Nouvelle expo de Yad Vashem sur l’art sous la Shoah et les récits de survivants
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Nouvelle expo de Yad Vashem sur l’art sous la Shoah et les récits de survivants

La conservatrice dit que "New on Display" est le résultat d'acquisitions actives visant à préserver les œuvres de la Shoah - et le témoignage de leurs auteurs

Yaakov Schwartz est le rédacteur adjoint de la section Le monde juif du Times of Israël

Mordechai Allouche, un survivant de la Shoah dont les œuvres sont exposées à "New on Display", au Yad Vashem Museum of Holocaust Art, le 15 avril 2019. (Avec l'aimable autorisation de Yad Vashem)
Mordechai Allouche, un survivant de la Shoah dont les œuvres sont exposées à "New on Display", au Yad Vashem Museum of Holocaust Art, le 15 avril 2019. (Avec l'aimable autorisation de Yad Vashem)

Mordechai Allouche, 91 ans, sourit en se tenant à côté de quatre cartes postales colorées, peintes à la main, de soldats britanniques et allemands absorbés dans la vie quotidienne des années 1940 dans sa ville de Sfax en Tunisie, occupée par les Nazis.

Les illustrations, qui accompagnent une photo et une biographie d’Allouche, font partie de « New on Display », une collection de 46 œuvres de 13 artistes dévoilée lundi au mémorial de Yad Vashem.

Entre 1942 et 1943, ces cartes postales ont été une source importante de revenus pour Allouche. A peine âgé de 15 ans, le garçon était le seul soutien de sa famille après l’arrestation de son père, un dissident juif antinazi, et son envoi dans un camp de travail forcé immédiatement après l’invasion de la Tunisie par l’Allemagne en novembre 1942. Entre les petits boulots et le commerce des cartes postales, Allouche a réussi à en faire assez pour que la famille puisse en vivre.

Bien que l’artiste soit une victime de certains des soldats qu’il a peints, il ne les a pas présentés comme étant des méchants. Les personnages d’Allouche sont beaux et attachants, saisis dans des moments merveilleux d’humanité. C’était à son avantage – ces mêmes soldats étaient les meilleurs clients d’Allouche.

« Nous faisions ce que nous pouvions pour manger », raconte l’énergique Allouche au Times of Israel, en montrant les cartes postales qu’il a offertes à Yad Vashem, il y a deux ans. Il est le seul artiste survivant à être présent à l’inauguration de l’exposition.

L’artiste Mordechai Allouche se tient devant quatre cartes postales peintes à la main, dans le cadre de l’exposition « New on Display » au Yad Vashem Museum of Holocaust Art, le 15 avril 2019. (Yaakov Schwartz/Times of Israel)

C’est précisément ce genre de témoignage personnel de première main qui rend l’exposition spéciale, affirme la conservatrice du musée et directrice du département artistique de Yad Vashem, Mme Eliad Moreh-Rosenberg.

« Au cours des dernières années, nous avons fait d’énormes efforts pour enrichir notre collection avec de nouvelles œuvres d’art, car nous sommes conscients que ce sont les derniers moments où nous pouvons encore trouver des œuvres de l’époque de la Shoah, dont les derniers survivants sont toujours parmi nous, a déclaré Moreh-Rosenberg au Times of Israel. Elle ajoute qu’une préservation adéquate de l’art est également une priorité absolue.

« Nous avons décidé de ne pas attendre. Dans le passé, nous recevions de magnifiques œuvres d’art, mais c’était les gens qui venaient nous les apporter. Ici, nous avons décidé d’être actifs, nous avons pris l’initiative, nous avons contacté des gens et nous avons parfois reçu des collections entières », dit-elle. « Les gens ne sont pas nécessairement conscients de ce qu’ils possèdent, parce que pour eux, c’est peut-être une pièce très précieuse et sentimentale, mais ils ne comprennent pas l’impact que cela peut avoir comme trésor national. »

Cette sous-estimation de la valeur de son art était autrefois vraie pour Allouche.

« J’en ai plein », dit Allouche. « Différentes poses, différents endroits. Je n’ai jamais pensé que ça intéresserait quelqu’un. Mais quand ils sont venus me voir pour collecter ces documents, j’étais plus qu’heureux de pouvoir y contribuer. »

Les œuvres des artistes exposés n’ont pas toutes été réalisées pendant la Shoah. L’exposition comprend des œuvres d’art créées avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, dont un paysage urbain entièrement restauré en 1934 de l’artiste Carol Deutsch.

Un paysage urbain de la ville belge d’Ostende par l’artiste Carol Deutsch, qui a été tuée à Buchenwald. Le tableau fait partie de « New on Display » au Yad Vashem Museum of Holocaust Art, le 15 avril 2019. (Yaakov Schwartz/Times of Israel)

« Quand j’ai vu ce tableau pour la première fois à Yad Vashem, il était en très mauvais état. Et le processus de restauration a été tout simplement phénoménal – le voir de cette façon me coupe le souffle », dit Debbie Deutsch-Berman, petite-nièce de l’artiste, qui travaille également dans la division marketing de Yad Vashem.

Mme Moreh-Rosenberg dit que Yad Vashem a reçu le tableau du cousin de l’épouse de Deutsch, qui vit maintenant à Herzliya. L’œuvre est typique du Deutsch d’avant-guerre, dit Moreh-Rosenberg, « avant qu’elle ne revienne par son art à ses racines juives ».

Eliad Moreh-Rosenberg se tient à côté d’un tableau lors de l’inauguration de l’exposition « New on Display », le 15 avril 2019. (Avec l’aimable autorisation de Yad Vashem)

Le tableau n’est pas très différent de beaucoup d’œuvres européennes de l’époque, et utilise des tons sourds pour illustrer un paysage morne de la ville belge d’Ostende, où Deutsch vivait à l’époque.

« On ne devinerait jamais qu’elle était juive rien qu’en la regardant », dit Moreh-Rosenberg.

Vivian Uria, directrice de la division Musée de Yad Vashem, affirme que le musée national israélien de la Shoah est unique dans la profondeur des recherches qu’il peut mener sur l’histoire de ses objets.

Vivian Uria, directrice de la division Musée de Yad Vashem, s’exprime lors de l’ouverture de l’exposition « New on Display », le 15 avril 2019. (Avec l’aimable autorisation de Yad Vashem)

« Contrairement aux artefacts qui se trouvent à Auschwitz, où ils sont si nombreux et impossibles à identifier avec une personne en particulier, nous pouvons ici raconter une histoire spécifique avec chaque pièce », dit Uria.

L’histoire inévitablement tragique de Deutsch est racontée dans une série de 99 illustrations bibliques exposées en permanence au musée, ainsi que dans la boîte en bois décorée dans laquelle elles se trouvaient à l’origine.

Elle a créé ses œuvres comme cadeau à sa fille Ingrid, âgée de trois ans, pendant que la famille se cachait après que les Nazis ont mis en place la solution finale en Belgique.

« De toute évidence, ce n’est pas un cadeau d’anniversaire ordinaire pour une enfant de trois ans », dit Deutsch-Berman. « Elle dit à travers ces tableaux : ‘C’est mon héritage, c’est ce que je veux te laisser’. Et je pense qu’en faisant cela, c’est son testament final, qui dit : ‘Je ne survivrai peut-être pas, mais les leçons, les images qui illustrent nos racines, vont survivre à la Shoah' ».

Deutsch et son épouse ont finalement été dénoncés par un voisin et envoyés à Auschwitz. Deutsch fut envoyé en marche forcée vers Buchenwald en décembre 1944, où il mourut à son arrivée. Son épouse, Fela, a été envoyée au bloc d’expérimentation médicale de Birkenau, après quoi on ne sait pas ce qu’elle est devenue.

Illustrations bibliques accompagnées d’une boîte en bois fabriquée par l’artiste Carol Deutsch, qui a été tuée à Buchenwald. Les tableaux et la boîte ont été créés par Deutsch comme un cadeau pour sa fille de trois ans alors que la famille se cachait des nazis en Belgique. (Yaakov Schwartz/Times of Israel)

Ingrid et sa grand-mère ont survécu à la guerre en se cachant auprès d’une famille catholique et ont trouvé la boîte contenant les tableaux intacts lorsqu’elles sont rentrées chez elles après la guerre.

« Les nazis ont essayé de déshumaniser leurs victimes – d’effacer leur humanité de toutes les manières possibles. A Auschwitz, ils sont même allés jusqu’à priver les gens de leur nom et à les tatouer avec des numéros », dit Uria.

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