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Analyse

Négociations avec l’Iran : L’administration Biden a un message à faire passer

Se préparant à un échec des discussions à Vienne ou à la conclusion d'un accord peu populaire, Washington insiste : la situation résulte du retrait de Trump du JCPOA

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Le président Joe Biden parle aux médias après avoir rencontré en privé les démocrates du sénat au Capitole, à Washington, le 13 janvier 2022. (Crédit :  AP Photo/Andrew Harnik)
Le président Joe Biden parle aux médias après avoir rencontré en privé les démocrates du sénat au Capitole, à Washington, le 13 janvier 2022. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)

Depuis qu’il a pris ses fonctions et même avant, le président américain Joe Biden a insisté, à de multiples reprises, sur le fait que les escalades iraniennes qui ont marqué ces dernières années sont le résultat direct de la décision prise par son prédécesseur, Donald Trump, de se retirer de l’accord sur le nucléaire qui avait été conclu en 2015.

Les entretiens et les réunions d’information avec les responsables de l’administration Biden au sujet de l’Iran comprennent pratiquement toujours une référence au retrait, en 2018, de l’ancien président de l’accord sur le nucléaire, connu officiellement sous le nom de JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action).

Mais la semaine dernière, la Maison Blanche a jugé nécessaire de répéter encore ce message – ainsi, Jen Psaki, porte-parole auprès des médias, a lu un communiqué préparé à cet effet pendant son point-presse de mercredi.

« Ce que nous souhaitons rappeler aux citoyens, c’est la raison pour laquelle nous nous retrouvons aujourd’hui à ce tournant de l’histoire », a-t-elle commencé. « Il n’y a rien, dans ce que nous examinons aujourd’hui – les capacités et les possibilités renforcées de l’Iran, les actions agressives de l’Iran qui ont été entreprises à travers des guerres par procuration dans le monde entier – il n’y a rien qui serait arrivé si l’ancien président ne s’était pas retiré de l’accord sur le nucléaire sans réfléchir aux conséquences, sans réfléchir à ce qui arriverait après », a-t-elle ajouté.

Et il a été si important pour l’administration Biden de bien transmettre ce message que l’information a fuité plusieurs heures auparavant auprès du site d’information Axios, ce qui lui a donné un délai supplémentaire pour répercuter cette nouvelle exclusive.

La porte-parole de la Maison Blanche auprès des médias Jen Psaki pendant un point-presse à la Maison Blanche, à Washington, le 10 janvier 2022. (Crédit :AP Photo/Patrick Semansky)

Ned Price, porte-parole du Département d’État, avait transmis un message presque identique la veille.

« Cela vaut la peine de réfléchir, ne serait-ce qu’un petit instant, à la manière dont nous en sommes arrivés là », a dit Price. « Il est excessivement malheureux qu’à cause d’une décision mal réfléchie, ou peut-être irréfléchie, de la précédente administration, notre administration soit arrivée au pouvoir sans les protocoles de vérification et de contrôle stricts qui avaient été mis en place. »

Ces deux déclarations distinctes mais similaires ont été faites alors que le huitième round de négociations entre Téhéran et les grandes puissances consacrées à une réintégration des États-Unis et de l’Iran au sein du JCPOA battent leur plein.

Un responsable du département d’État qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat a indiqué au Times of Israel qu’alors que les pourparlers, à Vienne, entrent « dans un moment décisif », l’administration Biden a eu le sentiment qu’il « était nécessaire de rappeler aux Américains le front diplomatique très difficile dont nous avons hérité et la raison pour laquelle, en conséquence, il a été si difficile de faire des progrès ».

Un diplomate proche des négociations a déclaré qu’il y avait des raisons d’être optimiste depuis le début du huitième round de pourparlers, le 3 janvier, il y avait encore des obstacles significatifs à franchir.

« Nous pourrions bien savoir dans les prochaines semaines si le JCPOA peut être sauvé – ce n’est pas une question de mois au vu de la patience de l’administration Biden qui ne cesse de diminuer face à ce trop long processus de négociation », a ajouté le diplomate.

Les États-Unis semblent ainsi préparer le terrain à une campagne de communication qui pourra être lancée, indépendamment de la manière dont se concluront les discussions. Si les deux parties ne parviennent pas à trouver un accord, Biden pourra attribuer cet échec à la décision prise par son prédécesseur de se retirer du JCPOA. Et si, d’une manière ou d’une autre, les parties parviennent à suffisamment aplanir leurs différences pour sauver l’accord, le président pourra répondre à ceux qui l’accuseront d’avoir plié devant Téhéran qu’il a fait de son mieux dans la situation impossible dont il a hérité de Trump.

Le président américain Donald Trump signe un document rétablissant les sanctions contre l’Iran après avoir annoncé le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire iranien, dans la salle de réception diplomatique de la Maison Blanche à Washington, DC, le 8 mai 2018. (PHOTO AFP / SAUL LOEB)

Mettre les choses au clair

Suzanne Maloney, vice-présidente et directrice du programme de politique étrangère au sein de la Brookings Institution, suppose que les récents messages transmis par les deux porte-paroles viennent répondre aux appels lancés par un nombre de plus en plus important de républicains, au Congrès, qui réclament que les États-Unis se retirent des négociations de Vienne.

« Il y a du côté de l’administration le désir d’éviter d’être poussée à prendre à la hâte une décision suite aux pressions du congrès ou des médias », dit Maloney.

Elle présume que la décision prise de souligner le message anti-Trump et de laisser fuiter ce dernier auprès du site Axios résulte d’une décision relevant davantage des relations publiques que de la politique.

Ce message aura-t-il une résonance ? Maloney se dit sceptique à ce sujet.

« Je ne connais personne, parmi les citoyens américains, d’excessivement focalisé sur la question de l’accord sur le nucléaire iranien. S’il y a un sujet de politique étrangère auquel les Américains accordent aujourd’hui de l’attention, ce n’est pas l’Iran. Et je pense que pour la majorité des Américains, la question qui se pose n’est pas une question de politique étrangère. C’est le variant Omicron et c’est l’économie ».

Elle défend toutefois la décision prise par l’administration de soulever le sujet maintenant.

« Cela ne résout pas le problème mais il est important de comprendre la complexité de la situation dans laquelle nous nous trouvons », dit Maloney.

Mohammad Eslami, chef de l’agence nucléaire iranienne, à gauche, et le gouverneur pour l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Kazem Gharib Abadi, quittent la conférence générale de l’AIEA à Vienne, en Autriche, au mois de septembre 2021. (Crédit : AP Photo/Lisa Leutner, File)

« La réalité est que la crise actuelle est franchement non-nécessaire. Nous allons toujours nous trouver dans une situation difficile, aujourd’hui, avec les Iraniens – mais nous pourrions ne pas avoir les mêmes stocks d’uranium faiblement enrichi ; nous pourrions ne pas avoir des Iraniens enrichissant de l’uranium à 60 % et évoquant la possibilité d’aller encore bien plus loin ; nous pourrions ne pas avoir les activités de recherche et de développement et ces autres initiatives qui ne sont plus conformes aux engagements qui avaient été pris », continue-t-elle. « Ce sont encore très largement des décisions qui avaient été prises par l’administration Trump qui nous mettent aujourd’hui dans cette situation ».

Maloney maintient que la décision prise par Trump de se retirer du JCPOA et la campagne de pression maximale entreprise par le biais des sanctions qui ont suivi « n’a pas été une politique qui a atteint ses objectifs, alors si nous devons les atteindre aujourd’hui, nous devons prendre en compte les répercussions d’une politique qui n’a pas su porter ses fruits. »

« Après un an, le problème, c’est aussi vous »

Hussein Ibish, haut-membre du Arab Gulf States Institute de Washington, est beaucoup plus réservé sur la campagne lancée, par ses messages, par l’administration Biden, évoquant « une attaque politique non convaincante ».

Il affirme qu’elle a été davantage entraînée par des questions de politique intérieure que par les négociations qui sont en cours à Vienne.

« Beaucoup de gens, à droite, blâment Biden pour l’hostilité affichée par l’Iran et pour ses actions agressives. Ils critiquent Biden en disant qu’il cède à l’Iran. C’est un coup bas, parce que Biden n’a rien fait de tel. Mais en retour, l’administration Biden se prête, elle aussi, à un coup bas en suggérant que tout ce qui se passe est de la faute du type qui était là avant », dit Ibish.

Il estime qu’il s’est passé trop de choses dans les relations entre l’Iran et les États-Unis dans les quatre années qui se sont déroulées depuis le retrait américain du JCPOA pour que Biden puisse, de manière justifiée, attribuer la responsabilité de toute la situation à Trump.

Une personne marche devant le Palais Coburg où se déroulent des négociations nucléaires à huis clos à Vienne, en Autriche, le 9 décembre 2021. (Crédit : AP Photo/Michael Gruber)

Ibish reconnaît que la décision du retrait de l’accord a entraîné de nouvelles tensions et confrontations mais que des initiatives ont été aussi prises par Trump en faveur de la désescalade, avec notamment la décision de ne pas répondre aux attaques iraniennes au drone contre des usines pétrolières saoudiennes à Abqaiq et à Khurais, au mois de septembre 2019, et aux tirs de missiles balistiques contre des bases militaires irakiennes où se trouvaient des militaires américains, au mois de janvier 2000.

« Il y a tous ces différents éléments de provocation et de représailles qui ont fini par créer la situation qui est celle d’aujourd’hui », note Ibish. « Trump a sa part de responsabilité, Biden a une certaine part de sa responsabilité et, peut-être sans aucun doute, Obama a également la sienne. Ce n’est pas une affaire simple ».

« Trump a hérité d’une situation qui était en elle-même explosive. Il a empiré les choses mais ce n’est pas lui qui en est à l’origine », continue-t-il, disant qu’il est difficile pour un président de tenter d’attribuer ses problèmes à son prédécesseur après une année entière de mandat.

« Dans les six premiers mois, vous pouvez vous en tirer d’une manière ou d’une autre, mais après un an passé au pouvoir, le problème, c’est aussi vous », conclut-il.

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