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Analyse

Que veut dire Lapid quand il propose « d’autres options » à l’encontre de l’Iran ?

Des termes vagues, comme "seuil nucléaire"; sont moins effrayants pour Téhéran que ce que souhaiterait Israël qui opte donc pour des approches imparfaites dans la course nucléaire

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre israélien Yair Lapid s'exprime pendant une rencontre bilatérale avec le secrétaire d'État américain  Antony Blinken au département d'État de Washington, le 13 octobre 2021. (Crédit :  Andrew Harnik / POOL / AFP)
Le Premier ministre israélien Yair Lapid s'exprime pendant une rencontre bilatérale avec le secrétaire d'État américain Antony Blinken au département d'État de Washington, le 13 octobre 2021. (Crédit : Andrew Harnik / POOL / AFP)

Le ministre des Affaires étrangères a lancé une mise en garde d’une dureté sans précédent concernant le programme nucléaire iranien pendant sa visite à Washington, cette semaine.

« Il y a au centre de ma visite ici l’inquiétude ressentie face à la course au nucléaire de l’Iran », a-t-il dit mercredi pendant une rencontre trilatérale avec le secrétaire d’État américain Antony Blinken et le ministre des Affaires étrangères Abdullah Bin Zayed. « L’Iran est un État du seuil nucléaire. »

Lapid avait déjà formulé cette mise en garde pendant son entretien avec le chef du Conseil de sécurité nationale des États-Unis, Jake Sullivan. Si ce n’est pas la première fois qu’il évoque la République islamique comme étant un « État au seuil nucléaire », il n’avait jamais été jusqu’à dire, dans le passé, que l’Iran était dorénavant sur le point d’aborder ce tournant.

Au mois de juillet, Lapid avait expliqué, selon certaines informations, aux officiels américains que « l’Iran est en train de devenir rapidement un État du seuil nucléaire ». En Russie, au mois de septembre, Lapid avait affirmé qu’Israël « ne permettra pas à l’Iran de devenir un État nucléaire ou un État du seuil nucléaire ».

Il semble que quelque chose a changé dans l’évaluation faite par Lapid de l’avancée du programme nucléaire de la république islamique – ou qu’il veuille donner cette impression. Il y a une nouvelle urgence dans le message de Lapid.

Le problème est qu’il est difficile de dire quelle est la signification claire du terme « État sur le seuil nucléaire » et qu’il est donc tout aussi difficile de déterminer si c’est réellement le cas de l’Iran.

Le président iranien Hassan Rouhani, deuxième à droite, écoute le chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, Ali Akbar Salehi, alors qu’il visite une exposition sur les nouvelles réalisations nucléaires de l’Iran à Téhéran, en Iran, le 10 avril 2021. (Bureau de la présidence iranienne via AP)

Des significations multiples

Initialement utilisée pour faire référence aux pays qui sur le point de se doter d’une arme atomique au-delà des cinq puissances nucléaires reconnues par le traité de non-prolifération, l’idée « d’État du seuil nucléaire » a donné lieu à toute une gamme de définitions.

Selon un auteur, c’est un État « en capacité de pouvoir rapidement mettre en œuvre son programme nucléaire pacifique en le transformant en programme capable de fabriquer une bombe atomique ».

Certains estiment que le terme, en fait, a des connotations positives. Un article paru en 2010 dans Nonproliferation Review définit un État du seuil nucléaire comme étant un État qui « a choisi la retenue nucléaire malgré des capacités nucléaires significatives ».

Le Japon et le Brésil sont cités comme exemples d’États du seuil nucléaire – des pays qui possèdent le savoir-faire nécessaire mais qui choisissent de ne pas poursuivre un programme de développement de l’arme atomique.

La question est : Lapid a-t-il raison lorsqu’il applique ce terme à l’Iran ? Une thèse de doctorat d’études navales, en 2014, affirmait que c’était déjà le cas il y a sept ans, laissant entendre à l’époque que « l’Iran a les capacités de produire des matières de qualité militaire et le pays doit donc être considéré comme un État du seuil nucléaire ».

Un missile Shaheen-III fabriqué au Pakistan, capable de transporter des ogives nucléaires, pendant une parade militaire en lien avec les festivités de la Journée nationale du Pakistan à Islamabad, au Pakistan, le 25 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Anjum Naveed)

Un après la signature de l’accord sur le nucléaire iranien, en 2015 – le JCPOA — les chercheurs de l’Institut d’études de sécurité nationale au sein de l’université de Tel Aviv avaient écrit qu’avec la conclusion de ce pacte, « l’Iran est parvenue à asseoir son statut d’État du seuil nucléaire légitime ».

Lapid et d’autres dirigeants israéliens se concentrent presque exclusivement sur les capacités iraniennes dans leurs déclarations publiques.

Cette approche, partagée par certains spécialistes du nucléaire, est bien trop étroite et elle ne permet pas de saisir les facteurs complexes qui entrent dans les décisions prises par les États concernant les armes nucléaires.

« Le concept de ‘seuil nucléaire’ est largement multidimensionnel de par ses caractéristiques simultanées à la fois politiques, militaires, diplomatiques, stratégiques, industrielles, scientifiques et techniques », écrivait Bernard Sitt, expert de la question nucléaire, en 2013. « Ce concept se réfère aussi aux discours ou aux positionnements, en termes de dissuasion, qui peuvent varier d’un État en prolifération nucléaire à un autre – ce qui nécessite une interprétation et une analyse spécifiques, et des réponses aux crises qui s’ensuivent ».

« Si on définit un État du seuil nucléaire comme un pays qui dispose de suffisamment de matières fissiles pour lui permettre de créer une bombe nucléaire, alors ils y sont déjà », commente pour sa part Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran au sein de l’Institut d’études sur la sécurité nationale.

Le nouveau président iranien, Ebrahim Raissi, s’exprime lors de sa cérémonie d’assermentation au parlement iranien, dans la capitale Téhéran, le 5 août 2021. (Crédit : AP Photo/Vahid Salemi)

Un pays doit franchir trois principales étapes pour pouvoir fabriquer une arme nucléaire : il doit acquérir des matières fissiles en quantité suffisante (uranium hautement enrichi ou plutonium) ; il doit construire un système d’amorçage et établir le système qui permettra de transporter la bombe, comme un missile balistique.

Le monde ne dispose d’informations solides concernant l’Iran que sur la matière fissile. L’enrichissement de l’uranium est soumis aux inspections internationales et la République islamique s’est enorgueillie de ses progrès. Les deux dernières étapes ne sont pas soumises aux contrôles de l’Agence internationale de l’Énergie atomique, laissant les politiques s’appuyer sur les estimations.

L’Iran pourrait enrichir suffisamment de matière fissile pour la fabrication d’une bombe d’ici un ou deux mois, explique Jonathan Ruhe, directeur de politique étrangère à l’Institut juif pour la sécurité nationale de l’Amérique, « mais le pays deviendra un État du seuil nucléaire réel seulement si ce calendrier revient à presque zéro ».

Le renseignement militaire israélien, par exemple, estime qu’il faudrait deux années à l’Iran pour fabriquer une arme nucléaire si le pays décidait de le faire, en raison de l’absence de progrès dans les étapes de militarisation, qui ont été arrêtées en 2003 et pourraient encore être gelées.

« L’Iran se rapproche en pratiquant des activités de fabrication de métal d’uranium enrichi », note Ruhe, « mais en dehors de ça, nous ne savons pas réellement où se situe exactement Téhéran dans ce processus dans la mesure où le pays pratique l’obstruction à l’encontre des inspecteurs internationaux ».

L’usine d’enrichissement de l’uranium de Natanz, à environ 300 kilomètres au sud de la capitale de Téhéran, le 9 avril 2007. (Crédit : Hasan Sarbakhshian/AP)

Cette opacité fait clairement partie de la stratégie de la république islamique, ce qui lui permet d’éviter les pressions et les sanctions internationales.

Lapid n’a pas encore expliqué comment il définissait un « État du seuil nucléaire ». Et l’ambiguïté, la possibilité de définitions différentes rendent les diverses mises en garde sur un Iran qui se trouverait sur le seuil de l’arme nucléaire bien moins significatives qu’elle pourraient paraître initialement.

« Un État du seuil nucléaire, c’est une expression sujette à des multiples interprétations », souligne Zimmt.

Les « options »

Autre expression qui a profondément marqué la visite de Lapid, c’est celle des « autres options » – au cas où la diplomatie ne soit pas en capacité de convaincre l’Iran de se soumettre une nouvelle fois aux exigences du JCPOA.

« D’autres options seront envisagées si la diplomatie doit échouer », a déclaré Lapid lors d’une conférence de presse conjointe. « Par d’autres options, je pense que tout le monde comprend bien – ici, en Israël, aux Émirats arabes unis et à Téhéran – de quoi nous voulons parler ».

Lapid a ajouté, en hébreu, que son voyage de trois jours à Washington s’était consacré à ces « autres options » – une déclaration qu’il n’a pas faite lors de son intervention en anglais.

Le ministre des affaires étrangères Yair Lapid rencontre le Conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan à Washington, le 12 octobre 2021. (Crédit: Shlomi Amsalem/GPO)

Blinken a aussi évoqué la possibilité d’actions plus agressives : « Nous allons continuer à examiner toutes les options qui permettront de relever le défi posé par l’Iran. Nous pensons que la diplomatie est la meilleure voie à emprunter mais dans la diplomatie, il faut deux interlocuteurs ».

Même si les diplomates n’ont pas détaillé ce qu’ils avaient voulu dire par « d’autres options », il n’y a pas beaucoup de marge d’interprétation ici. Il n’y a que trois moyens de retarder – dans la mesure où il est pratiquement impossible d’arrêter – un programme d’armement nucléaire.

La premier est la pression économique, d’abord sous forme de sanctions – et c’est la principale initiative prise aujourd’hui par les États-Unis. Tandis que les sanctions ont gravement endommagé l’économie iranienne, elles ne changeront probablement pas fondamentalement les actions du régime.

« Disons la vérité », déclare Zimmt. « L’Iran a les capacités nécessaire pour survivre aux sanctions économiques. » Téhéran a réussi à traverser la campagne de pressions maximales imposée par le président Donald Trump et le régime a le sentiment qu’il pourra gérer tout ce que Biden pourrait décider à ce niveau.

Le deuxième moyen de retarder le programme nucléaire de l’Iran, ce sont les attaques couvertes. Certaines de ces opérations – et en particulier l’assassinat, au mois de novembre 2020, de l’important scientifique iranien spécialisé dans le nucléaire, Mohsen Fakhrizadeh – a entraîné des retards significatifs mais la majorité d’entre elles, comme les attaques commises en 2021 contre l’usine de Natanz, n’ont fait perdre que quelques mois – et elles ont finalement accéléré le programme en obligeant les Iraniens à remplacer leurs vieilles centrifugeuses.

Et, bien sûr, il y a l’option militaire. Mais l’administration Biden tente de réduire son engagement au Moyen-Orient, elle ne veut pas déclencher de nouveaux conflits, et il est hautement improbable que les États-Unis frapperont pendant le mandat de Biden.

Le scientifique nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh. (Autorisation)

La menace implicite d’Israël d’utiliser la force militaire est « beaucoup plus crédible que celle de Washington », explique Ruhe.

Si les Américains peuvent frapper mais qu’ils ne le feront pas, Israël pourrait passer à l’offensive – mais une réussite de l’attaque est loin d’être certaine. Certaines allusions subtiles ont récemment laissé entendre qu’Israël ne se sentirait pas encore prêt.

Au cours des dix derniers mois, l’armée a fait savoir qu’elle avait réexaminé ses « plans d’opération » concernant une frappe militaire en Iran, un signe que les hauts-responsables militaires reconnaissent que Tsahal n’était pas pleinement préparé à un tel scénario.

Un officiel du gouvernement a aussi déclaré, cet été, que Bennett mettait l’accent sur la nécessité de régler les failles dans les capacités d’attaque qui sont apparues sous les précédents gouvernements.

Tandis qu’un accord sur le nucléaire semble de moins en moins probable, les « autres options » deviennent de plus en plus pertinentes. Mais elles paraissent irréalistes ou inefficaces et rendent la menace à l’encontre de l’Iran bien moins dissuasive que ce que les leaders israéliens et américains pourraient désirer.

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