Pourquoi les survivants tsiganes de la Shoah se tournent vers les Juifs
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Pourquoi les survivants tsiganes de la Shoah se tournent vers les Juifs

Le manque d'organisation et le racisme qui a ciblé la communauté l'ont empêché d'obtenir une indemnisation appropriée

Pavel Preida, survivant rom de l'Holocauste en Moldavie et le document qui établit qu'il a été détenu dans un camp de concentration (Autorisation : Centre national rom de Moldavie)
Pavel Preida, survivant rom de l'Holocauste en Moldavie et le document qui établit qu'il a été détenu dans un camp de concentration (Autorisation : Centre national rom de Moldavie)

CHISINAU, Moldavie – En septembre dernier, environ 70 survivants roms de la Seconde Guerre mondiale en Moldavie ont reçu une indemnisation de la part de l’Allemagne.

Mais les réparations offertes à ces personnes âgées dans ce pays, le plus pauvre de l’Europe, n’ont pas pris la forme de liquidités – seulement de produits alimentaires et de charbon qui sera utilisé comme moyen de chauffage et uniquement pendant quelques mois. Le budget s’élève à environ 600 dollars par personne.

« Ce sont des gens qui n’ont jamais bénéficié d’une indemnisation auparavant », commente Marin Alla, directeur de la Voix pour la coalition des Roms, une ONG qui distribue ces aides de la part de la fondation EVZ, basée en Allemagne.

« Ils tentent de survivre. Certains touchent une pension de 15 euros par mois, d’autres obtiennent 50 euros par mois ».

Hel indique qu’il reste dorénavant environ 600 roms ayant traversé la Seconde Guerre mondiale encore en vie en Moldavie mais que le financement apporté par l’Allemagne n’est pas suffisant pour leur venir tous en aide.

Aucun des rescapés roms de l’Holocauste en Moldavie ne reçoit actuellement de pensions de l’Allemagne, ajoute-t-il.

Les survivants juifs de l’Holocauste en Moldavie qui ont été placés dans des camps, dans des ghettos et assignés aux travaux forcés reçoivent une pension de 336 euros par mois depuis 1998. Même les juifs moldaves qui avaient fui l’occupation fasciste ont été éligibles à un fonds exceptionnel de 2 556 euros depuis 2013 venant indemniser les difficultés rencontrées selon Greg Schneider, vice directeur-général de la Claims Conference (Conference on Jewish Material Claims Against Germany).

Claims Conference chief Greg Schneider visiting a Nazi victim at her home in Moldova. (Photo credit: Courtesy of Claims Conference/JTA)
Greg Schneider, vice président exécutif de la Claims Conference, rend visite à une victime des nazis en Moldovie. (Crédit : Claims Conference/JTA)

De plus, les Juifs victimes du nazisme en Moldavie reçoivent de l’aide : Des soins à domicile, de la nourriture, des médicaments, ainsi que des vêtements d’hiver et du charbon. Presque 700 personnes âgées en Moldavie bénéficient actuellement de ce soutien, selon la Claims Conference.

La situation en Moldavie est similaire à celle du reste de l’Europe où les programmes de compensation pour les rescapés tsiganes de la Shoah sont apparus des décennies après que les survivants juifs ont commencé à être indemnisés – ou pas du tout.

« Les autorités ont dit : ‘Les Roms n’ont rien de toute façon, alors de quoi devraient-ils êtres compensés ? », déclare Mirjam Karoly, haute conseillère sur les questions des Roms et des Sintis à l’organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, dont le père est né dans un camp de concentration rom en Autriche.

« Les autorités ont dit : Les Roms n’ont rien de toute façon, alors de quoi devraient-ils êtres compensés ? »

« Ils étaient des victimes de seconde classe. Les autorités ont dit que les Roms n’avaient pas été victimes de l’Holocauste parce qu’ils avaient été placés dans des camps en prévention de crimes à venir car ils étaient des criminels. Ces autorités ont utilisé le même langage que les nazis », explique-t-elle.

Les indemnisations accordées aux rescapés tsiganes ont varié d’un pays à l’autre.

Il a été annoncé par exemple il y a un an que les survivants roms en République tchèque obtiendraient un paiement exceptionnel de 2 500 euros chacun en résultat de mois entiers de négociations entre les ministères des Affaires étrangères tchèque et allemand.

Des familles roms attendent la déportation sous garde armée à Asperg, en Allemagne, durant la Shoah. (Crédit : Bundesarchiv Bild)
Des familles roms attendent la déportation sous garde armée à Asperg, en Allemagne, durant la Shoah. (Crédit : Bundesarchiv Bild)

En Roumanie, 200 survivants roms ont commencé à recevoir des pensions mensuelles de la part de l’Allemagne il y a deux ans – mais seulement grâce aux efforts d’un historien dévoué. Parce que cette compensation est arrivée 70 ans après la guerre, très peu des survivants étaient encore en vie.

C’est Petre Matei, chercheur à l’Institut national Elie Wiesel pour l’étude de l’Holocauste en Roumanie, qui a aidé les rescapés roms à réclamer des pensions allemandes dans le pays. Il a indiqué que la raison pour laquelle les Roms avaient commencé à toucher des fonds des décennies après les survivants juifs est qu’un grand nombre de Roms sont analphabètes, que la communauté rom n’est pas organisée et que les discriminations abondent encore contre les Roms.

« Le problème des Roms, c’est qu’ils ne peuvent ni lire ni écrire et que même s’ils le pouvaient, ils seraient incapables de parler l’allemand », dit Matei. « Et également, si l’antisémitisme peut être problématique, ne pas aimer les gitans en Europe orientale n’est pas considéré comme aussi dangereux. »

« Si l’antisémitisme peut être problématique, ne pas aimer les gitans en Europe orientale n’est pas considéré comme aussi dangereux »

Sur les 300 survivants roms de la Shoah en Roumanie qui ont réclamé des pensions à l’Allemagne parce qu’ils avaient été déportés dans des camps de concentration, 200 rescapés ont reçu des pensions qui s’élèvent en moyenne à 200 euros mensuels plus une somme approximative de 12 000 euros supposée venir compenser l’argent qui aurait dû être payé au cours des dix dernières années, établit Matei.

Les cent autres survivants roms des camps de concentration n’ont pas reçu de pensions parce qu’ils avaient moins de 11 ans pendant la guerre. Les autorités allemandes ont donc décidé qu’ils étaient trop jeunes pour avoir subi les travaux forcés, explique Matei. Ces 100 personnes sont devenues éligibles à un paiement exceptionnel versé cette année par l’Allemagne.

Des femmes et des enfants roms à Agram, en Croatie, durant la Shoah en 1941 (Crédit : Bundesarchiv Bild)
Des femmes et des enfants roms à Agram, en Croatie, durant la Shoah en 1941 (Crédit : Bundesarchiv Bild)

Le nombre de Roms ayant été indemnisé dans d’autres pays n’est pas clair, les programmes de compensation mis en place ayant souvent réuni les roms aux autres communautés concernées.

En résultat, les Roms ont été souvent sous-représentés, selon Ralf Possekel, chargé de la gestion qualité au sein de la fondation EVZ en Allemagne, qui est financée par le gouvernement allemand et des entreprises privées pour compenser les victimes des camps de travaux forcés allemands.

« Notre expérience est que lorsque nous avons élaboré un projet général pour les survivants, très peu de Roms se sont présentés », note Possekel. « Il est difficile d’atteindre les Roms, il est difficile de les inclure ».

« Il est difficile d’atteindre les Roms, il est difficile de les inclure »

En raison de cette observation, EVZ a commencé à travailler directement avec des organisations roms pour venir en aide aux rescapés de la communauté. En plus du projet en Moldavie qui a débuté au mois de septembre, EVZ a développé neuf initiatives similaires en Ukraine et une en Russie et prévoit d’étendre le programme en Bulgarie, en Serbie et en Roumanie, a ajouté Possekel.

Les budgets de ces projets sont faibles et ce ne sont pas des liquidités qui sont directement versées aux bénéficiaires. EVZ finance des produits alimentaires, des réparations dans les maisons et des aides bénévoles pour les personnes âgées, précise Possekel.

L’une des initiatives d’EVZ en Ukraine vise à réunir une organisation rom pour les survivants de l’Holocauste et une organisation juive parce que « les Juifs ont une immense expérience du travail avec les rescapés », déclare Possekel.

Un cimetière juif. Illustration. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)
Un cimetière juif. Illustration. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

Et en effet, si les communautés juive et rom n’ont pas été proches au niveau historique, toutes les deux ont payé le prix fort pendant la Seconde Guerre mondiale.

Sur les 25 000 roms déportés dans des camps de concentration en Roumanie depuis la Moldavie et la Roumanie entre 1942 et 1944, seuls approximativement 11 000 ont survécu, selon Ion Duminica, un chercheur rom de l’Académie des Sciences en Moldavie. Mais ce chiffre reste, au mieux, une estimation, ajoute-t-il.

Trompés par la propagande fasciste au sujet des « camps de travail », les Roms sont morts de faim, du typhus et de froid. Il y a eu des cas de cannibalisme avec des parents qui ont tenté de sauver leurs enfants affamés en les nourrissant avec les cadavres des membres de leurs familles, raconte Duminica.

« Les Roms ont dit : On aurait aimé être exécutés comme les Juifs »

« Les Roms ont dit : On aurait aimé être exécutés comme les Juifs », poursuit Duminica qui s’est entretenu avec des rescapés. « Lorsqu’ils se souviennent [de cette époque], ils commencent à pleurer ».

Partout dans le monde, les historiens estiment qu’entre 500 000 et un million et demi de Roms ont été assassinés pendant l’Holocauste, certains pays – comme l’Allemagne, l’Autriche et les états Baltes – ayant perdu toute leur population rom.

Des femmes roms dans le ghetto de Lublin, en 1941 (Crédit : Domaine public)
Des femmes roms dans le ghetto de Lublin, en 1941 (Crédit : Domaine public)

« Un grand nombre de groupes ont été pris pour cible par les nazis mais seuls les Juifs et les Roms ont été victimes de la Solution finale, victimes de génocide », déclare le professeur Ian Hancock, directeur des Archives et du centre de documentation sur les roms à l’université du Texas, à Austin.

Hancock souligne que les Roms également ont vu leurs propriétés volées pendant la Shoah – leur or, leurs chevaux et leurs maisons – et qu’ils ont donc droit à une compensation.

En Moldavie, jusqu’à présent, cette indemnisation n’a pas été accordée.

« On nous a maltraités alors et on nous maltraite encore », explique Artur Cerari, le baron rom de Moldavie qui est considéré comme le chef rom le plus respecté dans l’ancienne Union soviétique. « Les Juifs obtiennent des pensions chaque année et chaque mois mais les Roms n’ont rien eu ».

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