Pourquoi les Druzes se révoltent-ils ainsi contre la loi sur l’Etat nation ?
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Pourquoi les Druzes se révoltent-ils ainsi contre la loi sur l’Etat nation ?

Les Druzes ont toujours été très intégrés dans le domaine de la sécurité israélien. Leurs communautés n'ont pas récolté les mêmes bénéfices que ceux des villes voisines juives

Des anciens de la communauté druze israélienne lors d'un rassemblement dirigé par leur communauté sur la place Rabin de Tel Aviv pour dénoncer la "loi sur l'Etat-nation", le 4 août 2018 (Crédit : Gili Yaari /FLASH90)
Des anciens de la communauté druze israélienne lors d'un rassemblement dirigé par leur communauté sur la place Rabin de Tel Aviv pour dénoncer la "loi sur l'Etat-nation", le 4 août 2018 (Crédit : Gili Yaari /FLASH90)

Depuis le toit de l’Hôtel de Ville de Tel Aviv, haut de douze étages, l’on peut apercevoir une foule de drapeaux druzes aux multiples couleurs, et les couvre-chefs traditionnels des anciens de la communauté. L’on entend surtout – malgré la hauteur, leurs chants exigeant « l’égalité ».

Quelques dizaines de milliers de druzes israéliens et leurs partisans ont presque rempli l’un des plus vastes espaces publics de la ville blanche, la place Rabin, pour manifester leur profond mécontentement face à l’approbation à la Knesset de la loi sur l’Etat-nation, qui a une valeur quasi constitutionnelle.

« J’ai le sentiment d’avoir été abandonné par le gouvernement », affirme Nimr, un soldat druze, faisant allusion à la nouvelle loi, assis sur un haut-parleur tout en brandissant le drapeau de sa communauté.

La loi sur l’Etat-nation, adoptée par la Knesset le 19 juillet avec 62 voix « pour » et 55 « contre », inscrit Israël comme étant « le foyer national du peuple juif », reconnaît le calendrier hébraïque, les vacances et les journées de commémoration juives, déclare l’hébreu comme langue nationale, relègue l’arabe à un statut spécial et jure d’encourager les implantations.

Les membres de la Knesset votent sur les amendements au projet de loi sur l’État-nation juif proposé à la Knesset, le 16 juillet 2018. (Miriam Alster/Flash90)

Le texte ne fait aucune référence à l’égalité entre tous les citoyens israéliens qui est, elle, inscrite dans la Déclaration de l’Indépendance – qui jurait en 1948 que l’Etat naissant garantirait « l’égalité complète des droits sociaux et politiques à tous les habitants, indépendamment de la religion, de la race ou du sexe ».

Nimr a expliqué que la loi avait amené son fils, qui a récemment terminé le lycée, à reconsidérer la nécessité de son service militaire.

« Il n’est plus sûr de vouloir le faire », explique Nimr. « Il se demande pourquoi il devrait protéger un état qui le considère comme un citoyen de seconde zone ».

Les Druzes israéliens, qui suivent une émanation de l’islam chiite ancienne de 1 000 ans, ne représentent que 1,61 % de la population israélienne de presque neuf millions de personnes – soit approximativement 143 146 individus qui vivent principalement dans des villages du nord d’Israël. Ils ont, dans l’histoire, apporté des contributions majeures au service public dans le pays, et en particulier dans le domaine de la sécurité.

Les manifestants druzes et leurs soutiens lors d’un rassemblement sur la place Rabin de Tel Aviv contre la loi sur l’Etat-nation, le 4 août 2018 (Crédit: Tomer Neuberg/Flash90)

Samir al-Asad, un lieutenant-colonel à la retraite âgé de 51 ans qui est resté 22 ans dans l’armée, affirme que la législation l’a profondément mortifié.

« Israël est mon pays », s’exclame Asad, l’un des nombreux organisateurs du rassemblement de samedi soir. « Je suis fier d’être Israélien, mais je me sens humilié par ce texte ».

La manifestation de samedi n’a pas été la première action publique entreprise par les Druzes israéliens depuis le passage de la loi. Au début de la semaine dernière, les leaders de la communauté ont monté un chapiteau de protestation sur la place Rabin et deux officiers druzes de l’armée israélienne, notamment un commandant-adjoint d’une unité de combat, ont fait savoir sur Facebook qu’ils avaient l’intention de présenter leur démission en signe de protestation.

Tandis que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a rencontré des leaders druzes pour évoquer leurs inquiétudes sur la législation sur l’Etat-nation, il a également toutefois continué à prendre la défense de cette dernière.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, au centre, rencontre Sheikh Muafak Tariff, leader spirituel de la communauté druze d’Israël, le ministre des communications Ayoub Kara, à gauche, et d’autres leaders druzes à son bureau de Jérusalem pour évoquer la loi sur l’Etat-nation, le 27 juillet 2018 (Crédit : Kobi Gideon/GPO/Flash90)

Lors d’une réunion du cabinet organisée dimanche, Netanyahu a rejeté les critiques de la loi en affirmant que les autres textes quasi-constitutionnels protégeaient les droits individuels de tous les Israéliens. Il a également déclaré que la loi était nécessaire pour garantir qu’ « Israël ne restera pas seulement démocratique mais aussi l’Etat-nation du peuple juif et du peuple juif seul ».

Mais, dans une tentative apparente d’apaiser les critiques des Druzes, le bureau du Premier ministre a avancé lundi dernier une proposition qui veut ancrer dans une législation séparée le statut des Druzes et des Circassiens, un autre groupe minoritaire qui sert en grand nombre dans le secteur israélien de la sécurité, et qui leur fournirait, ainsi qu’aux autres qui défendent l’état, des avantages financiers.

Même si les responsables de la communauté druze ont fait des commentaires positifs sur cette proposition, ils n’y ont pas encore officiellement répondu.

Akram Hasson, législateur druze issu du parti Koulanou qui appartient à la coalition de Netanyahu et qui a, lui-même, voté contre le texte qu’il a qualifié de « coup de couteau dans le dos », a déclaré qu’il pensait qu’il y avait deux manières de prendre en charge les inquiétudes de sa communauté.

Akram Hasson, député de Koulanou, pendant son serment devant la Knesset, à Jérusalem, le 1er février 2016. (Crédit : Issac Harari/Flash90)

« Ce problème peut être résolu », a estimé Hasson, ancien maire de Daliyat al-Karmel, le plus grand village druze en Israël.

« L’un des moyens est d’ajouter une référence à l’égalité pour tous les citoyens israéliens dans la loi actuelle, et notamment leur droit à s’établir où ils le veulent en Israël et à se définir comme faisant partie de la nation israélienne. Un autre moyen est d’inclure une référence à l’égalité dans une nouvelle loi ».

Des liens qui remontent à l’ère du mandat

La relation entretenue par les Druzes et les Juifs remonte à avant l’établissement de l’Etat d’Israël, en 1948.

Les résidents de certains villages druzes qui étaient en conflit avec leurs voisins musulmans avaient établi des alliances avec les Juifs durant la période du mandat britannique, selon Rami Zeedan, professeur à l’université du Kansas, qui a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire des Druzes en Israël.

« Les deux communautés étaient minoritaires à ce moment-là », a expliqué Zeedan. « Alors certains villages druzes ont formé des alliances individuelles avec les communautés juives des alentours ».

Dans les années qui ont suivi l’établissement de l’Etat, cette relation est devenue plus étroite. En 1956, le service militaire obligatoire s’est appliqué aux Druzes, ce qui a augmenté significativement leur présence dans l’armée.

Zeedan affirme que les responsables druzes de l’époque avaient subi des pressions pour accepter cette initiative du gouvernement israélien de les enrôler.

Rami Zeedan, professeur à l’université du Kansas, a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire des druzes en Israël (Autorisation : Rami Zeedan)

« Le gouvernement a agi de manière persistante pour obliger les responsables druzes à envoyer les membres de leur communauté dans l’armée », a-t-il dit. « A la base, le gouvernement avait clairement établi que le chemin de l’intégration pour la communauté druze au sein d’Israël passerait par le service militaire ».

Certains autres historiens affirment pour leur part que ce sont les leaders de la communauté druze qui ont approché le gouvernement pour lui demander de soumettre la communauté au service militaire obligatoire.

« Les dirigeants druzes savaient que la seule voie possible vers l’avancée économique et l’intégration était le service militaire », a ainsi déclaré Gabi Ben-Dor, professeur à l’université de Haïfa et auteur d’un livre sur l’histoire des Druzes en Israël. « Ils ont donc demandé au gouvernement de ne pas exempter leur communauté du service militaire ».

Malgré leur désaccord sur l’histoire exacte des Druzes, Zeedan et Ben-Dor estiment qu’Israël a véritablement réussi à intégrer les Druzes dans le secteur de la sécurité du pays.

Des dizaines de milliers de personnes participent à un rassemblement à Tel Aviv contre la loi sur l’Etat-nation organisé par les druzes, le 4 août 2018 (Crédit: Adam Rasgon/ Times of Israel staff)

Le taux de Druzes effectuant leur service militaire est actuellement plus élevé que celui des Juifs. Selon Hasson, une moyenne de 84% des Druzes en âge de faire l’armée sont enrôlés annuellement, contre 72% des Juifs. Ils détiennent également de hauts postes militaires et ils assument des fonctions majeures dans la police des frontières, dans le service des prisons et autres instances sécuritaires d’Etat. Par exemple, le général de division Kamil Abu Rokon est le chef actuel du COGAT (coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires), la branche du ministère de la Défense assurant la liaison avec les Palestiniens – l’un des rôles les plus éminents et les plus sensibles de tout l’establishment sécuritaire.

Toutefois, alors que les Druzes israéliens ont été fortement intégrés dans les services de sécurité, leurs communautés n’ont pas récolté les mêmes avantages que les villes juives avoisinantes, expliquent Zeedan et Ben-Dor.

Les budgets pour les salaires et l’éducation dans les municipalités druzes sont au même niveau que ceux des communautés juives. Mais les budgets pour les infrastructures et le développement sont, depuis des décennies, 25 à 40 % inférieurs à ceux des municipalités juives, selon Zeedan.

« Quand on traverse un village druze, il est manifeste que l’Etat n’y a pas fait les mêmes investissements en termes d’infrastructure que dans une ville voisine juive », dit-il.

Les Druzes manquent également de terrains sur lesquels construire et aucun nouveau village druze n’a été établi depuis la fondation d’Israël, même si le nombre de membres a été multiplié par dix, ajoute Ben-Dor.

Les nouveaux mariés druzes doivent se battre pour trouver un terrain pour y construire une habitation dans leur communauté, poursuit-il.

Photo d’illustration: Un service à la mémoire des soldats israéliens dans le cimetière militaire du village druze d’Isfiya dans le nord d’Israël (Crédit : Service de presse du gouvernement)

La première nouvelle ville druze de l’histoire d’Israël devrait s’établir en Basse-Galilée dans les années à venir (un porte-parole de Netanyahu n’a pas répondu à une demande de commentaires sur les inégalités de financement et les autres aspects de la relation).

La forte réaction d’un grand nombre de Druzes israéliens à la loi de l’Etat-nation ne reflète pas seulement la frustration qu’elle a engendrée, a expliqué le député Hasson de Koulanou, mais également « les années de discrimination » que la communauté a subies.

« L’Etat nous traite comme des égaux en ce qui concerne le service militaire mais il nous considère comme des citoyens de seconde zone lorsqu’on en vient à d’autres sujets, comme les budgets et les terrains », a noté Hasson.

« Je n’ai aucun doute sur le fait que la réaction à la loi sur l’Etat-nation a également à voir avec les années de discrimination que nous avons dû affronter ».

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