Partenariat Fatah-Hamas : Israël est-il menacé par un retour du terrorisme ?
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Analyse

Partenariat Fatah-Hamas : Israël est-il menacé par un retour du terrorisme ?

La conférence de presse commune de jeudi à Ramallah et Beyrouth pourrait s'avérer n'être que la dernière tentative ratée pour l'unité palestinienne, ou bien un tournant dangereux

Le haut responsable du Fatah Jibril Rajoub, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, assiste par vidéoconférence à une réunion avec le chef adjoint du Hamas Saleh Arouri (non vu) pour discuter du plan d'annexion de certaines parties de la Cisjordanie par Israël, le 2 juillet 2020. (ABBAS MOMANI / AFP)
Le haut responsable du Fatah Jibril Rajoub, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, assiste par vidéoconférence à une réunion avec le chef adjoint du Hamas Saleh Arouri (non vu) pour discuter du plan d'annexion de certaines parties de la Cisjordanie par Israël, le 2 juillet 2020. (ABBAS MOMANI / AFP)

Lors d’une conférence de presse conjointe jeudi, le secrétaire général du Fatah Jibril Rajoub et le chef adjoint du Hamas Saleh al-Arouri ont annoncé que leurs organisations allaient « unir leurs efforts » et collaborer « sur le terrain » pour faire face à la menace de l’annexion par Israël de certaines parties de la Cisjordanie.

Si le Premier ministre Benjamin Netanyahu procède à l’annexion unilatérale promise, a déclaré M. Rajoub à Ramallah, « toutes les options sont ouvertes ». S’exprimant depuis Beyrouth sur un écran installé à côté de lui, al-Arouri a juré que « toutes les formes de lutte » pourraient être poursuivies après l’annexion.

La déclaration commune des deux principales factions palestiniennes a fait naître le spectre d’un retour aux vagues de terreur palestiniennes de la seconde Intifada, lorsque des terroristes liés au Fatah comme au Hamas ont perpétré de nombreux attentats-suicides mortels et d’autres attaques visant des civils et des soldats israéliens.

Les dangers pour le Fatah de collaborer avec le Hamas sont clairs, les deux mouvements ayant cultivé une animosité croissante depuis 2007. Après la victoire du Hamas aux élections palestiniennes de 2006, les deux partis ont mené une lutte sanglante pour la suprématie à Gaza. En 2007, ce conflit s’est terminé par l’expulsion du Fatah de la bande et la prise de contrôle de l’enclave par le Hamas, créant une rupture dans la société palestinienne qui persiste encore aujourd’hui.

De nombreux membres du Fatah pourraient considérer qu’une détente avec le Hamas est hors de question, un pacte avec le diable. Mais Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne et numéro un du Fatah, pourrait se saisir de la légitimité populaire qui lui a longtemps fait défaut en resserrant les rangs avec le groupe terroriste. Le Hamas, avec son hostilité sans faille envers Israël et sa réputation d’être beaucoup moins corrompu que le Fatah, est populaire et légitime aux yeux de nombreux Palestiniens.

Le partenariat présenté par Rajoub et al-Arouri a été sanctionné au plus haut niveau. Abbas avait donné son feu vert à l’événement, et a salué mercredi soir les efforts de Rajoub pour créer une unité nationale. Le Premier ministre de l’AP, Mohammad Shtayyeh, a salué « l’atmosphère positive » de l’événement. La conférence conjointe a été retransmise en direct sur les chaînes de télévision officielles de l’AP et du Hamas.

Un haut-responsable du Fatah, Jibril Rajoub, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, assiste par vidéoconférence à une réunion avec le chef adjoint du Hamas, Saleh Arouri (sur l’écran depuis Beyrouth), pour discuter du plan d’annexion de certaines parties de la Cisjordanie par Israël, le 2 juillet 2020. (ABBAS MOMANI / AFP)

L’entrée en scène du leader du Hamas, al-Arouri, au sens propre comme au sens figuré, fait passer les critiques amères de Rajoub à l’égard des plans d’annexion d’Israël – et ses vœux de résistance, qu’il a émis à plusieurs reprises dans un passé récent – comme modérés : la tête d’al-Arouri a été mise à prix par le Département d’État américain à hauteur de 5 millions de dollars en raison de multiples actes de terrorisme. Responsable depuis son exil des infrastructures terroristes du Hamas en Cisjordanie, il est surtout connu comme le cerveau du meurtre en 2014 de trois adolescents israéliens, enlevés et tués à proximité de l’implantation de Alon Shvut alors qu’ils rentraient chez eux après les cours dans leur yeshiva.

Un retour à la « lutte armée » pourrait s’avérer populaire pour le Fatah auprès de la population palestinienne. Dans un récent sondage d’opinion réalisé par le Centre palestinien pour l’enquête et la recherche politique, 52 % des Palestiniens ont soutenu la « lutte armée » en réponse à l’annexion ; 45 % ont déclaré qu’il s’agissait de la meilleure voie à suivre.

Le Hamas espère probablement que la déclaration d’unité – et la coordination anti-annexion promise à venir – conduira à moins de restrictions sur ses opérations en Cisjordanie, a déclaré au Times of Israël Neri Zilber, un analyste basé à Tel Aviv et chercheur adjoint à l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient.

Le chef politique adjoint du Hamas, Saleh al-Arouri, après avoir signé un accord de réconciliation avec un haut responsable du Fatah, Azzam al-Ahmad, lors d’une brève cérémonie au centre égyptien du renseignement, le 12 octobre 2017 au Caire, en Égypte. (AP/Nariman El-Mofty)

Le Hamas est interdit d’opérer en Cisjordanie depuis des années, les forces de sécurité israéliennes et palestiniennes réprimant régulièrement ses activités et arrêtant ses membres. Mais Abbas a déjà suspendu sa coopération en matière de sécurité avec Israël. Si le Fatah est effectivement prêt à coordonner ses activités avec le Hamas, il pourrait fermer les yeux sur la violence du groupe terroriste, voire l’encourager activement.

Rajoub semble indiquer que le Fatah va essayer de mobiliser les cadres du Hamas en Cisjordanie pour participer à des manifestations de masse, déclarant que toutes les factions et tous les Palestiniens seront présents au prochain rassemblement de protestation contre l’annexion sous un seul drapeau – le drapeau national palestinien.

Avec des milliers de manifestants et une importante présence diplomatique, la dernière manifestation organisée par le Fatah, qui s’est tenue à Jéricho le 22 juin, a été une démonstration de force. Si les partisans du Hamas s’y joignent, le nombre de manifestants pourrait encore augmenter. Lors d’un récent sondage, environ un quart des Palestiniens de Cisjordanie ont déclaré qu’ils voteraient pour le Hamas si des élections avaient lieu, contre 45 % de soutien au Fatah.

Mais si la coordination annoncée jeudi signifie donner aux cadres du Hamas une main plus libre pour s’organiser en Cisjordanie, les activités terroristes contre les Israéliens pourraient reprendre dans et depuis la région.

Des Palestiniens participent à un grand rassemblement pour protester contre le projet d’annexion de certaines parties de la Cisjordanie par Israël, à Jéricho, le 22 juin 2020. (ABBAS MOMANI / AFP)

« La question est de savoir dans quelle mesure les forces de sécurité de l’AP vont garder le contrôle des activités terroristes du Hamas à l’avenir. Si elles ont conclu un accord tactique et stratégique avec le Hamas sur le terrain, jusqu’où l’AP permettra-t-elle que cela aille ? », s’est interrogé M. Zilber.

Lors de la conférence conjointe de jeudi, les deux orateurs ont clairement fait des efforts afin de dépasser le clivage qui existe depuis longtemps. Rajoub a déclaré à l’auditoire qu’il était « fier d’être membre du Fatah, mais plus fier d’être Palestinien », et a fait l’éloge des membres du Hamas comme étant « des frères ».

Al-Arouri, pour sa part, s’est exprimé presque comme un fonctionnaire de l’AP lorsqu’il a averti que l’annexion « annulerait la possibilité d’une solution à deux États » – ce que le Hamas a toujours rejeté dans son engagement à éliminer Israël – et a invoqué à plusieurs reprises l’héritage de Yasser Arafat.

Les divisions sont cependant toujours très profondes. D’innombrables tentatives antérieures de réconciliation entre les deux factions ont échoué. Un pacte d’unité de 2017 n’a pas réussi à résoudre les questions fondamentales qui divisaient les parties et a finalement échoué.

Bien que Rajoub a insisté sur le fait que les dirigeants des deux groupes étaient « en totale harmonie aujourd’hui et demain », les détails étaient vagues. En fait, al-Arouri a décrit les principaux désaccords idéologiques, plutôt que résolus, comme étant « gelés » au profit d’un front commun contre l’annexion.

« L’objectif final qu’al-Rajoub a exprimé est de mettre fin à l’annexion et d’établir un État palestinien aux frontières de 1967. Ce n’est évidemment pas l’orientation générale du Hamas », a fait remarquer M. Zilber.

Eyal Yifrah, 19 ans, Gilad Shaar, 16 ans et Naftali Fraenkel, 16 ans, les trois adolescents israéliens kidnappés le 12 juin 2014 et dont les dépouilles ont été retrouvées le 30 juin 2014. (Crédit : Armée israélienne/AP)

Le scepticisme qu’ont suscité leurs promesses d’une nouvelle alliance stratégique était palpable dans la salle à Ramallah. Lorsqu’on lui a demandé si le Hamas et le Fatah allaient prendre des mesures concrètes en vue d’une unité politique, M. Rajoub s’est montré clairement irrité. « J’espère que vous corrigerez cette mauvaise attitude. Calmez-vous », a répondu Rajoub. Il est ensuite intervenu pour souligner : « Faites-nous confiance cette fois, croyez-nous. »

Mais si le Hamas doit bénéficier d’une liberté d’action nettement plus grande en Cisjordanie, Abbas court le risque de perdre le contrôle du groupe terroriste qui a chassé le Fatah de Gaza – et il y a longtemps qu’il aurait essayé de le forcer à quitter la Cisjordanie également, si Israël en était absent.

Un feu vert du Fatah pour le terrorisme du Hamas dépouillerait également l’AP et le Fatah des derniers vestiges de leur légitimité aux yeux d’Israël – une légitimité qui découle historiquement d’un renoncement prêché, bien que pas toujours pratiqué, au terrorisme. Une reprise des activités terroristes du Hamas, ou de nouveaux actes de violence du Fatah lui-même, en Cisjordanie et à partir de la Cisjordanie, entraînerait également une intervention israélienne bien plus importante que ce qui est la norme depuis des années.

Depuis jeudi, les deux groupes ont juré de parler « d’une seule voix », comme l’a dit Rajoub. Si la coordination annoncée n’est pas actée, eh bien, ce ne sera pas la première fois. Mais si elle se poursuit, la conférence de presse de Ramallah-Beyrouth pourrait constituer un tournant majeur, pour le pire, dans le conflit israélo-palestinien.

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