Mode et conflits familiaux dans un film sur la doyenne juive de Gottex
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Mode et conflits familiaux dans un film sur la doyenne juive de Gottex

Le premier documentaire israélien consacré à la reine du lycra et des couleurs bariolées explore notamment les drames relationnels au cœur de la famille de Lea Gottlieb

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Concilier carrière et maternité a été le point central de la réflexion de la cinéaste Dalit Kimor dans la réalisation de « Mrs G. », un documentaire sur la vie et l’œuvre de Lea Gottlieb, la femme derrière la marque de maillots de bain Gottex.

Lea Gottlieb, une survivante de la Shoah née en Hongrie, qui a créé une marque de vêtements de bain devenue célèbre, aurait été une mauvaise mère pour ses deux filles, l’une décédée à un jeune âge, et la seconde, exilée à l’autre bout du monde pour vivre justement loin de sa mère.

Ces échecs dans la sphère personnelle sont méticuleusement examinés dans le documentaire, qui a été projeté en avant-première au festival DocAviv à Tel Aviv en mai dernier et fera le tour des festivals à l’automne.

« Nous nous retrouvons tous dans cette histoire », estime la réalisatrice Dalit Kimor. « Son modèle dans la vie était le modèle pour ses filles, et elle en a payé le prix. Elle était véritablement célèbre, une réussite, mais elle et sa famille en ont payé le prix. »

La famille Gottex, Miriam, Lea, Armin et Judith Gottlieb (Autorisation : ‘Mrs. G’)

Mais le film porte en premier lieu sur l’art, les réalisations et l’éthique de travail de la styliste.

Il s’agit du premier documentaire israélien sur l’industrie de la mode du pays, qui a rejoint le marché mondial grâce aux modèles de maillots de bain scandaleux de Lea Gottlieb et son usage de matières, coupes et couleurs divers et variés.

Cette dernière a immigré en Israël depuis la Hongrie après la Seconde Guerre mondiale avec son mari et leurs deux filles.

Elle avait commencé par dessiner des imperméables, avant de réaliser qu’il n’y avait pas réellement de marché pour cela en Israël, où le soleil brille vraiment neuf mois sur douze. Alors, elle s’est tournée vers ce que l’on portait à la plage.

Une fois qu’elle a défini son concept, la créatrice a transformé son idée en empire. Elle trouvait l’inspiration pour ses dessins dans les fleurs (particulièrement les marguerites), ses voyages, la nature, le désert égyptien, Broadway et Josephine Baker, la ville de Jérusalem, créant des montages riches et intenses qui servaient de palettes à sa collection de maillots.

Des maillots de bain Gottex en 1961 (Autorisation : Government Press Office)

Voilà ce qui était au cœur de la marque Gottex, un mot-valise pour Gottlieb et textile. La marque s’est développée, a été distribuée à l’international et existe encore aujourd’hui.

Deux chercheuses en mode, Keren Ben Horin et Ayala Raz, ont évoqué l’idée d’un film sur la styliste à Yahaly Gat, la productrice du documentaire.

« Je me suis dit : ‘Comment est-ce possible qu’une histoire comme celle-ci ne soit pas déjà un film ?' », se souvient Yahaly Gat, qui produit des films depuis 30 ans. « C’est la première personnalité israélienne dans l’industrie de la mode, et l’une des personnalités de la mode les plus connues. »

C’est en étudiant son histoire que les deux chercheuses ont découvert des aspects inattendus de la vie personnelle de Lea Gottlieb.

« C’était une histoire qui était liée à ce que nous avons trouvé », explique Dalit Kimor, qui travaille sur un autre film actuellement, « Unkept Secrets », autour d’un pédophile ultra-orthodoxe. « C’est une petite histoire qui a grandi en même temps que le développement d’Israël. »

La réalisatrice a réuni des centaines de photos et d’enregistrements, de vidéos et d’images, et créé un film avec des archives de la marque.

« J’ai travaillé comme elle », indique la cinéaste. « C’est un montage de voix, comme ses montages d’inspiration. Elle associait les éléments entre eux, et c’est ce que j’ai fait. Elle prenait un Gauguin, en changeait la couleur et ajoutait celle de la serviette de table qu’elle avait utilisée pour le dîner. J’ai fait pareil. »

Certains des premiers maillots de bain de Gottex (Autorisation : Gottex)

Histoire personnelle

Le film présente avec beaucoup de respect le savoir-faire et le génie de Gottlieb, mais il se penche également sur sa vie personnelle, explique Dalit Kimor.

« Il fallait montrer les proportions des différentes facettes de sa vie », explique-t-elle. « Son côté très snob, quand elle portait du Dior et du Chanel, son côté isolé – c’est ça qui avait entraîné sa chute. Elle vivait comme une princesse et dépensait de l’argent sans y penser. Elle ne pensait pas au lendemain, et cet état d’esprit allait de pair avec l’immensité de son talent ».

Et alors que Gottex devenait un succès international, elle avait été une mère ni attentive, ni aimante pour ses deux filles, Miriam et Judith — attendant pourtant de ces dernières de se montrer aussi dévouées envers l’entreprise qu’elle-même l’était.

Judith avait travaillé étroitement aux côtés de sa mère à Tel Aviv, mais mourra d’un cancer à l’âge de 59 ans. Miriam, pour sa part, s’était installée à New York, soucieuse de prendre ses distances avec sa mère. Après être tombée malade, Judith s’est rendue à New York pour que sa sœur puisse prendre soin d’elle.

Quand Dalit Kimor et Yahaly Gat se sont davantage penchées sur l’histoire de la créatrice, elles ont également découvert un enregistrement qu’elle avait réalisé à la fin de sa vie pour Yad Vashem, dans lequel elle faisait part de ce qu’elle a vécu pendant la Shoah.

Miriam Ruzow, à gauche, fille de Lea Gottlieb, avec la réalisatrice de‘Mrs. G’ (Autorisation : ‘Mrs. G’)

Les deux femmes l’ont alors apporté à la fille de Gottlieb, connue dorénavant sous son nom de mariage, Miriam Ruzow. Cela fait maintenant quarante ans qu’elle vit à New York et ignorait complètement l’existence de ce témoignage audio.

« Nous ne savions pas si elle coopérerait, si elle parlerait réellement », explique Yahaly Gat. « Nous l’avons persuadée que nous étions venues faire ce qu’il fallait faire, que nous poserions des questions difficiles. Ses relations avec sa mère étaient vraiment dures, et elle a réellement accepté d’ouvrir son cœur ».

Ruzow, qui a brièvement échangé avec le Times of Israel, a expliqué que sa mère était une femme extrêmement volontaire, aux objectifs et aux ambitions très élevés, et qui avait été capable de réaliser tout ce qu’elle avait fait en raison de son expérience de la Shoah qui l’avait rendue plus forte.

« Je l’admire, c’est encore le cas, et je l’ai toujours admirée, mais il y a des liens sentimentaux qui n’ont jamais pu se créer », commente-t-elle. « Les femmes adorables à l’origine du film m’ont fait un cadeau – cette interview qu’avait faite ma mère, la seule qu’elle ait donnée, à Yad Vashem. Je ne l’avais jamais vue et je n’en avais jamais entendu parler parce qu’elle n’a jamais voulu parler de ça ».

Il n’était pas facile d’être la fille de Lea Gottlieb. Quand Miriam Ruzow était âgée d’une vingtaine d’années, elle est revenue en Israël depuis Paris où elle avait créé une ligne de lingerie d’un type très différent de ce qui avait existé jusque-là, raconte-t-elle.

« Quand ma mère a vu que j’étais à l’origine de cette ligne de lingerie, au lieu de me soutenir, elle m’a dit : ‘Oh non, tu es entrée dans les affaires’, » explique-t-elle.

Miriam Ruzow s’était installée à New York alors qu’elle n’avait que 24 ans, envoyée par sa mère pour ouvrir un magasin d’exposition dans la capitale de la mode. A l’époque, en 1996, elle ne connaissait rien au lancement d’une entreprise.

« Je pensais que tous les magasins étaient les mêmes, qu’il s’agisse de la boutique discount Alexander ou du Saks chic de la Cinquième avenue », s’amuse-t-elle.

Comme sa mère, toutefois, elle n’a jamais pris un « non » pour une réponse, et « les gens adoraient ce que je leur montrais… Ça m’a donné la force d’aller de l’avant », dit-elle.

Lea Gottlieb (à droite) et sa fille Miriam Ruzow (Autorisation : ‘Mrs. G’)

Miriam Ruzow confie également que l’opportunité qui lui avait été donnée à l’époque d’inscrire le nom d’Israël sur la carte de la mode l’a également aidé à persévérer.

« Les gens adoraient Gottex, et cela n’avait rien à voir avec le fait que la marque était israélienne », dit-elle. « Ils adoraient ça parce que les vêtements étaient remarquables et qu’ils n’avaient jamais vu quelque chose comme ça ».

Et pourtant, ces premières années passées toute seule à New York n’ont pas été faciles.

« Même si je ne m’en attribue pas réellement le mérite, j’ai voulu faire quelque chose de moi-même », explique-t-elle.

En fait, continue-t-elle, sa décision de partir à New York avait résulté de son désir de placer une plus grande distance et de créer une séparation avec sa mère.

Elle luttera elle-même plus tard à concilier les exigences induites par ses quatre enfants et sa vie professionnelle, quelque chose dont elle parle avec franchise. Et aujourd’hui, dit-elle, elle adore ses huit petits-enfants – ses « vitamines », comme elle les appelle.

« C’est la tragédie de la vie de Lea Gottlieb », dit Dalit Kimor. « Lea Gottlieb n’avait pas trouvé la ‘route de brique jaune’ [du Magicien d’Oz] et pourtant elle était en avance sur son temps. Couleurs et lycra, elle a été la première à faire ça – et elle a fait des choses étonnantes ».

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