Pourquoi Netanyahu a-t-il choisi Yossi Cohen du Mossad pour lui succéder ?
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Analyse

Pourquoi Netanyahu a-t-il choisi Yossi Cohen du Mossad pour lui succéder ?

Le chef du renseignement, considéré comme le responsable de la mort du père du nucléaire iranien, est un fidèle de Netanyahu, et son choix favori pour diriger Israël dans l'avenir

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et le conseiller à la sécurité nationale de l'époque, Yossi Cohen, lors d'une conférence de presse au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, le 15 octobre 2015. (Miriam Alster / Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et le conseiller à la sécurité nationale de l'époque, Yossi Cohen, lors d'une conférence de presse au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, le 15 octobre 2015. (Miriam Alster / Flash90)

En août 2019, des proches du Premier ministre Benjamin Netanyahu l’ont entendu prononcer une phrase surprenante.

« Il y a deux personnes que je considère aptes à diriger Israël – Yossi Cohen et Ron Dermer », a-t-il déclaré, faisant référence respectivement au chef du Mossad et à l’ambassadeur d’Israël à Washington.

Il était inhabituel pour Netanyahu de spéculer sur son remplacement, ou même sur tout ce qui pourrait suggérer la fin de son mandat en tant que Premier ministre en poste depuis le plus longtemps en Israël. Ce seul fait a conduit certains à interpréter la fuite, qui n’a jamais été démentie, comme un signal calculé aux députés du Likud et aux candidats à la direction de l’État, leur indiquant que Netanyahu ne considère pas ses collègues politiques comme ses égaux et qu’il prévoit de soutenir un loyaliste extérieur le moment venu.

Mais d’autres ont pris cette remarque au pied de la lettre, et pour de bonnes raisons. Dermer et Cohen sont des loyalistes soigneusement choisis et éprouvés par la crise, qui chapeautent pour Netanyahu les deux piliers centraux de sa politique – et dans son esprit, son héritage : La relation compliquée mais vitale avec les États-Unis, et la campagne acharnée et implacable contre le régime iranien.

Plus que leurs prédécesseurs, et probablement plus que leurs successeurs, les deux hommes sont les rois de leur domaine politique, jouissant de la confiance du Premier ministre et capables de mener des actions politiques audacieuses, même dans des domaines inexplorés et controversés.

Dermer a orchestré le discours de Netanyahu devant le Congrès en 2015 pour dénoncer l’accord nucléaire iranien, et ce malgré la colère de la Maison Blanche. Il a également été la figure clé de la relation étroite que Netanyahu allait plus tard développer avec la Maison Blanche de Trump.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) avec l’ambassadeur israélien aux Etats-Unis Ron Dermer à Washington, le 14 septembre, la vieille de la signature des Accords d’Abraham à la Maison Blanche. (Crédit : Avi Ohayon / GPO)

Mais Dermer, on le croit généralement, ne cherche pas à faire une carrière politique après la fin de son mandat d’ambassadeur.

C’est le maître de l’espionnage Cohen, l’homme d’opérations du Mossad de longue date qui, de l’avis général, est à l’origine de l’élimination spectaculaire du père du nucléaire iranien, Mohsen Fakhrizadeh, la semaine dernière. Il semble prêt à assumer le rôle de dirigeant, et semble avoir la bénédiction de Netanyahu pour cela.

L’influence de Cohen est loin d’être exagérée. Depuis qu’il a pris les rênes de l’agence d’espionnage israélienne en 2016, le Mossad a connu une croissance rapide de ses budgets et de ses effectifs, a développé son infrastructure opérationnelle et s’est engagé dans certaines des actions d’espionnage les plus audacieuses que la région ait jamais connues (selon des rapports étrangers, bien sûr). Il a pratiquement remplacé le corps diplomatique professionnel et le ministère des Affaires étrangères d’Israël dans les théâtres les plus stratégiques, comme les alliances naissantes d’Israël avec le monde arabe sunnite.

D’abord comme conseiller à la sécurité nationale, puis comme directeur du Mossad, Cohen a joué un rôle clé en aidant Netanyahu à centraliser les questions de politique stratégique les plus sensibles et les plus importantes au sein du cabinet du Premier ministre, en mettant hors circuit les institutions et les bases de pouvoir concurrentes, des ministères de la Défense et des Affaires étrangères au cabinet de sécurité.

Sous les feux de la rampe

Peu après l’annonce faite par Netanyahu en 2018 selon laquelle Israël avait récupéré les archives nucléaires secrètes de l’Iran lors d’un étonnant raid nocturne sur une installation près de Téhéran, des médias de premier plan en langue hébraïque ont fait savoir que des sources anonymes leur avaient confirmé que Cohen lui-même avait personnellement supervisé cette audacieuse opération.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu présente des documents dont il dit qu’ils ont été obtenus par les services de renseignement israéliens à partir des archives sur les armes nucléaires de l’Iran, à Tel Aviv, le 30 avril 2018. (Amos Ben-Gershom (GPO))

En avril de cette année, alors que le premier confinement contre le coronavirus avait été mis en place, la presse a de nouveau appris que le Mossad avait engagé ses « moyens stratégiques » pour fournir à Israël l’équipement nécessaire pour lutter contre la pandémie, notamment des respirateurs et des masques. Dans un moment de vanité non contrôlée par un fonctionnaire du Mossad non nommé, il a été suggéré aux journalistes que l’équipement avait été audacieusement arraché à d’autres nations sans méfiance.

C’était un exercice étrange et maladroit de la part de l’agence d’espionnage tant vantée, du genre qui se révèle plus dans son ton que dans les informations transmises. L’affirmation selon laquelle le Mossad aurait volé du matériel médical à d’autres nations en pleine pandémie s’est révélée être une tentative malavisée de laisser entendre qu’il y avait une raison valable de confier l’achat de matériel médical à l’agence d’espionnage. Pourquoi la division des achats du ministère de la Défense ou du ministère de la Santé, qui ont tous deux plus d’expérience que le Mossad dans la négociation et la mise en œuvre de gros achats à l’étranger, n’ont-ils pas été chargés de cette tâche ? Israël a-t-il vraiment volé des fournitures médicales ?

Il est apparu par la suite que les marchés publics étaient moins intéressants que ce qui avait été suggéré initialement. Le Mossad s’était tourné vers des gouvernements amis et leur avait acheté du matériel dont ils pensaient pouvoir se passer. Il a commis quelques erreurs dans le choix du matériel, et certains ont suggéré qu’il payait des tarifs plus élevés que le marché, mais ces erreurs restent des informations non confirmées, car tous les détails concernant les activités du Mossad (c’est-à-dire tous les détails qui n’ont pas été divulgués par le Mossad) sont classifiés.

Et c’est bien là le problème. Les activités du Mossad n’ont pas de comptes à rendre au public dans un sens direct. Il n’y a pas de moyen facile de vérifier ou de critiquer ses activités. L’organisation a des comptes à rendre à Netanyahu, et il n’est donc pas nécessaire de partager le mérite de ses succès.

Le chef du Mossad Yossi Cohen s’exprime lors d’une cyberconférence à l’université de Tel Aviv, le 24 juin 2019. (Flash90)

Ces caractéristiques – le secret, la loyauté et une hiérarchie directement responsable devant le Premier ministre – font de l’agence d’espionnage le véhicule parfait pour un homme comme Cohen, avec l’encouragement et le soutien de Netanyahu, pour construire sa marque et sa présence publique. Ces dernières années, Cohen a rompu avec la tradition de longue date du Mossad en apparaissant en public pour parler des défis de l’agence, en donnant des interviews à la presse, et en s’asseyant au premier rang lors de fonctions diplomatiques, parfois même en souriant aux caméras.

Cette publicité, ainsi que son rôle souvent mentionné dans les négociations qui ont conduit aux récents accords de normalisation d’Israël, les éloges publics répétés de Netanyahu pour le chef des espions, et un flux constant de fuites dans les médias sur les exploits de l’agence ces dernières années, ont fait de Cohen le chef du Mossad de loin le plus visible de l’histoire de l’organisation.

Les dangers se multiplient

Mais la confiance de Netanyahu en Cohen va au-delà de sa loyauté personnelle ou du désir de préparer un successeur.

Cohen est issu d’une famille sioniste religieuse de droite. Il est le descendant de huit générations d’habitants de Jérusalem et le fils d’un combattant de l’organisation armée sioniste de droite pré-étatique Etzel. Il partage une orientation culturelle et politique de base avec le Premier ministre.

Yossi Cohen, alors conseiller à la sécurité nationale, est vu lors d’une réunion de la commission au Parlement israélien, le 8 décembre 2015, assis derrière le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Yonatan Sindel/Flash90)

Et il partage autre chose. Cohen et Dermer sont tous deux d’accord avec la vision que Netanyahu a du chaos à venir.

La préoccupation politique déterminante de Netanyahu découle de son analyse des tendances régionales. Selon lui, le Moyen-Orient va devenir beaucoup plus dangereux et chaotique dans les années à venir, alors que le régime iranien se libère des restrictions internationales et écrase un monde arabe politiquement et militairement affaibli.

Le défi de l’Iran – et sa détermination à renverser la souveraineté westphalienne, ou souveraineté des États dans la région – a déjà provoqué un retour dans tout le Moyen-Orient à des loyautés et des identités plus anciennes et plus profondes. Il n’est plus logique d’avoir une politique iranienne distincte de celle du Liban, ou une politique irakienne qui suppose que le gouvernement central de Bagdad mène la barque dans le pays. La région se divise selon des alliances plus fondamentales, entre chiites et sunnites, entre conservateurs et islamistes.

Les soldats de l’armée iranienne défilent lors d’un défilé militaire marquant le 39ème anniversaire du début de la guerre Iran-Irak, devant le sanctuaire du fondateur de la révolution, l’Ayatollah Khomeini, à la périphérie de Téhéran, en Iran, le 22 septembre 2019. (Bureau de la présidence iranienne via AP)

Au lendemain de l’assassinat de Fakhrizadeh, l’ancien chef de la CIA [et ex-conseiller de Barack Obama pour la sécurité intérieure et la lutte antiterroriste] John Brennan, s’est exprimé sur Twitter pour dénoncer le « terrorisme d’État » et la « violation flagrante du droit international » représentés par l’assassinat d’un haut responsable militaire iranien.

C’était un moment de choc culturel intense. Le chef des espions d’Obama a déploré la violation de l’ordre westphalien, le défi que l’assassinat représente pour les immunités sacrées de l’administration. « Ces assassinats sont très différents des frappes contre les chefs terroristes et les agents de groupes comme Al-Qaida et l’État islamique, qui ne sont pas des États souverains », a expliqué M. Brennan.

C’est un point de vue compréhensible pour un ancien haut fonctionnaire américain, mais la panique morale sonne creux au Moyen-Orient. Même un coup d’œil rapide dans la région révèle que le régime dirigé par Ali Khamenei est résolument transnational, finançant, armant et contrôlant des milices au Liban, au Yémen, en Syrie et en Irak. Il a envoyé des agents pour faire sauter des bombes dans les communautés juives du monde entier et a passé la majeure partie des 25 dernières années à essayer d’échapper aux restrictions du traité de non-prolifération nucléaire.

Non seulement le régime iranien ne croit pas beaucoup au caractère sacré de la souveraineté de l’État (sauf la sienne, bien sûr), mais il partage avec les autres mouvements islamistes un credo directeur qui considère le système d’État moderne imposé au Moyen-Orient par les puissances européennes il y a un siècle comme un carcan responsable d’une grande partie de la faiblesse et du désordre au cœur de l’islam.

La réponse de Brennan et le tollé diplomatique dans certains milieux qui a suivi l’assassinat de Fakhrizadeh sont considérés en Israël et dans une grande partie du monde arabe sunnite comme une sorte de myopie délibérée qui n’offre ni sécurité ni réponses à ceux qui, dans la région, doivent faire face à la dure réalité d’un Iran expansionniste.

Le Moyen-Orient entre donc dans une période dangereuse, selon ce point de vue, avec des adversaires puissants s’armant rapidement, déployant de vastes arsenaux de missiles de précision, des milices transnationales par procuration, et même des armes nucléaires ; avec des États faibles et une architecture de sécurité internationale qui s’évapore rapidement alors que la retraite américaine laisse derrière elle un vide qui n’est que partiellement rempli par des puissances locales comme Israël et la Turquie.

Entrée en scène de Cohen

L’actuel directeur de l’espionnage israélien a gravi les échelons du Mossad en tant qu’homme d’opérations, se forgeant une réputation d’exploits audacieux et intelligents et obtenant le poste de directeur adjoint en 2011. C’est de ce poste qu’il a été arraché par Netanyahu et nommé conseiller à la sécurité nationale en 2013.

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Des images de vidéosurveillance montrant un agent du Mossad lors de l’assassinat de Mahmoud al-Mabhouh à Dubaï en 2010, telles que diffusées par la police de Dubaï. (Capture d’écran via YouTube)

Ces années ont été une période délicate pour la branche opérationnelle du Mossad. Le meurtre du trafiquant d’armes du Hamas Mahmoud al-Mabhouh à Dubaï en 2010 a été filmé par des caméras de sécurité qui auraient exposé les visages d’une importante équipe de tueurs du Mossad. Après ce fiasco, l’organisation aurait pris du recul par rapport aux audacieuses escapades internationales. Sous la direction de Tamir Pardo, chef de l’agence, qui a dirigé l’organisation de 2011 à 2016, peu d’opérations ont été décidées.

Cohen a obtenu de Netanyahu le poste de chef du Mossad en 2016 après avoir promis au Premier ministre un retour à des opérations audacieuses et stratégiquement importantes – et une focalisation sur l’Iran à la manière d’un laser.

Cohen aurait joué un rôle clé dans le réaménagement des opérations du Mossad en réponse aux défis révélés par l’affaire Mabhouh : À savoir, l’omniprésence des caméras, des scanners biométriques (11 des membres présumés de l’équipe du Mossad auraient fait scanner leur rétine comme mesure de routine à l’aéroport de Dubaï, scanners qui ont ensuite été partagés avec Interpol), et d’autres instruments de surveillance de masse.

L’ancien directeur du Mossad, Tamir Pardo, intervient lors de la Meir Dagan Conference for Strategy and Defense au Netanya Academic College, le 21 mars 2018. (Meir Vaaknin/Flash90)

« Cela vous semble amusant, ce truc Instagram, qui permet à votre téléphone portable d’identifier les têtes avec un carré jaune et à une personne de s’identifier presque automatiquement en utilisant des systèmes automatiques presque partout », a déclaré M. Cohen lors d’une conférence du ministère des Finances en 2018. « Mais une grande partie des problèmes ou des défis rencontrés par [le Mossad] sont liés au fait que votre véritable passeport est votre empreinte digitale, votre iris, votre visage…. Essayez d’imaginer dans quel monde opèrent les guerriers du Mossad, le personnel opérationnel du Mossad ».

La réponse, selon un rapport détaillé dans Haaretz de 2018 : le Mossad sous Cohen a cessé d’employer des agents israéliens directement dans les opérations étrangères. Lors de la frappe de décembre 2016 contre l’ingénieur de drones du Hamas Mohammad a-Zawari en Tunisie, largement attribuée au Mossad, une équipe internationale importante et complexe, dont chaque partie n’était responsable que d’une infime partie de l’opération et ignorait probablement les autres parties, a mené l’attaque. Les tueurs à gages eux-mêmes étaient apparemment des ressortissants bosniaques.

Ce nouveau modus operandi, qui met l’accent sur les mercenaires et les complices involontaires, est probablement responsable de la fuite propre dans les cas du vol des archives nucléaires (confirmé par Netanyahu comme une opération du Mossad) et de l’assassinat de Fakhrizadeh (sur lequel Israël reste officiellement muet).

En effet, si même la moitié des informations sur les activités du Mossad depuis 2016 sont correctes, Cohen a tenu sa promesse à Netanyahu. Et Netanyahu a réagi en s’appuyant de plus en plus sur Cohen et en augmentant considérablement le budget et le personnel de son agence.

Benjamin Netanyahu (à gauche) et Yossi Cohen examinent des documents sur une photo postée sur les médias sociaux par Netanyahu le 7 décembre 2015, peu après avoir nommé Cohen comme nouveau chef du Mossad. (PMO/Facebook)

Le budget du Mossad serait maintenant estimé à plus de 10 milliards de NIS et ses effectifs, selon des informations non confirmées dans les médias, à plus de 7 000 personnes, soit plus que toutes les agences d’espionnage comparables, à l’exception de la CIA. Ce n’est pas par hasard que les commentaires de Cohen sur l’espionnage à l’ère numérique en 2018 ont été faits lors d’une conférence du département des budgets du ministère des Finances. Les fonctionnaires qui connaissent les activités de l’agence affirment qu’aucune demande de budget faite par Cohen n’est rejetée.

Le Mossad sous Cohen est devenu un instrument de grande stratégie pour un Premier ministre préoccupé par de très grandes menaces stratégiques. Sa place unique dans la hiérarchie du gouvernement israélien lui confère une indépendance et une flexibilité qui permettent à Netanyahu de mener sa politique, sans être gêné par des adversaires politiques ou le contrôle public.

Et cela a fait de Cohen lui-même l’architecte indispensable de la vaste campagne de Netanyahu visant à perturber les programmes nucléaires et de missiles de précision de l’Iran et à construire de nouvelles alliances stratégiques contre le chaos qui menace.

Netanyahu ne voit pas en Cohen un simple protégé, mais l’audacieux stratège dont Israël aura besoin pour surmonter en toute sécurité la crise à venir. Son patronage est autant une déclaration sur la direction que Netanyahu pense prendre au Moyen-Orient qu’une déclaration sur la personne qu’il considère comme son digne successeur.

L’assassinat de Fakhrizadeh, si c’est bien l’œuvre de Cohen, n’est qu’un début.

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