Prévenir le terrorisme juif et arabe, un ancien du Shin Bet explique sa méthode
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Interview

Prévenir le terrorisme juif et arabe, un ancien du Shin Bet explique sa méthode

Après 30 ans passés à l'agence, Avi Arieli révèle une grande partie de son fonctionnement, et sa théorie pour combattre l'extrémisme, basée plus sur l'éducation que sur la sécurité

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Avi Arieli chez lui, dans l'implantation de Kfar Adumim, le 21 octobre 2018. (Jacob Magid/Times of Israel)
Avi Arieli chez lui, dans l'implantation de Kfar Adumim, le 21 octobre 2018. (Jacob Magid/Times of Israel)

KFAR ADUMIM, Cisjordanie – Un groupe d’adolescents palestiniens de Jérusalem-Est sont en train de jouer au football quand un agent du Shin Bet se gare sur le terrain, suivi par une Jeep militaire, et leur demande de s’arrêter.

La scène aurait pu faire croire au début d’une altercation, mais Avi Arieli veut simplement se joindre au jeu.

« Ah, Capitaine », disent les jeunes, en reconnaissant respectueusement l’agent de terrain du Shin Bet. « Venez, entrez ».

En se remémorant la scène qui s’est déroulée il y a plusieurs décennies, Arieli a reconnu que sa démarche avait plus choqué les agents de sécurité qui l’accompagnaient que les jeunes Palestiniens. « Au début, ils pensaient que j’étais fou, mais ils ont fini par s’habituer à mon style. »

C’est ce « style » qui, selon Arieli, l’a guidé pendant 30 ans au Shin Bet, où il a gravi les échelons pour finalement devenir le chef de la  » Division juive  » du service de sécurité, qui lutte contre le terrorisme non arabe.

Lors de l’une de ses premières interviews depuis qu’il a pris sa retraite plus tôt cette année, ce sexagénaire père de six enfants a parlé de ses expériences de lutte contre le terrorisme arabe et juif, ainsi que de la formule qu’il considère comme la meilleure pour les combattre tous deux.

A titre d’illustration : Des écoliers palestiniens jouent au football le long de la barrière de sécurité en Cisjordanie (Flash90)

C’est l’éducation, imbécile.

Assis dans son salon du village de Kfar Adumim, Arieli résume la doctrine : « Il s’agit de prévenir le terrorisme avant même qu’il ne se développe. »

Pour illustrer son propos, Arieli a décrit un scénario dans lequel un soldat voit un terroriste armé qui fonce sur lui de l’autre côté d’une clôture de la frontière.

« A ce stade, il n’y a que deux possibilités de dénouement : soit le soldat tire sur le terroriste, soit le terroriste tire sur le soldat », explique-t-il.

« Mais la prévention dont je parle a lieu bien avant que le terroriste n’atteigne cette barrière. Mon but est de l’empêcher d’avoir envie de passer à l’attaque. »

Pour y parvenir, Arieli fait valoir que tout se résume à un seul facteur : l’éducation. « L’éducation apporte la sécurité », affirme-t-il.

Avi Arieli chez lui, dans l’implantation de Kfar Adumim, le 21 octobre 2018. (Jacob Magid/Times of Israel)

Dans le cas du match de football, l’ancien responsable du Shin Bet a expliqué que son entrée sur le terrain lui permettait de donner une sorte de cours informel.

« Après avoir joué un peu, on commence naturellement à parler. J’entends parler de leurs luttes et, entre-temps, je peux les mettre en garde contre des délits tels que le lancer de pierres », dit-il, ajoutant que ces conversations permettent aux adolescents de le voir comme un être humain plutôt que comme « l’ennemi ».

Contrairement à la plupart des recrues, il n’est pas arrivé à l’agence immédiatement après son service militaire. Arieli a d’abord passé sept ans à enseigner au lycée Himmelfarb de Jérusalem, où il est devenu le plus jeune directeur adjoint de la prestigieuse école religieuse.

Bien qu’Arieli reconnaisse que s’exposer en tant qu’agent du Shin Bet au milieu d’un village palestinien l’a mis en danger, il explique que cela a été fait « dans l’espoir que ma présence puisse influencer positivement au moins une personne ».

Avec sa tête bien rasée, son ton calme mais énergique et sa remarquable capacité à tenir une conversation de quatre heures sans dessiner le moindre sourire, Arieli adopte le comportement de l’agent de sécurité israélien stéréotypé. Mais son passé ne l’est pas.

« Pas un seul élève n’a été mis à la porte pendant mon mandat », s’est-il vanté, soulignant un autre aspect de la philosophie éducative qu’il a apportée avec lui au Shin Bet.

L’ancien chef de la division juive du Shin Bet, Avi Arieli, fait une présentation aux États-Unis sur les défis stratégiques auxquels Israël est confronté. (Autorisation)

« Vous ne pouvez pas renvoyer des enfants de l’école, quelles que soient les circonstances. Plus l’étudiant est difficile, plus vous devez vous investir. »

Bien qu’Arieli ait admis que les Palestiniens avec lesquels il avait un lien en tant qu’agent de terrain au-delà de la Ligne verte étaient avant tout perçus comme des combattants potentiels, « ils sont aussi devenus mes élèves dans une certaine mesure ».

Et pour l’ancien professeur, cela signifiait qu’ils ne pouvaient pas non plus être négligés.

C’est ce qui a amené Arieli à rejoindre les jeunes Palestiniens sur le terrain de football, à fumer du narguilé avec eux dans les cafés et à se rendre chez leurs parents pour vérifier leurs conditions de vie.

Bien que cette motivation fasse de lui un candidat tout désigné pour le Shin Bet, Arieli n’avait pas envisagé la possibilité de travailler dans le milieu de la sécurité avant la première Intifada en 1987, après le déclenchement de celle-ci. C’est alors qu’il a rencontré un ami de l’agence qui lui a conseillé de postuler.

Arieli a reçu peu après un appel téléphonique d’un recruteur qui « était certain que j’étais fou ».

À cette époque, il était marié, âgé de 30 ans, avec une carrière prometteuse et quatre enfants – un profil inédit parmi les nouvelles recrues, mais qui, selon Arieli, en faisait un meilleur candidat pour l’agence.

« Le Shin Bet est une organisation civile, pas militaire. Il faut être capable de regarder la vie avec ses yeux, pas au travers du viseur d’une arme, comme c’est souvent le cas de ceux qui sortent directement de l’armée », explique-t-il.

Clashes in Ramallah during the first intifada (photo by Nati Shohat/Flash90)
Affrontements à Ramallah pendant la première Intifada (Nati Shohat/Flash90)

Arieli a passé les différentes étapes de la procédure de sélection et s’est vu offrir un poste. Cependant, il a conditionné son acceptation au fait d’être autorisé à rentrer chez lui tous les soirs pendant l’année et demie de sa formation pour être avec sa jeune famille.

Évidemment impressionné par son culot, l’agence a accepté et Arieli a commencé son service Shin Bet au milieu de l’année 1988 avec des cours intensifs en études arabes et moyen-orientales.

Faire en sorte que les Palestiniens « trahissent leur camp ».

Une autre partie de sa formation portait sur le recrutement d’informateurs. Arieli a divulgué des détails sur ce processus délicat, expliquant que « cela ne peut se faire que par la persuasion, et non par la menace ou la force ».

Vous devez les traiter avec respect. Certains de mes informateurs sont devenus de très bons amis.

Il a catégoriquement rejeté les allégations selon lesquelles le Shin Bet menace de révéler l’orientation sexuelle secrète de Palestiniens qui n’acceptent pas de travailler comme informateurs pour l’agence.

« Si je menace un informateur potentiel, je sais qu’à partir de ce moment précis, il réfléchit déjà à la façon de me trahir », explique Arieli. « Je veux quelqu’un qui soit prêt à risquer sa vie pour moi et mon pays, pas l’inverse ».

Il a dit avoir passé beaucoup de temps sur le terrain à connaître les diverses dynamiques et affiliations politiques des communautés de sa région de responsabilité, ce qui l’a préparé à prendre des décisions éclairées quant aux personnes en qui on peut avoir confiance comme informateurs.

Photo illustrative de Palestiniens jouant au football en solidarité pour les prisonniers en grève de la faim devant la prison d’Ofer en Cisjordanie, le 11 juin 2014. (Issam Rimawi / Flash90)

Ces personnes sont ensuite attirées par des « avantages » tels que l’argent, l’emploi ou l’aide médicale. Cependant, Arieli a souligné que de tels avantages à eux seuls ne suffisent jamais à convaincre quelqu’un de « trahir son propre camp ».

Si je ne m’investis pas aussi dans la personnalité et le bien-être de mon informateur, je risque de me faire griller. »

« Vous devez les traiter avec respect. Certains de mes informateurs sont devenus de très bons amis », confie-t-il en toute franchise.

Arieli reconnaît le degré de risque pris par les Palestiniens qu’il a recrutés.

Pendant la première Intifada, des centaines de Palestiniens ont été assassinés parce qu’on les soupçonnait de collaborer avec Israël. « La grande majorité d’entre eux ne l’étaient pas », a-t-il assuré.

Mais l’un des informateurs d’Arieli a été tué quand il a été démasqué. « C’est douloureux parce que vous établissez un lien avec votre informateur. Indépendamment de la différence d’âge, c’est comme un enfant dont vous êtes responsable. »

« En fin de compte, il a accepté de travailler avec moi parce qu’il estimait que c’était aussi dans son propre intérêt », a résumé l’ancien responsable du Shin Bet.

« Une vie normale »

Arieli a passé près de deux décennies comme agent de terrain à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Au cours de cette période, ses collègues et amis Chaim Nachmani et Noam Cohen ont été tués par leurs informateurs respectifs en 1993 et 1994 – incidents qui, dit-il, l’ont profondément bouleversé.

L’ancien responsable du Shin Bet a révélé que s’il n’avait jamais été en danger physique direct, il avait été menacé.

Sur cette photo prise le 15 octobre 1994, on voit la maison à Jérusalem-Est, où le soldat israélien kidnappé Nachshon Wachsman était détenu. (Flash90)

Après l’enlèvement de Nachshon Wachsman par des terroristes du Hamas en 1994, les forces de sécurité israéliennes ont tenté en vain de le secourir en informant par inadvertance les ravisseurs du sergent de 19 ans de Tsahal qui fut tué par balle, avant que des forces spéciales puissent le récupérer.

Trois membres du Hamas ont également été tués au cours du sauvetage raté et, en réaction, l’organisation terroriste a mis à prix la tête d’Arieli, qu’ils pensaient responsable de la localisation du lieu où Wachsman se trouvait détenu.

« Ils se trompaient. Ce n’est pas à moi que revient le mérite, mais ils ont quand même appelé à mon assassinat », a-t-il dit.

Mes enfants ont dû grandir dans une maison qui n’était pas ‘normale’. Je ne regrette pas mon choix. Je sais combien de vies j’ai pu sauver, mais je suis aussi conscient des conséquences.

Lorsqu’on lui a demandé comment sa famille avait géré son engagement, Arieli a reconnu que les longues heures passées loin de chez lui avaient probablement eu un impact négatif.

« Ils me voyaient à la maison en train de faire le kiddoush (bénédiction sur le vin) le vendredi soir et tout d’un coup je recevais un appel et je devais partir ».

Il a raconté, de façon amusante, l’histoire de son fils qui avait dit à son professeur de maternelle qu’il était à moitié arabe, ce que son père a compris plus tard, à cause du nombre d’appels téléphoniques qu’il recevait en arabe devant ses enfants dans le cadre du travail.

Quand ils ont grandi, Arieli a pu leur expliquer un peu plus en détail ce qu’il faisait dans la vie. « Ils savaient que j’étais impliqué dans la lutte contre le terrorisme », a-t-il dit.

Photo illustrative d’un attentat-suicide à la bombe perpétré à Jérusalem le 22 février 2004. (Flash90)

« Bien que cela ait pu être difficile, ce travail m’a permis de gagner beaucoup d’argent et d’avoir l’occasion de faire ma part pour le pays, il est donc un peu étonnant qu’aucun de mes enfants n’ait voulu suivre mes pas, » se demande t-il.

Arieli se souvient leur avoir demandé pourquoi vers la fin de son service. Ils lui ont répondu qu’ils voulaient élever leurs propres enfants dans des « foyers normaux où les deux parents sont présents ».

« A ce moment-là, j’ai compris que mes enfants avaient été forcés de grandir dans un foyer qui n’était pas ‘normal’, a-t-il dit, un peu triste. « Je ne regrette pas mon choix. Je sais combien de vies j’ai pu sauver, mais je suis aussi conscient des conséquences. »

« L’événement le plus traumatisant de l’histoire juive depuis la Shoah ».

Pendant plus d’une demi-décennie, Arieli s’était plongé « profondément dans le monde arabe » dans le cadre de ses efforts pour contrecarrer ce qu’il avait compris comme étant la principale menace pour les Israéliens – le terrorisme palestinien.

Mais avec l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin par l’extrémiste juif Yigal Amir, cette perception s’est complètement renversée.

Arieli a raconté comment il a appris l’assassinat du 4 novembre 1995 : « J’étais assis dans mon salon à regarder les infos du samedi soir – ce que je ne fais jamais – quand ils ont soudain annoncé que Rabin avait été assassiné. »

« Je me suis immédiatement mis à pleurer comme un bébé. Je ne pouvais pas contrôler mes larmes », dit-il. « J’ai appelé tout le monde dans la maison à descendre. Je n’arrêtais pas de crier : ‘Regardez ce qui s’est passé !' »

Yigal Amir lors de la reconstitution de l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin à Tel Aviv. (Bureau de presse du gouvernement)

Mis à part la Shoah, il a qualifié l’assassinat d’incident le plus traumatisant des 2 000 dernières années de l’histoire juive.

« Un juif a assassiné un Premier ministre élu démocratiquement par les citoyens de l’Etat juif. C’était un coup porté non seulement à l’homme, mais aussi à la démocratie », a-t-il affirmé.

Il en a conclu que le terrorisme arabe, tout en étant une menace, était ״secondaire״ par rapport à celle « existentielle » posée par Amir et d’autres terroristes juifs.

Le lendemain, Arieli est arrivé au travail et a demandé à être muté dans l’“unité terroriste non arabe”, plus connue sous le nom de Division juive.

Cependant, ses supérieurs avaient d’autres projets et ont fait en sorte qu’Arieli continue à travailler sur le terrorisme palestinien. En 2000, il a été promu à la tête de tout le personnel du Shin Bet dans la région de Jérusalem, et a par la suite sécurisé la visite du Premier ministre Ariel Sharon au mont du Temple avant la seconde Intifada.

Priver les extrémistes de leurs sympathisants.

Neuf ans plus tard, la demande d’Arieli formulée au lendemain de l’assassinat fut finalement satisfaite et il fut promu à la tête de la Division juive.

« Dès ma nomination, j’ai commencé à mettre en œuvre – à un rythme accéléré – ma conception de la prévention du terrorisme », a-t-il déclaré.

Cela signifiait rencontrer des centaines de dirigeants communautaires – des enseignants aux rabbins en passant par les présidents des conseils municipaux – pour les encourager à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher leurs jeunes d’abandonner l’école et de s’installer au sommet des collines de Cisjordanie.

lllustration : Un membre des « jeunes des collines » sur un âne dans un avant-poste illégal du nord de la Cisjordanie (Crédit : Zman Emet, Kan 11)

Bien qu’Arieli ait précisé que l’unité ne se concentrait pas exclusivement sur le terrorisme juif et que le terrorisme juif n’était pas perpétré uniquement par des extrémistes religieux, la conversation avait tendance à revenir à ce dernier groupe, dont certains sont plus souvent appelés « Jeunes des Collines » en raison des avant-postes illégaux situés derrière la Ligne verte.

Arieli a expliqué que malgré tous les maux de tête que ces jeunes Israéliens causent aux services de sécurité, ils ne sont qu’une centaine au total.

Des militants d’extrême droite ont révélé l’identité d’Arieli au cours de sa première semaine à la tête de la Division juive et, à partir de ce moment-là, sa maison était périodiquement visée

Pourtant, l’ancien responsable du Shin Bet a fait valoir que les crimes de haine du « Prix à payer » qu’ils commettent contre les Palestiniens et leurs biens – prétendument en représailles aux violences menées contre les Israéliens ou des politiques gouvernementales considérées comme hostiles au mouvement des implantations – peuvent entraîner Israël dans une spirale de guerre.

Pour éviter un tel scénario, Arieli a entrepris de rencontrer « autant de leaders communautaires que possible ».

Le but de ces rencontres, a-t-il expliqué, était de priver la poignée de radicaux de leurs sympathisants.

Photo d’illustration : La police des frontières emmène un membre des « Jeunes des Collines » durant l’évacuation d’un avant-poste illégal dans le nord de la Cisjordanie (Crédit: Zman Emet, Kan 11)

Pour illustrer ce qu’il voulait dire, Arieli a levé la main en l’air et a pointé le bout de son petit doigt. « Voici ce que représentent les terroristes », a-t-il dit en affirmant qu’il s’agissait d’une très petite minorité.

« Voici ce qu’on appelle les Jeunes des Collines, poursuivit-il, tout en tenant son annulaire.

En continuant sur sa main gauche, il a ajouté que son majeur représentait les sympathisants des Jeunes des Collines, son index représentait les rabbins et autres leaders communautaires qui sont indifférents à leur égard, et le pouce les éducateurs et autres individus qui s’y opposent catégoriquement.

Arieli est ensuite revenu à son annulaire et l’a écarté de son majeur, expliquant que son but était d’éloigner les Jeunes des Collines des extrémistes qui, parmi eux, mènent des attaques contre des Palestiniens. Il a ensuite pris son majeur représentant les Jeunes des Collines et l’a écarté de son index représentant les rabbins indifférents. Il a fait la même chose avec son index, en l’écartant de son pouce.

« Un terroriste ne peut pas continuer à opérer sans soutien », a-t-il affirmé. « Si j’éloigne ces différents groupes d’eux, les extrémistes, eux aussi, prendront leurs distances par rapport au terrorisme ».

Des Jeunes des Collines tentent de reconstruire une structure démolie par les soldats israéliens dans l’avant-poste de Maoz Esther, en Cisjordanie, au nord-est de Ramallah, en mai 2009. (Sebastian Scheiner/AP)

Fidèle à sa philosophie qui consiste à investir le plus possible dans la jeunesse en difficulté, il a fait pression sur les présidents des conseils de Cisjordanie pour que les avant-postes illégaux soient reliés à l’eau courante et que les travailleurs sociaux s’y rendent régulièrement.

Considérant qu’ils n’étaient pas responsables de ces jeunes fugueurs, les dirigeants municipaux ont souvent repoussé les demandes d’Arieli. « Je leur ai expliqué que s’ils ne leur fournissent pas d’eau, ils iront la voler à d’autres localités. Et en envoyant des travailleurs sociaux, ils pourraient permettre à un certain nombre de ces jeunes de retourner à l’école. »

Il a précisé que la solution idéale serait que le gouvernement démolisse tous les avant-postes illégaux. « Dès que le gouvernement a décidé de contrôler complètement la zone C, il doit le faire sans réserve », a déclaré Arieli à propos des 60 % de la Cisjordanie qui ont été placés sous contrôle civil et sécuritaire israélien à la suite des accords d’Oslo II en 1995.

Le véhicule bleu tente de dépasser le camion blanc en pénétrant sur la voie de circulation en sens inverse, risquant d’entrer en collision avec le véhicule qui approche sur la route 60, en Cisjordanie. (Avec l’aimable autorisation d’Avraham Binyamin)

Le fait de ne pas faire appliquer la loi contre la construction illégale crée un environnement d’anarchie qui favorise le désordre et l’extrémisme, selon lui.

“La plupart des habitants de Judée et de Samarie ne respectent pas moins, sinon plus, la loi que ceux qui se trouvent à l’intérieur de la Ligne verte. Mais pour se rendre à Yitzhar, il faut passer par les routes de l’anarchie”, a-t-il dit, faisant référence aux routes de Cisjordanie où le nombre de morts continue d’augmenter en raison d’une conduite trop souvent imprudente et d’une mauvaise infrastructure.

« Cette anarchie influence la vie en Judée et en Samarie », a-t-il affirmé. « C’est pourquoi la bataille doit commencer ici », a-t-il dit en pointant devant la fenêtre de son salon en direction de la Route 1, dont une partie traverse la Cisjordanie.

Idéologues fervents ou jeunes en difficulté ?

Bien qu’Arieli ait dit que presque tous les dirigeants communautaires qu’il a rencontrés étaient réceptifs à son message, ce n’était pas le cas des Jeunes des Collines qu’il essayait de sauver.

Il a montré du doigt la clôture de métal qui entoure toute sa maison. Elle a été installée, ainsi que plusieurs caméras de sécurité, non pas pendant qu’il travaillait avec les Palestiniens, mais lorsqu’il a commencé à travailler avec ses concitoyens juifs. Des militants d’extrême droite ont révélé l’identité d’Arieli au cours de sa première semaine à la tête de la Division juive et, à partir de ce moment-là, son domicile a été périodiquement pris pour cible. Bien que les incidents ne se soient pas étendus au-delà des dégâts matériels causés à sa maison et à sa voiture, ils ont été suffisants pour exiger le renforcement des mesures de sécurité du résident de Kfar Adumim.

En 2010, des extrémistes juifs ont gravé le nom d’Arieli sur une mosquée qu’ils ont incendiée lors d’une attaque « Prix à payer » dans le nord de la Cisjordanie. « Quand ils ont écrit mon nom, le Hamas l’a vu et a commencé à s’intéresser à moi », a dit l’ancien commandant du Shin Bet, réfléchissant sur la nature calculée de tels délits.

Une mosquée en Cisjordanie qui a été incendiée lors d’une attaque « Prix à payer » dans laquelle les auteurs ont tagué le nom du chef de la Division juive du Shin Bet sur les murs extérieurs en 2010. (Autorisation)

Mais Arieli a expliqué qu’il a utilisé cette exposition à son avantage. « Quand j’ai rencontré des rabbins et des professeurs, ils savaient que je pouvais les accompagner dans les débats sur l’éducation parce que j’abordais la question sous le même angle qu’eux. »

Il a catégoriquement rejeté l’argument qu’il entendait parfois de la part de ces éducateurs religieux, à savoir que les Jeunes des Collines méritaient d’être traités en activistes idéologiques plutôt que comme des adolescents en difficulté.

« Ils parlent d’idéologie, mais la passion qui les anime vient d’ailleurs – de familles brisées et du fait d’avoir été renvoyés de l’école », soutient Arieli.

Quant à la légitimité du fait de vouloir établir de nouvelles implantations juives dans toute la Cisjordanie, le résident de Kfar Adumim se montra un peu sceptique. « Pourquoi voulez-vous construire de nouvelles localités ? Il y en a des centaines déjà ».

Arieli a répondu aux critiques de l’avocat et militant d’extrême droite Itamar Ben-Gvir (Otzma Yehudit), qui défend régulièrement des Jeunes des Collines, en plus de vanter leurs efforts pour renforcer le contrôle israélien au-delà de la Ligne verte.

« Prenez l’exemple de tous ces extrémistes islamiques qui exaltent ceux qui vont commettre des attentats-suicides. Cependant, pas un seul de ces dirigeants n’a jamais envoyé son propre fils pour perpétrer un tel attentat », a fait remarquer Arieli.

Right-wing protesters, including Itamar Ben Gvir (in blue), march through Jaffa on March 2, 2011. (photo credit: Yossi Zeliger/Flash90)
Des manifestants de droite, parmi lesquels Itamar Ben Gvir (en bleu), défilent à Jaffa le 2 mars 2011. (Yossi Zeliger/Flash90)

« Il en va de même pour Itamar Ben Gvir. Je n’ai vu aucun de ses enfants se retrouver au sommet des collines parce qu’il sait que ce n’est pas un bon endroit pour eux. »

Il a précisé que le sexe – « sans amour » – et la drogue sont endémiques dans les avant-postes établis par les Jeunes des Collines.

« Personne ne se réveille au lever du soleil pour mettre ses phylactères et prier », a ajouté Arieli, rejetant l’idée selon laquelle les Jeunes des Collines avec leurs payess (papillotes) et leurs tsitsit (franges rituelles aux coins des vêtements) sont plus pieux que ceux des yeshivot traditionnelles.

Arieli se souvient d’une visite à un avant-poste et d’une rencontre avec un jeune garçon d’environ 12 ans qui fumait une cigarette à l’entrée.

« Je lui ai demandé pourquoi il fumait si jeune. Il répondit crûment, ‘parce que’, et détourna le regard. »

« Voilà les enfants à qui on a affaire. Il n’ont aucune grande idéologie », a souligné Arieli.

Avi Arieli (à droite) prend la parole lors d’une conférence organisée par le Jewish Institute for National Security of America à New York en 2016. (Autorisation)

Il a admis avoir été mieux respecté lors de ses visites dans les villes arabes que lors de ses déplacements dans les avant-postes juifs. « Lorsqu’un agent du Shin Bet passe par un village palestinien, les habitants considèrent que c’est l’État d’Israël qui vient à eux. Mais quand je vais dans les avant-postes, il n’y a aucun respect parce qu’ils ne croient pas en la légitimité de l’État d’Israël ou du Shin Bet. »

Par conséquent, le recrutement d’informateurs au sein des avant-postes devient une tâche plus difficile. « Dans le monde de l’espionnage, il y a des informateurs que l’on extrait et des informateurs que l’on insère », dit-il, suggérant que le Shin Bet emploie plus fréquemment cette dernière tactique lorsqu’il s’agit des Jeunes des Collines.

Malgré le rejet dont il a fait l’objet tout au long de ses trois ans et demi à la tête de la Division juive, Arieli a prétendu avoir atteint son objectif le plus important : pas un seul Palestinien n’a été tué pendant son mandat.

Il a reconnu que les agresseurs des attaques « Prix à payer » avaient réussi à endommager les biens palestiniens pendant son mandat, mais a déclaré que sa philosophie de la sécurité à travers le prisme de l’éducation avait empêché des attaques plus graves.

Puis est arrivé Duma

Après avoir terminé son mandat de chef de la Division juive en 2013, Arieli a pris deux ans de congé pour étudier le droit avant de devenir le représentant diplomatique du Shin Bet à Washington pendant trois ans.

Au cours de cette période, cependant, l’un des incidents les plus meurtriers du terrorisme juif s’est produit. En juillet 2015, une mère, un père et leur nourrisson ont été brûlés vifs alors que leur maison dans le village palestinien de Duma a été incendiée au milieu de la nuit.

Saad et Riham Dawabsha, avec leur bébé Ali. Tous les trois sont morts lorsque leur maison dans le village de Douma, en Cisjordanie, a été incendiée par des extrémistes juifs présumés, le 31 juillet 2015 (Crédit : capture d’écran Deuxième chaîne)

Amiram Ben-Uliel, 21 ans, a été accusé du meurtre d’Ali Saad Dawabsha et de ses parents, Riham et Saad Dawabsha. Un deuxième militant d’extrême droite a également été inculpé de complicité, mais son nom est resté sous embargo dans la mesure où il était mineur à l’époque de l’attaque.

L’affaire contre les deux hommes est toujours en cours et, en juillet, le tribunal du district central a ordonné que le complice présumé soit libéré et assigné à résidence. La décision est intervenue un mois après que le tribunal a écarté plusieurs aveux liant le jeune homme de 19 ans à l’agression, parce qu’ils avaient été arrachés sous la contrainte par les enquêteurs de Shin Bet.

« Dans une démocratie, il est bon que ce soient les tribunaux qui décident », a dit M. Arieli, en acceptant la conclusion des juges du tribunal. Toutefois, il a ajouté qu’il soutenait les méthodes du Shin Bet et qu’il était convaincu que si un interrogatoire musclé était pratiqué, c’est que cela était nécessaire.

« Parfois, le Shin Bet a beaucoup plus de connaissances qui peuvent relier quelqu’un à un crime, mais il n’a pas de preuves utilisables devant un tribunal. »

Cela débouche sur une réalité selon laquelle une poignée d’assassins – Israéliens et Palestiniens – sont toujours en liberté. « Le Shin Bet sait qui ils sont, mais il n’y a pas assez de preuves admises par la cour pour les incarcérer. »

Des Palestiniens inspectent les dégâts alors qu’ils se trouvent dans une maison du village de Douma, en Cisjordanie, incendiée par des terroristes juifs lors d’une attaque qui aurait tué Ali Saad Dawabsha, un petit bébé palestinien de 18 mois, le 31 juillet 2015. (AFP/Thomas Coex)

Arieli a assuré que si l’agence estimait que ces personnes représentaient un danger continu pour la société, elle aurait recours à des mesures extrêmes telles que des détentions administratives pour les maintenir en détention. Mais tant que ce n’est pas le cas, elles restent en liberté.

Arieli a refusé de reprocher à son successeur l’attaque de Duma, mais a reconnu que la Division juive n’avait pas continué à appliquer sa philosophie de lutte contre le terrorisme dans la même mesure que lui.

Toujours en train d’enseigner

En mars dernier, Arieli a officiellement pris sa retraite du Shin Bet après 30 ans de service. Cependant, son travail dans le domaine de l’éducation se poursuit, puisqu’il donne des cours sur les menaces stratégiques pour Israël dans le cadre de programmes pré-militaires à travers le pays.

« Les gens pensent que je viens pour parler de l’Iran, du Hamas et du terrorisme, mais Arieli se dit beaucoup plus préoccupé par les divisions qui se sont développées au sein de la société israélienne ainsi qu’entre l’État juif et la diaspora.

Avi Arieli dans le jardin soigneusement aménagé de sa maison dans le village de Kfar Adumim, le 21 octobre 2018. (Jacob Magid/Times of Israel)

Les antidotes à la menace des divisions internes d’Israël, selon l’ancien responsable du Shin Bet, sont les programmes pré-militaires où il enseigne dorénavant. Avec des douzaines de programmes à travers le pays, il a salué leur capacité à rassembler les Israéliens de tous les milieux, leur donnant l’occasion de mieux se comprendre les uns les autres.

Arieli fait également partie d’une petite équipe d’éducateurs qui travaillent à la création d’un « centre de leadership » israélien où des étudiants juifs et non juifs du monde entier viendront étudier avec des jeunes israéliens qui participent aux cours de l’Académie prémilitaire.

« Pensez à ce que cela peut nous apporter et à ce que nous pouvons apporter au monde en général », a-t-il dit avec enthousiasme. « Une vraie lumière pour les nations ! »

D’après la façon dont il a parlé de sa vision pour Israël, on aurait pu facilement le confondre avec un politicien en herbe.

Lorsqu’on lui a demandé s’il voyait son avenir à la Knesset, Arieli a prudemment répondu qu’il envisagerait toute autre fonction qui lui permettrait de « changer les priorités en Israël ».

« Cela nécessiterait de faire passer l’éducation avant la sécurité », a-t-il dit, remarque qui aurait pu faire sourire, si elle avait été faite par n’importe qui d’autre.

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