Pourquoi le mot préféré d’Amsterdam est le mot yiddish ‘Mokum’ ?
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Pourquoi le mot préféré d’Amsterdam est le mot yiddish ‘Mokum’ ?

Rappelant l'âge d'or des Pays-Bas et du judaïsme néerlandais, dans les rues d'Amsterdam d'aujourd'hui, le "mamaloshen" continue à pimenter l'argot local

Intérieur de la synagogue portugaise d'Amsterdam, Pays-Bas, consacrée en 1675. Le temple, toujours sans électricité, est éclairé par 1 000 bougies pour des occasions spéciales. Janvier 2018 (Matt Lebovic/The Times of Israel).
Intérieur de la synagogue portugaise d'Amsterdam, Pays-Bas, consacrée en 1675. Le temple, toujours sans électricité, est éclairé par 1 000 bougies pour des occasions spéciales. Janvier 2018 (Matt Lebovic/The Times of Israel).

AMSTERDAM – Des siècles avant qu’Amsterdam ne devienne synonyme de cannabis et de tourisme de masse, c’était le bien-aimé « Mokum », ou havre de paix, pour les Juifs d’Europe. Bien que seule une fraction des Juifs néerlandais ait survécu à la Shoah, des échos de cette époque remplissent encore la ville des canaux sous la forme d’argot yiddish, dont le surnom le plus ancien d’Amsterdam.

Parmi toutes les façons dont les cultures juive et néerlandaise se sont mélangées, peu sont aussi faciles à repérer que l’entrée du yiddish dans l’argot néerlandais. Beaucoup de mots ont des origines hébraïques, ce qui permet aux locuteurs hébreux de reconnaître le « lef » (courage, ou cœur), le « ponim » (visage), ou la « brooche » (bénédiction) dans une conversation.

« Il est bien connu que de nombreuses langues se sont appropriées des mots yiddish pour ajouter du piquant et de la couleur au langage familier », a écrit Sol Steinmetz dans son livre sur la propagation du yiddish d’une culture à l’autre.

« Chez les Juifs néerlandais par exemple, écrit Steinmetz, le yiddish a disparu en tant que langue, mais les mots yiddish intégrés par les Néerlandais n’ont pas disparu ».

Le mot « Mokum », ou « lieu », est la version d’Amsterdam de la Big Apple de New York – un surnom qu’il est impossible de dissocier de la ville qu’il symbolise.

En 1955, le chanteur hollandais Johnny Jordaan a fait un tube avec le bouillonnant « I Prefer Amsterdam ».

Dix ans à peine après la guerre, 102 000 Juifs néerlandais ont été assassinés dans les camps de la mort nazis, mais Mokum est un endroit où il fait bon vivre à nouveau.

« Je préfère être à Mokum sans argent, plutôt que d’être à Paris avec un million », dit Jordaan dans sa chanson.

« Mokum est mon paradis. Je prendrai Amsterdam, avec sa Amstel [bière] et l’IJ [canal], parce qu’à Mokum je suis riche et heureux en même temps », a chanté Jordaan, qui a grandi près de l’endroit où Anne Frank s’est cachée.

Anne Frank. (Crédit : Flickr Commons)

Parmi ses apparitions publiques de ces dernières années, la chanson « I Prefer Amsterdam » a été chantée lors du championnat d’Ajax 2013.

En tant qu’équipe de football la plus légendaire des Pays-Bas, Ajax – appelée « la fierté de Mokum » – comptait plusieurs joueurs et propriétaires juifs avant la Seconde Guerre mondiale.

Cette équipe continue d’être associée aux Juifs et à Israël, mais pas toujours dans un contexte chaleureux.

Au sud d’Amsterdam, les fans de l’équipe rivale Feyenoord Rotterdam sont réputés pour crier haut et fort, « comme des chambres à gaz », lorsqu’ils affrontent l’Ajax « juif » méprisé.

Des chants de « Juifs au gaz » sont parfois entendus dans le stade de Rotterdam, y compris lorsque les fans « Super Juifs » de l’Ajax de Mokum déploient leurs drapeaux israéliens et chantent « Hava Nagila ».

« Fierté de Mokum »

Il y a plus de 500 ans, Amsterdam a accueilli les Juifs après leur expulsion d’Espagne et du Portugal.

En un siècle, les Juifs hollandais pratiquaient leur religion plus ouvertement que partout ailleurs en Europe, à l’abri de l’Inquisition et des interdictions quant à l’endroit où ils pouvaient vivre, sans parler des signes qui les désignaient comme Juifs.

La synagogue portugaise, à gauche, était la plus grande « shoule » du monde au moment de sa consécration en 1675, à Amsterdam, aux Pays-Bas (Domaine public).

Contrairement à l’image de l’âge d’or, très peu de Juifs sont parvenus à sortir des bidonvilles en accumulant des richesses.

Le Joodse Buurt (quartier juif) était décrépit, surpeuplé et avec la vue désordonnée des draps de lit accrochés aux rebords des fenêtres. Rembrandt vivait à proximité de ces juifs « de la rue » de tous les jours, dont il en a dessiné et peint quelques-uns.

Les visiteurs de l’enclave juive d’Amsterdam exprimaient à la fois le dédain et la « rachmones », ou la pitié, en voyant le quartier délabré et les « tsores » qui l’accompagnaient (problèmes).

Autant l’imposante synagogue portugaise et le complexe des shuls ashkénazes étaient les joyaux de la couronne de Mokum, la plupart des Juifs d’Amsterdam vivaient et mouraient dans la pauvreté.

Dans la zone de l’ancien quartier et marché juif, certains des étals présentent des images agrandies de ce à quoi ressemblait le quartier avant la Seconde Guerre mondiale. Janvier 2018 (Matt Lebovic/The Times of Israel).

De nombreux mots en yiddish, encore utilisés en néerlandais, sont entrés par le jargon local utilisé par les petits délinquants.

À Amsterdam, les Juifs qui se livraient à des activités malhonnêtes ont introduit le yiddish dans le langage codé clandestin, appelé Bargoens. Les mots kalletje (prostituée, du mot hébreu kallah, pour mariée) et penose (« monde criminel », de parnasa, ou gagne-pain) évoquent ces origines sordides.

« Emportez un peu de Mokum avec vous », un lieu artistique pour remplir votre bouteille d’eau sur le Damrak, près de Dam Square, janvier 2018 (Matt Lebovic/The Times of Israel).

Certains historiens considèrent l’accueil initial des Juifs à Amsterdam pour des raisons économiques pragmatiques.

Un certain nombre de Juifs ont apporté avec eux des réseaux d’affaires aux Pays-Bas, par exemple.

Cependant, la vie n’était pas sans restrictions et limitations, même pour les minorités « tolérées ».

La plupart des métiers étaient interdits aux Juifs, et il fallait être chrétien pour exercer le droit ou pour devenir professeur.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, une partie importante des 80 000 Juifs qui vivaient à Amsterdam étaient des réfugiés fuyant la persécution, comme c’était le cas lors de l’Inquisition espagnole.

Selon la plupart des témoignages, la communauté n’avait jamais été aussi « assimilée » dans la société, y compris des milliers de réfugiés de l’Allemagne nazie qui – comme Anne Frank – se considéraient comme hollandais.

Aujourd’hui, moins de 30 000 Juifs vivent parmi une population de 17 millions de personnes aux Pays-Bas.

Il y a plus de trois siècles, lorsque la synagogue portugaise s’élevait au sommet des piliers enfoncés dans le marais, environ 8 000 Juifs vivaient à Amsterdam.

Bien avant la création d’Ajax, ils ont construit la fierté originelle de Mokum en établissant un nouveau standard pour la vie juive de la diaspora.

« Shadow Wall Names », un monument à Amsterdam, aux Pays-Bas, en hommage aux victimes de l’Holocauste. Située le long de la Nieuwe Keizersgracht, la série de plaques commémore les 200 Juifs qui vivaient dans les maisons situées juste en face du canal avant leur assassinat dans les camps de la mort nazis, janvier 2018 (Matt Lebovic/The Times of Israel).
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