Pour Beate et Serge Klasfeld, notre époque « ressemble aux années 1930 »
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Interview

Pour Beate et Serge Klasfeld, notre époque « ressemble aux années 1930 »

"Un vent mauvais s'est abattu sur l'Europe et la démocratie perd de son influence", disent-ils, avertissant que c'est l'UE qui a permis de maintenir la paix sur le continent

Beate et Serge Klarsfeld prennent la pose avant de recevoir un prix au musée américain de commémoration de l'Holocauste à  Washington, le 29 avril 2019 (Crédit : Ron Kampeas/JTA)
Beate et Serge Klarsfeld prennent la pose avant de recevoir un prix au musée américain de commémoration de l'Holocauste à Washington, le 29 avril 2019 (Crédit : Ron Kampeas/JTA)

WASHINGTON (JTA) — C’est un cadre qui n’est pas inconnu et qui caractérise aujourd’hui l’essor du nouveau nationalisme : Un vent mauvais souffle sur l’Occident et ce n’est rien de moins que la démocratie qui est aujourd’hui en jeu.

Ce qui rend la situation particulièrement dérangeante aux yeux de Beate et Serge Klarsfeld, c’est qu’ils ont déjà traversé une telle période – et qu’ils auront passé toute leur existence à faire en sorte que ce « vent mauvais » ne se lèverait plus.

« Il y a un vent mauvais qui s’est abattu en Europe et la démocratie est en train de perdre de son influence », a déclaré Serge Klarsfeld à JTA dans un entretien qui a eu lieu lundi, juste avant qu’il ne reçoive, aux côtés de son épouse, le prix Elie Wiesel du musée de la Shoah américain récompensant toute une vie de traque des anciens nazis et une existence consacrée à forcer l’Europe à affronter son passé.

Ces dernières années, les Klarsfeld n’ont cessé de rappeler que le meilleur moyen d’empêcher le retour de l’antisémitisme et les préjugés funestes était de protéger les institutions telles que l’Union européenne.

L’essor du nativisme aux Etats-Unis et en Europe, la persistance de l’antisémitisme et un certain nombre d’attaques anti-juives d’ampleur – ces éléments ne surprennent pas le couple. Ils se positionnent sur le long terme : Il suffit d’avoir une vie suffisamment longue, dit Serge Klarsfeld, âgé aujourd’hui de 83 ans (Beate en a 80), pour revoir resurgir des fantômes qu’on croyait bel et bien disparus.

« C’est une atmosphère qui ressemble à celle du début des années 1930 et l’autorité de l’Etat est en péril », explique Serge Klarsfeld.

« Nous sommes désolés de voir, chaque samedi, les Gilets jaunes », dit-il, évoquant le mouvement populiste qui réclame une augmentation des allocations en France. Dans le mouvement, des nativistes et des antisémites « venant de l’extrême-droite hurlent dans les rues des slogans antisémites contre les Juifs. On peut voir des gens faire le salut hitlérien en public ».

Les « Gilets jaunes » utilisent une barrière pour se protéger des canons à eau des policiers pendant une manifestation sur les Champs Elysées pour dénoncer la hausse des taxes sur les carburants, le 24 novembre 2018 (Crédit : AP Photo/Kamil Zihnioglu)

Ils ne sont pas surpris par la recrudescence de la suprématie blanche aux Etats-Unis ni par les attaques meurtrières perpétrées par des nationalistes blancs – une fusillade a encore été commise dans une synagogue de la banlieue de San Diego, la semaine dernière.

« Le Ku Klux Klan a toujours existé », s’exclame Serge Klarsfeld. « Il y a eu dans le passé un grand nombre d’actions violentes entreprises contre les Juifs et les afro-américains, contre d’autres aussi. Tout ça ne peut pas disparaître en quelques décennies ».

L’antisémitisme explicite et, à un degré moindre, le racisme étaient tombés en disgrâce dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, mais ils existaient toujours sous la surface, renchérit le couple.

« Celui qui veut se trouver un ennemi trouvera toujours un ennemi dans le Juif », note Beate Klarsfeld.

Des membres du KKK are escortés par la police passent devant les manifestants du KKK à Charlottesville, Virginie, le 8 juillet 2017 (Crédit : AP Photo/Steve Helber)

Les Klarsfeld ont couru les prix nationaux au cours des décennies. C’est leur traque de Klaus Barbie, le fameux « boucher de Lyon », en Bolivie, qui a peut-être le plus contribué à leur renommée. Ils ont également démasqué Kurt Lischka, ancien chef de la Gestapo à Paris.

Comme le dit l’éditeur d’une biographie récente, Mémoires : « Ils étaient nés sur les rives opposées de la Seconde Guerre mondiale ». Ainsi, Beate avait un père allemand qui servait dans la Wehrmacht tandis que le père de Serge était Juif et il avait été déporté à Auschwitz. (En 1986, le couple avait même reçu un hommage hollywoodien avec Farrah Fawcett et Tom Conti dans un téléfilm qui avait été très bien accueilli).

Les Klarsfeld utilisent l’influence acquise pendant toute une vie pour aider les institutions qui, selon eux, ont protégé les Juifs et les autres minorités. Ils ont fait une campagne de publicité dans la presse écrite, en France, pour recommander vivement un vote en faveur des partis pro-européens lors des élections parlementaires européennes qui auront lieu à la fin du mois de mai.

« Le combat contre l’antisémitisme n’est pas la priorité », clame Serge Klarsfeld. « La priorité est la défense de la démocratie, pour défendre l’Etat de la république française et les démocraties des autres Etats de l’Europe ».

Les institutions démocratiques et l’expansion de l’Union européenne après la chute de l’empire soviétique sont les éléments qui ont sauvegardé la paix pendant sept décennies sur un continent qui, pendant des siècles, avait été déchiré par les guerres.

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron lors d’un conférence de presse conjointe au Palais de l’Elysée, à Paris, le 13 juillet 2017. (Crédit: AFP/Patrick Kovarik)

Dans un entretien fleuve, les Klarsfeld font la liste de tout ce qui, selon eux, a peu à peu sapé l’attachement à l’Union européenne parmi les Européens : Le ressentiment face à l’afflux des migrants après les printemps arabes de 2011 – particulièrement dans l’est de l’Europe, dont les sociétés homogènes étaient mal préparées à assimiler d’autres cultures ; un déclin dans l’enseignement de la Shoah ; des interventions de la part de la Chine et de Russie, hostiles à une Europe unifiée ; et le mouvement ultra-nationaliste pan-européen promu par Steve Bannon, ancien conseiller du président américain Trump.

Ils déplorent également une génération d’Européens qui a considéré le progrès comme acquis.

Ils affirment que l’érosion de la confiance dans les normes démocratiques provient de trois directions : La gauche et les anti-sionistes ; la droite et ses ultra-nationalistes et les islamistes qui vivent dans les communautés immigrantes.

« Il faut faire bien plus que ce n’est le cas actuellement », explique Beate Klarsfeld, évoquant l’enseignement de la Shoah, en particulier parmi les jeunes immigrants. « Ce n’est pas une priorité aujourd’hui de travailler auprès des jeunes ».

Son époux ajoute que « la jeune génération n’a jamais vécu la guerre, la faim. Elle n’a jamais souffert d’avoir perdu sa famille et elle ne sait pas ce que c’est que la guerre : La guerre, les jeunes la voient à la télévision, dans d’autres pays. Ils ne comprennent pas le risque que représentent la perte de la démocratie et la perte de l’Union européenne, qui est protectrice des Juifs ».

Dans un autre entretien accordé à l’AFP, Serge Klarsfeld s’en est pris à Trump.

« Je n’ai pas entendu le président Trump adopter un positionnement fort contre l’extrême-droite ici, que ce soit en France, en Allemagne, et partout ailleurs en Europe, où les leaders apportent des réponses toujours de plus en plus fermes », dit-il. « Soit il ne parvient pas à voir le danger, soit il ne pense pas que l’extrême-droite soit dangereuse ».

S’exprimant auprès de JTA, le couple Klarsfeld reconnaît une anomalie : Le Premier ministre israélien se rapproche des mêmes autoritaristes que tous les deux souhaitent voir vaincus lors des prochaines élections parlementaires. Et Trump, qui travaille étroitement avec Netanyahu sur la politique du Moyen-Orient, a également raillé les institutions internationales qui, selon les Klarsfeld, préservent le mieux la sécurité des Juifs.

« Nous sommes reconnaissants envers le président Trump pour ce qu’il a fait pour Israël et nous comprenons bien qu’Israël a des raisons diplomatiques de préserver ses alliés dans l’est de l’Europe, avec des régimes autoritaires comme ceux de la Pologne et de la Hongrie », explique Serge Klarsfeld. Mais les institutions transeuropéennes sont critiques, ajoute-t-il.

« L’Europe, c’est un continent qui n’a connu que les guerres pendant des siècles et des siècles. Il n’y a plus de guerre depuis 70 ans », poursuit-il.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et son homologue hongrois Viktor Orban, devant le Parlement, à Budapest, le 18 juillet 2017. (Crédit : Haim Tzach/GPO)

Les Klarsfeld sont déterminés à mener ce combat de préservation de la paix – même s’il doit leur survivre.

« On ne sait jamais ce qui arrivera après votre disparition, on ne sait jamais si c’est votre camp qui remportera finalement la victoire ou non », dit Serge Klarsfeld. « On peut laisser ce témoignage aider les autres ».

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