Protestations contre des mémoriaux de la Shoah en Hollande et en Belgique
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"Ils ont besoin de faire disparaître la culpabilité"

Protestations contre des mémoriaux de la Shoah en Hollande et en Belgique

Malgré l'intérêt significatif porté à la commémoration du génocide, de récentes initiatives rencontrent une résistance croissante de la part des locaux

Jacques Grishaver, président de la commission d'Auschwitz des Pays-Bas, inspecte les briques fabriquées en 2016 dans la ville néerlandaise de Nijmegen qui porteront les noms des survivants de la Shoah et qui seront incorporées dans un monument à Amsterdam, actuellement au stade de la proposition (Crédit : Marcel Molle/via JTA)
Jacques Grishaver, président de la commission d'Auschwitz des Pays-Bas, inspecte les briques fabriquées en 2016 dans la ville néerlandaise de Nijmegen qui porteront les noms des survivants de la Shoah et qui seront incorporées dans un monument à Amsterdam, actuellement au stade de la proposition (Crédit : Marcel Molle/via JTA)

AMSTERDAM (JTA) — Il y a presque 20 ans, Amersfoort a rendu hommage aux 333 victimes de la Shoah grâce à un bel objet – un rouleau ressemblant à celui d’une Torah sur lequel étaient inscrits tous les noms, accompagnés de la date et du lieu de mort.

Le rouleau, qui a été offert au mois d’avril 1999 par le conseil des églises de cette ville du centre des Pays-Bas à la municipalité, a été présenté lors d’une cérémonie à laquelle a assisté Annie Brouwer, la maire de l’époque. Dans le discours qu’elle a prononcé ce jour-là, elle a reconnu les souffrances des victimes.

Mais selon des informations révélées la semaine dernière, Brouwer et d’autres responsables municipaux ont, par la suite, refusé de montrer l’objet au public, proposant de le placer dans les archives de la ville. C’est encore là qu’il se trouve aujourd’hui, inaccessible.

La municipalité a déploré que le rouleau ne répertorie que les victimes juives, a fait savoir le journal De Stadbron ce mois-ci, suscitant la polémique.

Mais loin d’être un incident isolé, la controverse d’Amersfoort, est symptomatique d’un problème plus large constaté aux Pays-Bas et en Belgique. Là-bas, les initiatives de commémoration de la Shoah, ces dernières années, ont rencontré une résistance croissante, et ce, malgré l’intérêt réel et significatif qui est porté au génocide.

C’est un phénomène qui devient particulièrement banal aux Pays-Bas qui, contrairement aux nations voisines, n’ont jamais présenté d’excuses officielles pour le rôle tenu par les fonctionnaires et par certains citoyens dans l’éradication de 75 % de sa population juive d’avant-guerre, qui s’élevait alors à 140 000 personnes (le taux de mortalité le plus élevé de tous les États d’Europe occidentale occupés par les nazis).

Monument pour les 1 239 victimes juives d’Utrecht. (Crédit : CC BY-SA Kattiel, Wikimedia Commons)

En 2013, le musée du chemin de fer néerlandais d’Utrecht s’est battu en vain pour empêcher l’installation d’une statue érigée à la mémoire des 1 224 juifs locaux envoyés à la mort dans les wagons des trains nationaux.

A Amsterdam, ce sont des douzaines d’artistes qui, ce mois-ci, ont signé une pétition s’opposant à l’édification d’un monument national dans l’ancien quartier juif de la capitale. De nombreux résidents actuels sont défavorables à la présence imposante de ce mémorial.

Récemment, même des monuments minuscules, de la taille d’une carte postale, ont soulevé des objections.

L’année dernière, un couple d’Amsterdam avait poursuivi la ville en justice en raison de plaques commémoratives intégrées dans le trottoir, aux abords de leur maison, placées là pour rendre hommage aux juifs y ayant vécu dans le passé. Suite à de vives réactions, le couple a finalement renoncé à sa plainte dans laquelle il affirmait que les plaques « nuisaient à l’atmosphère » de leur quartier huppé.

Au mois de mai, un libraire d’Amsterdam a indiqué qu’un agent de police lui avait demandé d’ôter une pancarte commémorant les victimes de la Shoah, justifiant cette demande par les actions d’Israël.

Dans la ville d’Anvers en Belgique, la municipalité a transféré son principal monument de commémoration de la Shoah de l’endroit où les victimes étaient rassemblées à une autre partie de la ville moins fréquentée, malgré les protestations de la communauté juive locale.

Le monument de commémoration de la Shoah sur l’avenue Belgiëlei d’Anvers, en Belgique. (Crédit : capture d’écran Google Street View)

Pour Leon de Winter, fils d’un survivant de la Shoah et l’un des écrivains les plus connus aux Pays-Bas, ces oppositions à de tels mémoriaux sont le résultat du « besoin de faire disparaître le sentiment de culpabilité entraîné par une collaboration massive » avec les nazis, auquel s’ajoute une « lassitude d’entendre ce qu’ont vécu les juifs ».

En contraste, Ronny Naftaniel, vice-président du CEJI, organisation juive de Bruxelles qui promeut la tolérance par l’éducation, attribue ces réactions à une « réticence mal avisée à mettre les juifs de côté. Il y a aussi le désir de ne les considérer que comme des citoyens néerlandais – même si cela revient, bien sûr, à les discriminer parce que ce sont les juifs et les Roms uniquement qui ont été choisis pour être éradiqués en tant que juifs et gitans – et précisément pas en tant que néerlandais ».

Naftaniel, ancien directeur du centre d’information et de documentation sur Israël, rappelle qu’à ce jour, les juifs ne sont pas cités de manière explicite lors de la cérémonie de commémoration nationale, le 4 mai, même s’ils ont constitué la moitié des victimes néerlandaises durant la Seconde Guerre mondiale. Le langage officiel utilisé durant la cérémonie se borne à évoquer les Hollandais persécutés en raison de leurs origines ethniques.

Pour beaucoup, la lutte contre l’érection du monument commémoratif national à Amsterdam reflète le problème. Ce projet de 6 millions de dollars comprend un labyrinthe en métal conçu par le célèbre architecte américain Daniel Libeskind. Ses murs métalliques de près de 3 mètres portent les noms d’environ 102 000 victimes de la Shoah.

Certains pensent que le monument des victimes de la Shoah d’Amsterdam – une série de murs en briques portant les noms des victimes – sera trop imposant dans un lieu public (Crédit : autorisation Namen Holocaust Monument Nederland/via JTA)

Mais il y a une semaine, les journaux ont publié une pétition signée par 54 habitants, notamment des juifs, qui s’opposent au projet. Ils insistent sur le fait qu’il entraînera « la disparition des espaces verts déjà rares » de la rue choisie par la ville pour accueillir le monument. Ces critiques indiquent être favorables, par principe, à l’idée de commémorer la Shoah mais rejettent l’idée que la ville n’ait pas consulté la communauté et les autres citoyens sur le mémorial lui-même.

Naftaniel soutient la mise en place d’un monument national mais il précise néanmoins que ses critiques n’ont pas totalement tort.

« C’est un monument très imposant, ce qui est approprié au vu de l’ampleur des crimes qui ont été commis », estime-t-il. « Mais ne pas vouloir d’un tel colosse dans votre arrière-cour n’est pas nécessairement le résultat de votre insensibilité ».

Jacques Grishaver, président de la commission d’Auschwitz néerlandaise et initiateur du monument, affirme que le problème va bien au-delà d’une querelle portant sur l’usage des terrains locaux.

« Les résidents qui vivent dans des maisons où ma famille a habité ne souhaitent pas voir un monument leur rendre hommage. Ils veulent effacer leurs noms », a-t-il expliqué dans un discours prononcé au mois de juillet.

De plus ces dernières années, les Pays-Bas ont assisté à un autre phénomène : la commémoration de soldats ayant combattu aux côtés d’Adolf Hitler, et notamment d’officiers SS.

En 2012, lors d’une commémoration nationale qui avait eu lieu à Amsterdam, les organisateurs avaient invité un adolescent de 15 ans qui devait lire un poème à la mémoire de son homonyme, un proche qui avait rejoint les SS. L’invitation avait été annulée suite à la controverse qu’elle avait soulevé au sein de la communauté juive.

La photographie faite par un artiste du monument des noms de la Shoah à Amsterdam, créé par l’architecte américain Daniel Libeskind (Crédit : autorisation Namen Holocaust Monument Nederland/via JTA)

Plusieurs villes néerlandaises commémorent également les soldats allemands morts au combat, le 4 mai. En 2012, suite à des manifestations, la ville de Geffen avait renoncé à son projet d’ériger un monument qui aurait compris, inscrits sur le même bloc de pierres, les noms des victimes juives et des morts allemands.

Manfred Gerstenfeld, un spécialiste israélien de l’antisémitisme qui a consacré de nombreux écrits à la Hollande, le pays où il a grandi, a affirmé dans une lettre ouverte parue dans le Jerusalem Post en 2014 que ces problèmes et l’absence d’excuses officielles traduisaient la manière dont les Pays-Bas « refusent d’admettre leurs fautes envers les juifs. »

Les Pays-Bas comptent 5 669 Justes parmi les nations – ces non-juifs reconnus par Israël comme ayant mis leur vie en péril pour sauver des juifs pendant la Shoah. Ce chiffre est de loin le plus élevé de tous les pays d’Europe occidentale, et il place la Hollande juste derrière la Pologne, première du classement avec 6 863 Justes.

Le royaume a également eu un mouvement de résistance féroce et, avec la grève de février, en 1942, il est le premier Etat à avoir désobéi massivement face aux persécutions faites aux juifs.

Mais ce pays a également été celui où l’annihilation nazie des juifs a atteint un niveau d’efficacité record avec l’aide des collaborateurs locaux.

« L’annexe secrète » où Anne Frank a écrit son journal, à Amsterdam, janvier 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Rapidement après l’invasion nazie, en 1940, les hommes d’un groupe connu sous le nom de colonne Henneicke ont commencé à chasser les juifs contre rémunération. Les autorités payaient alors environ 80 chasseurs, avec à leur tête un chauffeur de taxi nommé Wim Henneicke, l’équivalent d’une semaine de travail pour chaque juif ramené. Ce groupe, a lui seul, a capturé des milliers de victimes.

Anne Frank, l’adolescente dont le journal intime est devenu l’un des témoignages les plus connus dans le monde consacré à la Shoah, et sa famille ont pu avoir été trahis par des collaborateurs des nazis.

Et pourtant, malgré ces antécédents – ou peut-être à cause d’eux – l’intérêt porté à la Shoah reste élevé aux Pays-Bas.

Le travail de sensibilisation au génocide ne s’est renforcé qu’au cours de ces dernières années, permettant la mise en place d’initiatives de terrain comme les maisons juives ouvertes – où les propriétaires ouvrent au public les anciennes demeures de victimes de la Shoah.

Cette année, le film le plus vu a été un drame consacré à l’histoire réelle du héros de la résistance Walraven Van Hall, dont l’héroïsme, dans le film, naît des persécutions faites aux juifs.

Mais, « même cette oeuvre cinématographique est symptomatique du « problème non résolu » de la société néerlandaise avec la Shoah », dit l’écrivain de Winter.

« Oui, les histoires autour de la Shoah sont populaires aux Pays-Bas », explique-t-il à JTA, mais seulement si elles sont lisses, nettoyées et blanchies de ce sentiment massif de culpabilité que ce pays doit encore reconnaître ».

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