« Of Fathers and Sons », regard terrifiant sur les enfants formés au jihad
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« Of Fathers and Sons », regard terrifiant sur les enfants formés au jihad

Le cinéaste Talal Derki a suivi une famille islamiste d'une région ravagée par la guerre, s'intéressant surtout aux enfants afin de suivre leur processus de radicalisation

Des enfants s’amusent près de chez eux dans les paysages arides et poussiéreux du nord de la Syrie. Leur jeu n’a pourtant rien d’ordinaire : ils utilisent une bombe en guise de ballon.

La scène est l’une des plus glaçantes de « Of Fathers and Sons », le dernier documentaire du réalisateur Talal Derki sur le quotidien de jihadistes dans sa Syrie natale.

« Je voyais mon garçon de 6 ans à travers la lentille de la caméra », a-t-il confié cette semaine dans un entretien à l’AFP, à Los Angeles, à propos de cette scène « qui (lui) a brisé le coeur ».

Le cinéaste a suivi pendant plus de deux ans une famille islamiste d’une région ravagée par la guerre, près de la frontière avec la Turquie, s’intéressant surtout aux enfants afin de suivre leur processus de radicalisation.

Il en ressort un documentaire sombre et troublant de 98 minutes qui offre une rare plongée dans l’univers des jihadistes.

Sorti jeudi aux Etats-Unis, le film a remporté en début d’année le prix du meilleur documentaire du festival de Sundance, où Talal Derki avait déjà été distingué en 2014, dans la même catégorie, pour « The Return to Homs« .

« Of Father and Sons » suit les pas d’Abou Oussama, l’un des fondateurs du Front al-Nosra, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, tandis qu’il prépare au jihad deux de ses huit fils : Oussama (13 ans), comme le héros de son père, Oussama ben Laden, et Ayman (12 ans), en référence à Ayman al-Zawahiri, l’actuel chef d’Al-Qaïda.

Installé à Berlin, Talal Derki dit avoir gagné la confiance d’Abou Oussama en se faisant passer pour un photographe de guerre acquis à la cause jihadiste. Il a, sur deux ans et demi, séjourné à plusieurs reprises avec la famille, partageant ses moments les plus intimes.

Le cinéaste Talal Derki à Hollywood, le 14 novembre 2018. (Crédit : VALERIE MACON / AFP)

D’âmes innocentes à jihadistes

L’horreur du documentaire ne découle pas de la violence, du sang ou d’autres scènes morbides. Elle s’impose surtout au spectateur par la transformation brutale des enfants, d’âmes innocentes à combattants jihadistes.

« C’est un film qui vous fait comprendre comment fonctionne le cerveau », explique le Syrien de 41 ans, toujours hanté par ce qu’il a vu. « Je continue à m’en remettre. Je dois prendre des cachets pour m’endormir, car sinon je fais des cauchemars ».

De ses nuits agitées remonte sûrement une autre scène du film dans laquelle l’un des enfants annonce fièrement à son père avoir tué un petit oiseau.

« Nous avons posé sa tête et l’avons coupée, comme vous l’avez fait, père, à cet homme », raconte le garçon.

L’environnement désertique, labouré par les bombes, et l’invisibilité des femmes de la famille ajoutent au sentiment de désespoir qui traverse le film.

« Les femmes sont les plus grandes victimes dans cette société », estime Talal Derki. « J’ai été là-bas pendant deux ans et demi et je ne sais même pas à quoi ressemble la mère de ces enfants. On ne prononçait pas son nom et je n’ai jamais entendu sa voix ».

Après avoir documenté, dans « The Return to Homs », la révolution syrienne et la répression brutale du régime de Bachar al-Assad, « Of Fathers and Sons » était selon lui une nouvelle étape logique pour tenter d’expliquer le chaos dans lequel se trouve aujourd’hui la Syrie.

« Nous devons utiliser notre arme, le cinéma, pour montrer ce qu’il s’y passe vraiment, qui sont ces gens, et le lavage de cerveau qu’ils font subir à population », dénonce-t-il.

« Nous devons réfléchir avant de bombarder une région, avant de laisser un dictateur tuer son propre peuple avec des armes lourdes ».

Une fois tournées les dernières images de son documentaire, Talal Derki s’est fait tatouer le bras droit et percer l’oreille afin de ne pas être tenté de s’infiltrer à nouveau parmi les jihadistes. « C’est ma façon de m’assurer que je n’y retournerai pas ».

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