord-est de Londres, le 8 juin 2017. (AFP/Daniel Leal-Olivas)

Actuellement, les Juifs haredim représentent environ 25 % de la communauté juive britannique, soit environ 74 000 personnes sur un total d’environ 300 000, selon un rapport de 2022 de l’Institute for Jewish Policy Research (JPR), basé à Londres.

Cela fait du Royaume-Uni l’un des pays où les orthodoxes haredim sont les plus représentés.

Les Juifs haredim constituent 14 % de l’ensemble de la population juive mondiale, selon le rapport de 2022. (Aux États-Unis et en Israël, ils représentent de 12 à 17 % de la population juive générale, selon le même rapport).

D’ici 2031, les Juifs haredim seront le groupe majoritaire au sein de la communauté juive britannique, selon un rapport du JPR de 2015.

Cette tendance distingue le Royaume-Uni du reste de la communauté juive européenne, dont la part au sein de la population européenne est aussi faible aujourd’hui qu’elle l’était il y a 1 000 ans et diminue encore, selon une étude réalisée en 2020 par le JPR.

Alors que synagogues et écoles se vendent à Bruxelles, témoins de ce qu’un dirigeant communautaire qualifie d’ « exode silencieux des Juifs », le Royaume Uni, et l’Angleterre en particulier, voient de nouvelles communautés haredim s’installer dans des endroits aussi improbables que Gateshead, une ancienne ville minière, ou l’ancien village de pêcheurs de Canvey Island.

Des enfants juifs jouent sur l’île de Canvey, le 13 décembre 2019. (Cnaan Liphshiz/JTA)

Dans le même temps, de nombreux Juifs britanniques non haredim voient leur communauté décliner, en particulier dans les villes du nord de Leeds et Newcastle, dont les communautés juives autrefois dynamiques sont aujourd’hui l’ombre de ce qu’elles étaient.

Selon JPR, l’affiliation aux synagogues au Royaume-Uni a diminué de 20 % entre 1990 et 2016, pour atteindre un total de 20 166 ménages.

À Manchester, la vie juive est clairement visible dans des dizaines de restaurants casher, boulangeries, supermarchés et magasins d’art juif.

« Le dynamisme se mesure au nombre de restaurants, qui témoignent d’une volonté de se socialiser, de sortir manger ensemble. On trouve des boulangeries, des épiceries fines et il y a une vraie vie juive dans les rues, pour ceux que cela intéresse », explique Jonny Wineberg, ex-président du Conseil représentatif juif de Manchester.

Mais c’est aussi une crise de croissance, ajoute-t-il.

L’isolement de la communauté haredi fait que ses écoles éprouvent des problèmes pour se conformer aux exigences de l’Ofsted, le ministère britannique de l’Éducation. Plusieurs écoles haredim refusent ainsi systématiquement d’enseigner des matières laïques, soit parce qu’elles donnent la priorité aux textes juifs, soit parce qu’elles jugent certaines matières, en particulier les sciences sociales et la biologie, comme étant inappropriées.

« Nous avons besoin de bien meilleurs enseignements laïcs dans certaines de ces écoles, qui ne préparent pas les enfants à entrer dans la société et les maintiennent au contraire dans la pauvreté », résume Wineberg, 56 ans et père de trois enfants, qui n’est pas haredi et a quitté Leeds pour Manchester en 1985, pour étudier. « C’est notre plus gros problème sur le long-terme. »

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