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Orban ou néo-nazis ? Les Juifs hongrois déchirés pour les élections législatives

Le gouvernement populiste de droite affronte une alliance de partis de l'opposition - avec de nombreux membres du parti d'extrême-droite Jobbik dans cette coalition

Le Premier ministre Viktor Orban salue ses partisans avant un discours lors du dernier rassemblement électoral de sa campagne avant l'élection de dimanche à Szekesfehervar, en Hongrie, le 1er avril 2022. (Crédit : AP Photo/Petr David Josek)
Le Premier ministre Viktor Orban salue ses partisans avant un discours lors du dernier rassemblement électoral de sa campagne avant l'élection de dimanche à Szekesfehervar, en Hongrie, le 1er avril 2022. (Crédit : AP Photo/Petr David Josek)

JTA — La Hongrie organise ce dimanche l’une de ses élections générales les plus spectaculaires de son Histoire. C’est ce scrutin d’une importance particulière qui a amené Peter Pratz à réfléchir longuement au bulletin qu’il placera dans l’urne, le 3 avril.

Ce père de cinq enfants de Budapest, âgé de 64 ans et Juif, a enfin pris sa décision : il votera pour le Parti du chien à deux queues, créé en 2006 sous la forme d’une parodie, qui fait campagne sur des promesses de bouteilles de bière gratuites et de vie éternelle.

« Évidemment, il vaudrait mieux voter pour un parti qui existe », dit Pretz, qui dit prendre le droit de vote « très au sérieux » parce qu’il a grandi à l’ère communiste. « Mais pour la toute première fois, je n’ai pas d’autre choix », déplore-t-il.

Ce sentiment, qui semble être partagé par de nombreux Juifs hongrois, est le résultat de la nouvelle réalité politique dans le pays.

Le gouvernement populiste de droite du Premier ministre Viktor Orban fait une course au pouvoir serrée contre une alliance récemment établie qui regroupe les partis de l’opposition – et c’est le parti Jobbik, que de nombreux observateurs considèrent comme un mouvement néo-nazi, qui a envoyé le plus grand nombre de représentants au sein de cette coalition.

L’alliance, appelée Unis pour la Hongrie, comprend des factions issues de tout le spectre de politique et elle a eu la démarche inhabituelle d’annoncer son candidat au poste de Premier ministre avant le scrutin, choisissant un centriste sans trop de bagage politique, un signal clair qu’elle a bien l’intention de gouverner « au juste milieu » si elle parvient à vaincre Orban.

Des Juifs hongrois fêtent l’ouverture d’une nouvelle synagogue à Budapest, le 27 août 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz via JTA)

Ce qui ne change néanmoins rien au fait qu’une victoire de l’alliance d’opposition offrirait à Jobbik, le deuxième parti le plus important du pays, davantage de pouvoir que cela n’a jamais été le cas auparavant.

Jobbik qui, selon ses détracteurs, est institutionnellement raciste, est à l’origine de multiples scandales liés à l’antisémitisme et Mazsihisz, le plus important groupe juif du pays, a qualifié la formation « d’antisémite » et de « fasciste » dans le passé.

Pretz fait partie des Juifs de Hongrie – ils sont une minorité d’au-moins 47 000 personnes avec de nombreux libéraux au niveau politique – qui n’ont jamais imaginé voter pour le parti Fidesz d’Orban, un nationaliste accusé de corruption, d’avoir tenté de blanchir la collaboration des Hongrois pendant la Shoah et qui est aussi mis en cause pour sa xénophobie – notamment à l’égard des Juifs. Mais il ne peut pas non plus se décider à donner sa voix à l’opposition en raison de Jobbik.

« Je suis descendant de survivants de la Shoah. Mais comment pourrais-je voter pour des fascistes ? Bien sûr que je ne le peux pas », dit-il à JTA.

La « Magyar Garda » ou Garde hongroise, créée par le parti Jobbik, durant une cérémonie à Budapest au cours de laquelle ses 600 membres ont prêté serment, le 21 octobre 20017. (Crédit : AP Photo/Bela Szandelszky)

En 2012, un représentant au parlement du parti Jobbik avait appelé à enregistrer les noms de tous les Juifs du pays. Ce député, Marton Gyongyosi, siège dorénavant pour le compte de sa formation au parlement européen.

Peter Jakab (Crédit : Wikipedia)

Le leader actuel du parti, Peter Jakab, qui est un catholique d’origine juive, avait attribué aux Juifs, en 2014, la responsabilité de l’antisémitisme et il avait accusé la communauté d’exploiter le souvenir de la Shoah à des fins financières. Son prédécesseur, Tamas Sneider, ancien skinhead, avait reconnu avoir agressé un Rom en 1992 avec des câbles métalliques au cours d’une attaque raciste présumée.

Malgré ces antécédents, Jobbik a rejoint en 2019 des partis vétérans de gauche dont la réputation n’est plus à faire – comme les Verts et le parti Socialiste hongrois – dans le cadre d’une alliance d’opposition qui se présente dorénavant contre la formation d’Orban sous l’étiquette de « Unis pour la Hongrie ».

Jobbik a tenté d’adoucir son image de mouvement raciste, notamment en transmettant ses vœux pour Hanoukka à d’importants rabbins du pays. « Le genre d’expressions antisémites qui ont eu leur place, dans le passé, au sein de Jobbik est impossible à imaginer », avait dit Gabor Vona, un ancien leader de la formation, en 2017.

Les libéraux, les Juifs et les responsables de la communauté juive ont affiché leur scepticisme devant cette volte-face des dirigeants de Jobbik – en particulier dans la mesure où elle a également coïncidé avec de nouveaux scandales sur fond de racisme.

Cette coopération sidérante entre des partis diamétralement opposés idéologiquement et qui n’ont cessé, depuis des années, d’exprimer leur mutuelle hostilité a été à la fois inattendue et controversée. Elle a par ailleurs entraîné des défections et les condamnations des membres de la ligne dure de ses deux principaux constituants.

Elle a été aussi critiquée de l’extérieur – notamment par Orban – pour l’élasticité morale perçue de ses membres.

Mais la coalition s’est montrée incontestablement efficace pour menacer la gouvernance d’Orban. La formation de ce dernier avait bien remporté les élections de 2018 avec une avance de 30 points devant son outsider, Jobbik. Aujourd’hui, pour la première fois depuis douze ans, Orban affronte la perspective de perdre sa mainmise sur le pouvoir.

Les sondages offrent à l’alliance Unis pour la Hongrie 45 % des voix – à cinq points seulement derrière Orban. Si le parti du Chien à deux queues, qui n’est pas dans l’alliance mais qui est hostile à Orban, franchit le seuil électoral de 5 % et qu’il rejoint une coalition avec l’alliance, alors Orban pourrait être écarté de ses fonctions – et Jobbik pourrait accéder au pouvoir.

Si un tel cas de figure se présente, la Hongrie deviendra « un pays fasciste » pour Tomi Rosza, un père de famille juif de 52 ans qui travaille dans le secteur de la finance à Budapest et qui a l’intention de voter pour Fidesz dimanche.

Si l’alliance d’opposition, « qui a été complètement contaminée par Jobbik, l’emporte, alors nous ferons notre Alyah », explique-t-il, utilisant le mot en hébreu qui désigne l’immigration en Israël. « Si ça doit arriver, je ne veux pas rester ici. »

Eszter Sinko réfléchit également à l’Alyah en lien avec les élections – mais elle ajoute prévoir ses boucler ses bagages en cas de réélection d’Orban. Le principal problème avec ce dernier, dit-elle, est la corruption qu’elle et d’autres observent.

Elle pourrait voter pour l’alliance de coalition, même si elle estime que Jobbik est un parti antisémite, ou pour le parti du Chien à deux queues. « C’est très triste », dit Sinko, professionnelle dans le secteur de la finance, en commentant la situation politique dans son pays.

Même les électeurs juifs d’Orban critiquent certaines de ses politiques impliquant les Juifs. Rosza, par exemple, estime qu’Orban a été responsable de l’effacement des crimes commis par les collaborateurs hongrois des nazis pendant la Shoah avec son soutien apporté à un monument érigé à Budapest en 2014. Ce monument représentait un aigle attaquant un ange dans le contexte de l’occupation nazie de la Hongrie.

Rosza fait partie des nombreux critiques juifs qui considèrent cette statue comme une tentative de présenter la Hongrie – dont le gouvernement pronazi avait aidé à assassiner des centaines de milliers de Juifs – comme une victime. Une interprétation de la statue – érigée dans un contexte d’opposition forte des Juifs du pays – qui avait été rejetée par Orban.

La controverse autour de ce monument avait amené Mazsihisz, le plus important groupe juif de Hongrie, a suspendre tous ses échanges avec le gouvernement et elle avait été âprement critiquée également par l’EMIH, un groupe juif affilié au mouvement Habad qui a toujours eu tendance à afficher plus de sympathie à l’égard d’Orban que Mazsihisz. (Le mouvement Habad, un mouvement orthodoxe hassidique, a tendance à travailler avec les gouvernements de toute orientation tant qu’ils ne représentent pas une menace pour les Juifs).

Les deux groupes profitent de financements gouvernementaux considérables et ils ont ouvert au moins vingt synagogues à eux deux sous Orban. De nombreux Juifs hongrois sont heureux de ce renouveau et du fait qu’à une période où les violences antisémites font souvent les gros titres dans toute l’Europe, de tels incidents restent rares en Hongrie.

Pourtant, les électeurs juifs comme Pretz ressentent le même malaise face à Fidesz que face à Jobbik.

« Les membres qui se trouvent à l’extrémité droite du parti Fidesz sont trop proches des fascistes », explique Pretz.

Orban a été vivement mis en cause, y-compris par des représentants de la communauté juive, pour une rhétorique qui, selon ses détracteurs, encourage l’antisémitisme – notamment lors des campagnes du gouvernement lancées en 2017 et 2018 contre le milliardaire juif d’origine hongroise George Soros, un donateur majeur à des causes libérales qui est un critique d’Orban (Soros est une cible fréquente des antisémites).

Une affiche de la campagne du gouvernement hongrois contre le milliardaire juif américain George Soros, à Szekesfehervar, le 6 juillet 2017. (Crédit : Attila Kisbenedek/AFP)

Rosza rejette ces accusations en affirmant que de son point de vue, Fidesz n’autorise habituellement pas les discours antisémites et a affiché de manière plus générale une tolérance faible à ce type de racisme.

Il salue également les baisses d’impôts décidées par le parti, le soutien financier apporté aux grandes familles pour soutenir les naissances, les politiques d’immigration restreintes et l’opposition à l’enseignement des idées progressistes dans les écoles, en particulier sur les questions de la race ou du genre.

Mais la majorité des Hongrois ne semblent pas soutenir Fidesz, continue Rosza. « Ils soutiennent traditionnellement la gauche. Même quand la gauche s’allie aux fascistes. Je n’arrive pas à le comprendre », ajoute-t-il. (Il n’y a pas de sondages sur les modèles de vote des Juifs hongrois qui représentent moins de 1 % de la population).

Judit Csaki, journaliste juive spécialisée dans la culture, qui habite Budapest, propose une explication.

« Au moins la moitié du pays pense qu’Orban est tellement mauvais que n’importe qui serait finalement préférable », déclare-t-elle. « L’offensive russe en Ukraine », suite à laquelle Orban a opté pour un positionnement moins ferme à l’encontre de Vladimir Poutine que le reste de l’Union européenne à laquelle la Hongrie appartient pourtant, « en a été une nouvelle illustration », ajoute-t-elle.

« Je vote pour l’opposition, bien sûr, parce que je veux que tout ça se termine », continue-t-elle. « C’est très mauvais pour le pays, c’est mauvais pour ma propre échelle des valeurs et c’est mauvais aussi pour pour le secteur culturel pour lequel je travaille ».

Et quel serait son sentiment si les membres du parti Jobbik devaient devenir ministres au sein du cabinet, disposant ainsi d’un pouvoir réel ?

« Cela dépend du ministère », répond-elle. « Et au moins, ce sera plus le pays tout entier entre les mains d’Orban, comme c’est le cas actuellement ».

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