Pour les Israéliens, les Tomahawks de Trump corrigent le cours de l’Histoire
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Pour les Israéliens, les Tomahawks de Trump corrigent le cours de l’Histoire

L’attaque surprise sur la base syrienne a été saluée par Jérusalem, qui a vu Obama ne pas répondre à Assad et favoriser l'Iran. Mais cette frappe atteste aussi de l’imprévisibilité du président américain

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le USS Porter lors d'un exercice. Illustration. (Crédit : US Navy/Mass Communication Specialist 3rd Class Daniel J. Meshel)
Le USS Porter lors d'un exercice. Illustration. (Crédit : US Navy/Mass Communication Specialist 3rd Class Daniel J. Meshel)

D’un point de vue israélien, le président américain Donald Trump a corrigé le cours de l’Histoire en ordonnant des attaques aériennes contre le régime syrien jeudi dernier.

Le simple fait que la superpuissance mondiale ait pris des mesures contre l’utilisation par Bashar Assad d’armes chimiques contre des civils – indépendamment des objectifs militaires de l’opération – envoie un message puissant qui aura une résonnance au-delà de la Syrie, ont déclaré des dirigeants et des responsables à Jérusalem.

« Aussi bien en parole qu’en action, le président Trump a envoyé un message fort et clair aujourd’hui : l’utilisation et la propagation des armes chimiques ne seront pas tolérées », a déclaré le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans un communiqué pour saluer les frappes aériennes sur l’aérodrome Shayrat du régime, au nord de Damas.

« Israël soutient pleinement la décision du président Trump et espère que ce message face aux horribles actions du régime d’Assad résonnera non seulement à Damas, mais à Téhéran, à Pyongyang et ailleurs ».

Le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, a qualifié la frappe de « message important, nécessaire et moral du monde libre, dirigé par les États-Unis », qui montre qu’il « ne tolérera pas les crimes de guerre du régime horrible de Bashar el-Assad ».

Le ministre des Renseignements, Yisrael Katz, a également salué l’attaque, qui s’est traduite par le lancement de quelque 60 missiles Tomahawk tirés de deux destroyers américains qui croisent en Méditerranée, « une étape importante à la fois sur le plan moral et stratégique et qui est un signal clair vers l’Iran ».

Les forces de défense israéliennes ont publié leur propre déclaration pour également déclarer leur soutien à la frappe aérienne et ont informé Washington de leur soutien.

L’establishment de la sécurité israélienne avait été prévenu par les États-Unis avant la frappe de missiles, selon les responsables.

Aux yeux des responsables israéliens de la sécurité, la décision surprise de Trump d’utiliser la force contraste nettement avec les politiques de l’ancien président américain Barack Obama, qui avait déclaré que l’utilisation des armes chimiques était une « ligne rouge » à ne pas franchir mais qui n’avait rien fait lorsque Assad l’avait franchie en 2013, en utilisant des armes chimiques pour frapper à l’est et au sud-ouest de Damas dans une attaque qui a tué 1 429 personnes, dont 426 enfants.

Si Obama avait envoyé un seul de ses avions à Damas sur le palais d’Assad, l’histoire aurait pris un autre cours, a déclaré un haut responsable de la sécurité cette semaine. C’est l’échec des États-Unis à faire respecter sa propre ligne rouge, plus que de laisser l’horrible crime de guerre impuni, qui a enhardi non seulement Assad, mais aussi ses alliés à Téhéran.

Voyant qu’Obama hésitait à utiliser la force militaire, les Iraniens ont pu mener les négociations nucléaires qui ont pris fin avec l’accord de Vienne de 2015, qu’Israël a condamné et qu’il considère comme une erreur historique.

Malgré la déclaration répétée de l’ancien président selon laquelle « toutes les options sont sur la table » si aucun accord n’était trouvé, Obama avait clairement exprimé son aversion à être embourbé dans une autre confrontation militaire au Moyen-Orient. Les négociateurs iraniens ont compris qu’Obama voulait un accord coûte que coûte et ils ont réussi à signer ce que certains responsables de la sécurité israéliens ont qualifié d’ « accord de rêve » pour Téhéran.

En effet, la décision d’Obama en 2013 de ne pas utiliser la force militaire contre le régime d’Assad malgré son utilisation d’armes chimiques « a été un moment crucial pour toute la région », a indiqué Chagai Tzuriel, le directeur général du ministère des Renseignements, au Times of Israel le mois dernier. « Ce moment a tout changé ».

Israël souhaiterait une plus grande participation américaine, avait déclaré Tzuriel à l’époque, et la frappe de vendredi matin sur les hangars, la tour de contrôle et les munitions de Shayrat a été accueillie avec enthousiasme par les politiciens israéliens de l’ensemble du spectre politique.

Le chef de l’opposition Isaac Herzog a déclaré qu’il avait envoyé un message « juste et correct » à Assad. Le leader de Yesh Atid, le député Yair Lapid a déclaré : « mieux vaut tard que jamais ».

Le ministre-adjoint pour la diplomatie Michael Oren a salué l’arrivée d’un « nouveau shérif » en ville, affirmant que la frappe « envoie un message au monde entier que l’Amérique est de retour » et « nos ennemis communs doivent le craindre ».

L’ancien ministre de la Défense, Moshe Yaalon, a salué Trump qui a passé son premier vrai test en prenant « le rôle éthique important d’une superpuissance que les États-Unis avaient abandonné au cours des dernières années ».

Le président américain Donald Trump fait une déclaration sur la Syrie depuis sa maison de Mar-a-Lago à West Palm Beach, en Floride, le 6 avril 2017 (Crédit : AFP PHOTO / JIM WATSON)
Le président américain Donald Trump fait une déclaration sur la Syrie depuis sa maison de Mar-a-Lago à West Palm Beach, en Floride, le 6 avril 2017 (Crédit : AFP PHOTO / JIM WATSON)

« [Les Américains] expliquent à leurs alliés au Moyen-Orient, ‘vous n’êtes pas seul’ », a ajouté Yaakov Amidror, l’ancien conseiller à la sécurité nationale, vendredi matin lors d’une conférence téléphonique organisée par Israel Project.

Le changement de cap de Trump : « flexibilité » ou imprévisibilité ?

L’attaque de vendredi montre de façon impressionnante que les États-Unis sous Trump ont abandonné la politique « d’acteurs en coulisses » de son prédécesseur et n’hésiteront pas à utiliser la force militaire lorsqu’il estime que cela est justifié. C’est certainement une bonne nouvelle du point de vue du gouvernement israélien.

Mais il y a deux autres aspects que Jérusalem doit prendre en considération. Bien que cela dissuade Assad de mener de nouvelles attaques à l’arme chimique, les Tomahawks de Trump ont créé une nouvelle réalité dans un théâtre de guerre volatile sur la frontière d’Israël qui comprend non seulement l’armée syrienne, mais aussi divers groupes rebelles, le Hezbollah et l’armée russe.

À ce stade, personne ne sait comment les différents acteurs vont répondre à ce que Damas a condamné comme un « acte d’agression » américain et que Moscou a qualifié de violation du droit international sur un état souverain.

Les évolutions dans le théâtre de guerre syrien sont la préoccupation la plus pressante de l’appareil de sécurité israélien, a déclaré Tzuriel, du ministère des renseignements, le mois dernier.

« La Syrie est l’arène principale, car c’est un microcosme de tout : des puissances mondiales, comme la Russie et les États-Unis, des acteurs régionaux tels que l’Iran et la Turquie, et des groupes rivaux dans le pays, tels que le régime d’Assad, l’opposition, les Kurdes et l’Etat islamique », a ajouté l’ancien membre du Mossad. « Tout ce qui se passe en Syrie aujourd’hui aura un impact considérable sur la région, et au-delà, dans les années à venir ».

En outre, les décideurs israéliens devraient prendre note du changement rapide d’avis de l’administration concernant la Syrie, ce qui pourrait se traduire par des décisions surprenantes au sujet d’Israël. La semaine dernière, les diplomates américains avaient indiqué qu’ils n’avaient pas envie de se battre avec Assad.

« Vous choisissez vos batailles », a déclaré l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Nikki Haley, le 30 mars. « Et lorsque nous examinons cela, il s’agit de changer les priorités et que notre priorité n’est plus de s’asseoir et de se concentrer sur l’élimination d’Assad ».

L'ambassadrice américaine aux Nations Unies Nikki Haley montre des photos des victimes alors qu'elle évoque l'attaque meurtrière chimique présumée qui a tué des civils, et notamment des enfants, en Syrie, lors d'une réunion d'urgence le 5 avril 2017 (Crédit : AFP/Timothy A. Clary)
L’ambassadrice américaine aux Nations Unies Nikki Haley montre des photos des victimes alors qu’elle évoque l’attaque meurtrière chimique présumée qui a tué des civils, et notamment des enfants, en Syrie, lors d’une réunion d’urgence le 5 avril 2017 (Crédit : AFP/Timothy A. Clary)

Peu de personnes avaient imaginé qu’une semaine plus tard, les avions américains largueraient 59 missiles guidés sur une base aérienne du régime syrien.

Alors que les responsables israéliens en 2013 voulaient voir Obama imposer sa ligne rouge, Trump avait appelé le président à ne pas attaquer la Syrie. Une telle décision n’est pas dans l’intérêt stratégique de l’Amérique, avait soutenu à l’époque le promoteur immobilier de Manhattan.

« J’aime me considérer comme une personne très flexible. Je ne dois pas avoir une manière spécifique, et si le monde change, je fais de la même et je ne change pas. Eh bien, je change et je suis flexible, et je suis fier de cette flexibilité », a déclaré Trump mercredi, ajoutant que son « attitude envers la Syrie et Assad a beaucoup changé ».

On l’a souvent dit que Trump est imprévisible. Sa décision de lancer une frappe surprise en Syrie – un allié clé de la Russie, un pays dont il était considéré comme étant proche – souligne fortement cette évaluation sur son caractère.

Alors que l’administration américaine s’efforce de résoudre le conflit israélo-palestinien, en attendant des gestes de bonne volonté des deux côtés, Jérusalem pourrait être bien informé de prendre note de la « flexibilité » du président, de sa capacité de changement et de sa volonté de prendre des décisions surprenantes.

Judah Ari Gross a contribué à cet article.

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