Pour les premiers dirigeants d’Israël, les sépultures sont une question d’emplacement
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Pour les premiers dirigeants d’Israël, les sépultures sont une question d’emplacement

Un nouveau livre de l'historien Doron Bar examine la tradition des corps enterrés une deuxième fois dans la patrie sioniste

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

President Barack Obama, flanked by Prime Minister Netanyahu and President Shimon Peres, at the grave of Theodor Herzl on Mt. Herzl, March 22 (photo credit: Channel 2 screenshot)
President Barack Obama, flanked by Prime Minister Netanyahu and President Shimon Peres, at the grave of Theodor Herzl on Mt. Herzl, March 22 (photo credit: Channel 2 screenshot)

Theodor Herzl, le père du sionisme moderne, et Moïse avaient beaucoup en commun, même dans la mort – les deux dirigeants juifs ne sont pas décédés en Israël, la terre qu’ils avaient à la fois planifiée et dont ils se languissait à différents moments de l’Histoire.

Herzl, cependant, a finalement été enterré dans l’Etat juif, tandis que les restes de Moïse se trouvent à Moab, terre biblique qui est aujourd’hui la Jordanie.

Ce n’est pas que les corps des personnes n’étaient pas réenterrés dans les temps bibliques ; cela existait.

Les Israélites ont transporté les ossements de Joseph dans un cercueil stocké dans une arche rapportée d’Egypte pendant leur périple de 40 ans dans le désert. Mais le rituel de réinhumer quelqu’un en Israël était une pratique aiguisée et perfectionnée dans les premières années de l’Etat, a expliqué Doron Bar, géographe à l’Institut Schechter de Jérusalem, qui a récemment écrit un livre sur le sujet.

« Il y avait une énorme motivation pour enterrer les gens en Israël », a déclaré Bar lors d’une récente visite matinale au mont Herzl, le cimetière de la colline de Jérusalem nommé d’après le leader sioniste. « Ils sont morts et n’ont jamais « eu » l’endroit où ils voulaient être enterrés. Ici dans l’Etat juif, nous avons dit, « Ok, nous allons arranger ça. » Il est important de les avoir avec nous ».

Le livre de Bar, « Ideology and Landscape » (Université hébraïque Magnes Press, en hébreu), examine les rituels et l’histoire de la réinhumation des gens en Israël, en emmenant ses lecteurs dans une visite virtuelle des cimetières connus d’Israël.

Doron Bar au Mont Herzl, le cimetière national où il a passé beaucoup de temps pour écrire son livre "Ideology and Landscape" (Photo: Jessica Steinberg / Times of Israel)
Doron Bar au Mont Herzl, le cimetière national où il a passé beaucoup de temps pour écrire son livre « Ideology and Landscape » (Photo: Jessica Steinberg / Times of Israel)

Alors que Bar se promène dans le cimetière calme et très soigné du mont Herzl, pour la plus grande partie vide en ce lundi matin de septembre, il a déploré le manque de visiteurs.

« C’est toujours plus animé à côté », dit-il, en désignant le cimetière militaire du mont Herzl juste en dessous. « Ici, les choses sont généralement calmes ».

Les choses ne devaient pas se passer de cette manière. Lorsque le corps de Herzl, le père fondateur de l’Etat juif, a été porté à cette colline de Jérusalem en 1949, les Israéliens avaient l’habitude de venir visiter sa tombe, qui représentait le rêve sioniste. C’était LE voyage par excellence.

« Herzl était le ciment d’Israël », a déclaré Bar.

Herzl, le natif de Vienne, était le premier d’une longue série de sionistes qui voulaient que leur dernière résidence soit la terre juive.

Herzl n’a jamais donné d’instructions sur l’endroit où il voulait être enterré, au-delà de la mention dans son testament précisant qu’il voulait un enterrement simple et être enterré à côté de son père jusqu’à ce que « le peuple juif emmène mes restes en Israël ».

Il a écrit dans « Altneuland », son roman sur le sionisme, vouloir être enterré à Haïfa, sur le mont Carmel.

Mais quand il est mort en 1904 d’une maladie cardiaque à l’âge de 44 ans, le pays était encore 44 ans loin de l’indépendance. Ce ne fut qu’en 1948 que l’Etat d’Israël fut proclamé que les dirigeants du pays ont commencé à discuter de la réinhumation de Herzl à Jérusalem, la capitale, avec Herzl en passe de devenir le symbole de la nouvelle terre, dit Dor.

En 1949, ses restes ont été déplacés de Vienne et ont été inhumés sur le sommet du mont qui porte son nom à Jérusalem.

« C’était la plus haute montagne à Jérusalem et elle était symbolique », a déclaré Bar, montrant la vue encore principalement visible depuis le cimetière plat et carré. « Il pouvait voir tous les habitants de la ville et ils pouvaient eux aussi le voir ».

Une vue du ciel de la tombe de Théodore Herzl (Crédit : Nati Shohat / flash 90)
Une vue du ciel de la tombe de Théodore Herzl (Crédit : Nati Shohat / flash 90)

C’était l’Organisation sioniste mondiale, l’institution fondée par Herzl, qui était en charge du site d’enfouissement, et est toujours le gardien de celui-ci, avec le gouvernement.

Elle avait prévu une grande place avec un toit soutenu par 44 colonnes, se référant à l’âge auquel Herzl était mort. Typiquement, cependant, la combinaison des finances, de la bureaucratie et des arguments ont fini par mettre sur pause cette partie du plan pour toujours, déplore Dor.

Aujourd’hui, la tombe de Herzl se trouve au milieu d’une place grande ouverte près de l’avant du cimetière, un carré de marbre noir avec son nom blasonné sur le devant. C’est une place tranquille et majestueuse de contemplation.

En 1949, le corps de Herzl a été transporté en Israël, d’abord à Haïfa, puis à Tel-Aviv, où il a été déposé dans le square de l’Opéra, dans le centre de la ville. Des milliers de personnes sont venues présenter leurs hommages, avant que son corps ne soit emmené à Jérusalem, où une sirène retentissait et était retransmise à la radio. Les représentants de 400 collectivités ont apporté des sacs contenant le sol de leur terre pour le mettre avec lui.

Une fois que Herzl a été enterré sur la colline de Jérusalem, les disputes ont continué à propos de qui d’autre pourrait se faire enterrer là-bas. A la base, ce cimetière a été conçu comme le cimetière national pour les dirigeants du pays et les soldats tombés au combat.

À compter d’aujourd’hui, quatre des dirigeants du pays y sont enterrés, dont Levi Eshkol, Golda Meir, Yitzhak Shamir et Yitzhak Rabin, dont la femme, Leah Rabin, est enterrée à ses côtés. Leurs tombes forment un arc de noms de l’histoire de la nation, et le demi-cercle de pierres tombales comprend Zalman Shazar, Chaim Herzog, Yosef Spinzak et Eliezer Kaplan.

Une promenade le long d’un chemin de côté emmène les visiteurs vers les tombes associées à Herzl, qui a fini par y abriter les membres de sa famille, ainsi que d’autres présidents de l’Organisation Sioniste Mondiale, a souligné Bar.

Une fois que les dirigeants de l’OSM ont été admis sur la colline, la décision sur les autres dirigeants sionistes est devenue plus compliquée, explique Bar. Le chef sioniste de droite Zeev Jabotinsky, décédé subitement à New York en 1940, a été enterré à Long Island, mais sa volonté était d’être enterré en terre de Sion une fois qu’il y aurait un gouvernement juif en place.

« Bien sûr, Ben Gurion ne voulait pas de lui », a déclaré Bar.

Les deux dirigeants sionistes avaient toujours été rivaux, étant donné les grandes différences dans leurs croyances sur la façon de mener à bien la création de l’Etat juif.

Il a fallu attendre 1964 et la décision de Levi Eshkol, puis le Premier ministre, pour la réinhumation des restes de Jabotinsky, et ce fut un « méga événement comme Herzl », a déclaré Bar, avec un ravitaillement à Paris qui comprenait également une cérémonie. Ses restes ont été enterrés sur le mont Herzl, et sa femme a ensuite été enterrée à ses côtés, dans une zone séparée des autres chefs d’Etat.

Le site d'origine où la dépouille d'Avshalom Feinberg reposait dans le nord du Sinaï (Crédit : Autorisation Doron Bar)
Le site d’origine où la dépouille d’Avshalom Feinberg reposait dans le nord du Sinaï (Crédit : Autorisation Doron Bar)

Il y a des réinhumations moins connues quand le cimetière national d’Herzl cède la place à des rangées bien ordonnées et des tombes sans fin de soldats morts au combat pour Israël. Bar montre les tombes plates d’Avshalom Feinberg et Yoseph Lishansky, qui sont tout deux morts pendant la Première Guerre mondiale, alors qu’ils participaient à une opération en dehors de la Palestine pré-étatique.

Feinberg a été l’un des dirigeants de Nili, un réseau d’espionnage juif en Palestine ottomane qui a aidé les Britanniques pendant la guerre.

Né en Palestine, Feinberg a voyagé en Egypte à pied en 1917, et a été tué sur le chemin du retour, probablement par un groupe de Bédouins près du front britannique dans le Sinaï, près de Rafah. Son sort est resté inconnu jusqu’à ce que, après la guerre des Six Jours en 1967, ses restes ont été trouvés sous un palmier qui avait grandi à partir de graines qu’il avait gardées dans sa poche pour marquer l’endroit où il se trouvait.

Lishansky, dont la tombe au mont Herzl est à côté de celle de Feinberg, a également été membre de Nili et participait au même voyage à l’issue malheureuse en Egypte. On lui a tiré dessus et il a réussi à se rendre en Egypte, mais a été arrêté plus tard et condamné à mort à Damas, où il a été pendu. Il a été inhumé en 1967 sur le mont Herzl.

A proximité, se trouve Hannah Senesh, la parachutiste pré-étatique qui est tombée à Budapest, aux côtés d’autres parachutistes nés en République tchèque qui ont également été inhumés dans le cimetière militaire dans les années 1950.

Alors que Bar se promène autour des pierres tombales, un adolescent s’est assis à côté de la tombe de Senesh, plaçant sur la tombe une pierre peinte avec les mots de l’un de ses poèmes les plus célèbres. Senesh, connue autant pour sa poésie que son courage, a longtemps été un symbole pour les adolescents de la nation, encore aujourd’hui, dit Bar, ajoutant que les enfants se rassemblent souvent autour de sa tombe.

Le cercueil de Hannah Senesh sortant du navire qui a porté ces restes en Israël (Crédit : Autorisation Doron Bar)
Le cercueil de Hannah Senesh sortant du navire qui a porté ces restes en Israël (Crédit : Autorisation Doron Bar)

« Le cimetière est devenu un symbole religieux et national », a déclaré Bar. « Les tombes sont un moyen éprouvé et confortable de faire d’Israël un endroit saint ».

Le premier cimetière du pays était situé sur le mont des Oliviers, le cimetière juif le plus important dans le monde, a-t-il dit.

« Tout le monde était enterré là jusqu’en 1948, même les sionistes, parce qu’il n’y avait pas d’autres cimetières », dit-il de la colline qui était sous contrôle jordanien de 1948 à 1967. « Itamar Ben Ami (qui vivait dans le New Jersey), Eliezer Ben Yehuda [considéré comme le père de la langue hébraïque moderne] : ils sont tous les deux là ».

Plus haut après la colline, sur le mont Scopus, se trouvait un autre cimetière, créé par Nikanor, un Grec du Caire qui a été enterré dans un sarcophage et plus tard découvert par les archéologues. Le dirigeant sioniste Menachem Ussishkin y a été enterré, et la grotte devait devenir un panthéon de célébrités. Mais il n’y a que l’activiste sioniste Léon Pinsker qu’il y a rejoint, dont les restes furent inhumés dans la grotte.

Une fois que le mont Scopus est devenu une enclave dans le territoire jordanien occupé après la guerre de 1948, l’idée de ce cimetière a été abandonnée en faveur du mont Herzl.

Les cimetières que Bar a visités, à la recherche des tombes de ceux dont les restes ont été réenterrés, sont partout dans le pays. Il regarde les tombes de Ramat Hanadiv, les jardins formels du Baron de Rothschild à Zichron Yaakov, où Edmond de Rothschild et son épouse ont été ré-enterrés dans une crypte ; le cimetière Trumpeldor à Tel-Aviv, où tout le monde – du poète national Hayim Nahman Bialik au premier maire de Tel Aviv, Meïr Dizengoff, en passant par le chanteur Arik Einstein… Ils sont tous enterrés dans un tas urbain de tombes; le cimetière en bord de la mer de Tibériade dans le nord, un endroit magique à l’ombre des palmiers; et, bien sûr, le mont Herzl, nommé d’après l’occupant de la toute première tombe.

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