Qui dirige Israël? Après un an de vote et le virus, ce ne sont pas les ministres
Rechercher
Analyse

Qui dirige Israël? Après un an de vote et le virus, ce ne sont pas les ministres

Un ministre de la Santé qui ne prend aucune décision, celui des Finances suppliant de quitter ses fonctions - et des DG qui fixent la politique au lieu de politiciens indifférents

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dirige une réunion de cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 29 décembre 2019. (Marc Israel Sellem/Pool)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dirige une réunion de cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 29 décembre 2019. (Marc Israel Sellem/Pool)

Yaakov Litzman, ancien ministre de la Santé et actuel ministre du Logement, a occupé l’un des postes les plus importants du gouvernement israélien au cours des quatre derniers mois. Les décisions et les recommandations qui ont découlé de sa fonction ont décidé du sort sanitaire et financier de millions d’Israéliens alors que la pandémie de coronavirus faisait rage et que l’économie était au point mort.

Mais Litzman lui-même, ont appris les Israéliens au cours des deux dernières semaines, n’avait pratiquement aucun rôle dans la prise de ces décisions ou recommandations.

La droite israélienne se plaint souvent du problème de « gouvernabilité » du pays – la façon dont les dirigeants élus se retrouvent souvent prisonniers de bureaucrates surpuissants (et gauchistes, dit la plainte) et incapables de mettre en œuvre des politiques de droite. C’est un refrain constant qui a même joué un rôle central dans la campagne électorale du Likud en 2015.

Mais la crise du coronavirus et l’année et demie d’impasse politique passée, de la chute du 34e gouvernement en décembre 2018 à la formation du 35e le 17 mai 2020, ont conduit certains, y compris à droite, à repenser les sources du problème. Qu’il s’agisse du ministre de la Santé, du ministre des Finances de l’époque, Moshe Kahlon, du ministre de l’Agriculture absent (un poste occupé par quatre personnes différentes depuis novembre), ou d’un certain nombre d’autres postes essentiels du gouvernement, les événements sans précédent des 18 derniers mois ont montré aux Israéliens l’impuissance et l’irresponsabilité d’une grande partie de leurs dirigeants élus et l’importance des technocrates qui dirigent réellement le pays en coulisses.

Les ministres dont les Israéliens avaient le plus besoin étaient occupés à éviter les décisions difficiles et les responsabilités au milieu d’une urgence nationale désastreuse – et ce sont les bureaucrates très décriés qui sont entrés discrètement dans la brèche et ont mis en place des politiques cohérentes pour faire face à la crise.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le ministre de la Santé Yaakov Litzman (à droite) et le directeur général du ministère de la Santé Moshe Bar Siman-Tov lors d’une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 11 mars 2020. M. Netanyahu explique comment le coronavirus peut se propager à partir d’un éternuement. (Flash90)

Les MIA [soldats disparus mais présumés vivants] en période de pandémie

Les doutes sur le rôle de M. Litzman dans la gestion de la crise ont commencé avec ses apparitions aux côtés du Premier ministre Benjamin Netanyahu lors de points de presse télévisés réguliers sur les mesures prises par le gouvernement pour lutter contre le virus.

Alors que Netanyahu donnait des détails sur la propagation du virus ou sur les mesures d’éloignement du gouvernement, et que divers autres responsables discutaient des efforts pour minimiser les retombées économiques, les apparitions de Litzman étaient toujours étranges et sans intérêt.

Il n’a fourni aucune information, a parfois proposé des aphorismes ou des contes de moralité, et a amené beaucoup de gens à se demander quel était son rôle à la table des décisions. Après les premiers points de presse, il a complètement cessé de se montrer.

Les questions sur son rôle se sont faites plus vives après avoir exigé que les synagogues et les bains rituels restent ouverts pendant que d’autres institutions fermaient leurs portes. Son refus de faire contrôler sa température à son entrée à la Knesset et le fait qu’il ait fini par contracter le virus, envoyant ses collègues ministres en quarantaine, ont contribué à cimenter l’image d’un homme totalement déconnecté du combat qu’il menait prétendument.

Le 5 avril, alors que la crise battait son plein, l’un des plus proches alliés politiques de Litzman, le député Meir Porush, membre du parti Yahadout HaTorah, a défendu le chef de son parti – en confirmant son inutilité. « Le ministère de la Santé est bien sûr contrôlé par le ministre, le rabbin Yaakov Litzman », a déclaré Porush à la Douzième chaîne de télévision, « mais il a un directeur général, [Moshe] Bar Siman-Tov, et c’est lui qui prend les décisions de fond » – c’est-à-dire la mise en place de la politique du ministère de la Santé concernant un confinement national, l’interdiction des voyages aériens, les tests de dépistage du virus, etc.

Alors que la menace du virus s’éloigne, Bar Siman-Tov, ou « Barsi » comme on l’appelle familièrement, a annoncé le 12 mai qu’il se retirait après cinq ans en tant que directeur général du ministère de la Santé – un mandat prolongé d’un an en raison de l’absence d’un gouvernement fonctionnel.

Le ministre de la Santé de l’époque, Yaakov Litzman, (à droite), et le directeur général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman-Tov, visitent le laboratoire central du ministère de la Santé au centre médical Sheba à Ramat Gan, le 4 février 2020. (Flash90)

L’annonce a suscité de la part de Litzman des éloges enthousiastes à l’égard de son principal subordonné. Les décisions de Bar Siman-Tov pendant la crise ont été « appropriées et fondées », a déclaré M. Litzman dans une déclaration du 14 mai. Il a énuméré tous les succès de Bar Siman-Tov au pluriel, comme un travail d’équipe : « Tout au long de cette période, nous avons dû prendre des décisions difficiles pour mener le pays à la victoire dans la lutte contre l’agent pathogène coronavirus. Avec l’aide de Dieu, et grâce à l’ingéniosité et au professionnalisme dont Barsi a fait preuve, nous avons réussi jusqu’à présent ».

Nombreux sont ceux qui ont été véritablement surpris lorsque, quatre jours plus tard, Litzman a semblé lancer une campagne concertée pour salir Bar Siman-Tov – et reconnaître, pour la première fois, sa propre inutilité.

« Je pensais que la réaction d’Israël au virus relevait de la panique », a-t-il déclaré lors d’une interview avec le radiodiffuseur public Kan le 18 mai. « Dès que mon directeur général [Bar Siman-Tov] a dit qu’il craignait qu’il y ait 10 000 morts, j’ai crié lors de la réunion du cabinet, devant tous les ministres, en sa présence, que je n’y croyais pas, que cela n’arriverait pas, que c’était une exagération. Mais le Premier ministre a approuvé cette exagération et a cédé aux craintes du directeur général ».

Le lendemain matin, 19 mai, dans une interview à la radio, Litzman a accusé : « Netanyahu préférait les positions de Bar Siman-Tov. Je lui ai dit [à Netanyahu] de choisir qui est le ministre de la Santé. Mais l’échelon professionnel a élaboré les recommandations et les a transmises directement à Netanyahu. De temps en temps, ils me mettaient au courant ».

C’était un aveu surprenant… de ce que tout le monde supposait déjà.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, au centre, visite le centre d’opérations du coronavirus du Magen David Adom à Jérusalem avec le ministre des Finances Moshe Kahlon, à droite, le ministre de la Santé Yaakov Litzman, deuxième à droite, le ministre du Tourisme Yariv Levin, à gauche, et le conseiller à la sécurité nationale Meir Ben-Shabbat, deuxième à gauche, le 27 février 2020. (Crédit : Amos Ben Gershom / GPO)

Litzman a été mis au pilori pour son hypocrisie et pour avoir trahi un allié pour des raisons égoïstes. L’expert, y compris dans sa propre communauté Haredi, a souligné que son point de vue sur la menace du virus a changé plus d’une fois au cours des trois derniers mois. Dans les premiers jours de la crise, il a tenté à plusieurs reprises de rassurer la population et d’empêcher que les mesures de lutte contre la pandémie ne perturbent les communautés Haredi. Il a demandé au gouvernement de retarder les mesures de distanciation sociale jusqu’après la fête de Pourim les 9 et 10 mars, puis a fait pression sur Netanyahu pour qu’il exempte les synagogues des ordres de bouclage général. Puis, lorsque le nombre de morts dans le bastion Haredi, Bnei Brak, a commencé à augmenter, il a fait marche arrière et a exigé une quarantaine complète de la ville.

Mais le problème est plus profond que le fait évident qu’il a été complètement à côté de la plaque. Le revirement de Litzman depuis le 18 mai reflète quelque chose d’important et de répandu dans la culture de gouvernance d’Israël.

Au tout début de la crise, Bar Siman-Tov a fait remarquer à un interviewer, avec son impassibilité caractéristique, qu’il s’attendait pleinement à être critiqué pour sa gestion de la crise, quelle que soit sa façon d’agir ou les conséquences réelles de la pandémie sur la société israélienne. C’est un problème inné à l’épidémiologie, a-t-il suggéré. Si vous ne prenez que des mesures minimales et que le nombre de morts augmente de façon incontrôlable, les gens vous demanderont pourquoi vous n’avez pas pris la menace au sérieux. Mais si vous agissez avec force et parvenez à maintenir le nombre de morts à un faible niveau, ces mêmes personnes, a-t-il dit, vous demanderont pourquoi vous avez pris des mesures aussi drastiques pour une menace aussi minime. Il n’y a pas de solutions faciles, et quelqu’un doit intervenir, prendre les décisions difficiles et subir l’inévitable dénigrement.

Fin mars, au plus fort de la crise, un sondage cité dans le journal économique TheMarker suggérait que la prise de position pessimiste de Bar Siman-Tov vis-à-vis de l’opinion publique était peut-être prématurée. Les Israéliens lui ont fait confiance. A la question de savoir s’ils étaient satisfaits de sa gestion de la crise, 61 % des Israéliens ont répondu par l’affirmative, ce qui est le taux le plus élevé de tous les responsables de l’enquête. Netanyahu arrivait juste derrière avec 57 %. Litzman était loin derrière avec un lamentable 22 %.

En s’en prenant à Bar Siman-Tov alors que la pandémie semblait se résorber (du moins pour le moment), le même Litzman qui a évité la prise de décision elle-même a alors cherché à éviter la critique a posteriori, même si cela signifie reconnaître son propre manque de pertinence.

Le personnel médical du Magen David Adom, prélevant des échantillons pour le dépistage de coronavirus à Jérusalem, le 31 mai 2020. (Olivier Fitoussi/Flash90)

La loi des bureaucrates

Alors que « Barsi » dirigeait la politique de santé à la place de Litzman, son collègue Shai Babad, directeur général du ministère des Finances, dirigeait la planification économique tandis que son patron, Moshe Kahlon, était lui aussi évalué en plein milieu d’une urgence nationale.

En janvier, le ministre des Finances de l’époque, M. Kahlon, a informé les journalistes qu’il ne se présenterait pas aux élections de mars et qu’il prévoyait de quitter définitivement la politique. L’effondrement de son parti Koulanou dans les sondages et ses propres perspectives dérisoires au Likud après son retour dans son ancienne maison politique l’année dernière semblait lui faire perdre toute ambition. Tout comme Litzman, Kahlon a manqué des réunions politiques, ne s’est présenté qu’occasionnellement aux points de presse télévisés et n’a pas été impliqué dans le débat furieux qui a agité le gouvernement israélien sur la manière de concilier la distanciation sociale et la nécessité de préserver la santé de l’économie à long-terme.

Et ainsi de suite.

Le ministère de l’Agriculture n’a pas eu de ministre en fonction depuis janvier 2019, lorsque le ministre de l’époque, Uri Ariel, a perdu la course à la direction du parti Union nationale face à Bezalel Smotrich et a commencé à planifier son départ de la politique. Ariel n’est plus député depuis avril 2019, mais il est resté ministre par intérim jusqu’en novembre. Lorsqu’il a finalement quitté le poste, il est resté sans personnel (techniquement occupé par Netanyahu, l’un des cinq ministères qu’il dirigeait à l’époque). Lorsque Netanyahu a abandonné le cumul des postes après son inculpation en janvier 2020, Tzachi Hanegbi du Likud a obtenu le poste – encore une fois, en tant que ministre intérimaire peu impliqué dans les opérations du ministère. Ce n’est que le 17 mai, avec la prestation de serment du nouveau gouvernement, que le ministère de l’Agriculture a finalement obtenu un ministre à part entière, Alon Shuster de Kakhol lavan.

La première conférence de presse du nouveau gouvernement d’unité présidé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu et par le Premier ministre d’alternance Benny Gantz à la Knesset, le 17 mai 2020 (Crédit : Alex Kolomoisky/POOL)

Pourtant, tout au long de cette période, le ministère a été une force dirigeante et influente dans l’économie israélienne et dans les débats publics du pays. Il a pris part à des décisions et à des changements politiques spectaculaires, notamment aux luttes sur les quotas d’importation de beurre, d’œufs et d’autres produits de base, aux modifications de la réglementation sur la pêche et au débat public sur la sécurité alimentaire du pays et sa dépendance à l’égard des importations alimentaires.

Toutes ces choses ont été faites sans ministre en fonction, mais avec son directeur général respecté, Shlomo Ben Eliyahu, qui a su combler le vide en matière de leadership et définir la politique au nom de ses patrons absents.

Cela s’est donc produit dans un grand nombre de ministères. Les politiciens se sont éclipsés des feux de la rampe ; la plupart n’ont joué aucun rôle dans la réponse du pays au virus, et n’ont même pas été vus par le public entre la mi-mars et la mi-mai.

Il y a un fil conducteur qui relie Bar Siman-Tov, Babad et Ben Eliyahu. Alors que les politiciens se bousculaient pour obtenir un poste et ne parvenaient pas à gérer les institutions officiellement sous leur contrôle, c’est la classe des bureaucrates de haut niveau qui a réussi à assumer la responsabilité des grandes décisions de l’État.

Comme l’indique le numéro du 13 mai de TheMarker, la crise du virus a révélé l’évasion qui est à l’origine de la plainte contre les bureaucrates trop puissants.

De gauche à droite : Le directeur général du ministère des Finances, Shai Babad, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le directeur général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman-Tov, et le conseiller à la sécurité nationale, Meir Ben-Shabbat, à la résidence du Premier ministre à Jérusalem. (Capture d’écran : Twitter)

« Dans ces circonstances sans précédent et fatidiques, où aucun lobbyiste ou conseiller des médias ne pouvait formuler un document politique pour eux, où une décision dans un sens ou dans l’autre pouvait sceller le destin politique (et le destin des citoyens en général), les dirigeants élus ont préféré prendre du recul, pour calmer leur page Facebook et faire taire les tweets. Ce n’est que lorsque le moment a été venu de faire preuve de leadership et de responsabilité en terrain inconnu que l’odieuse bureaucratie a enfin pu passer à l’écran, et que l’on a cessé de se plaindre que le « pouvoir des bureaucrates » affaiblissait l’échelon élu et violait l’équilibre démocratique ».

Lorsque Miri Regev, du Likud, la nouvelle ministre des Transports, a limogé de façon péremptoire la directrice générale du ministère des Transports, Keren Terner Eyal, le ministre des Transports sortant, M. Smotrich, a donné une réponse qui en disait long.

Keren Terner Eyal, alors directrice générale du ministère des Transports, assiste à une audition à la Knesset, le 20 mars 2017. (Yonatan Sindel/Flash90)

Smotrich est entré au ministère des Transports en juin dernier en tant que défenseur de l’argument de la droite contre une bureaucratie excessive. Mais lorsque la nouvelle du licenciement de Terner Eyal par Regev est tombée, il a révélé la profondeur du changement qui l’avait affecté lors de son premier bref passage dans l’exécutif.

« Derrière le moteur du gouvernement se trouvent des fonctionnaires exceptionnels et dévoués, et la meilleure d’entre eux est Keren Terner Eyal », a-t-il déclaré dans un tweet. « J’ai eu le privilège de travailler à ses côtés et d’apprendre d’elle les mystères du ministère. »

On considère généralement que les politiques et les priorités d’un nouveau gouvernement peuvent être identifiées en examinant sa composition politique. Mais on pourrait en apprendre davantage en creusant un peu plus, en passant des hommes politiques en position, mais souvent défaillants, aux principaux bureaucrates de l’appareil d’État – qui seront toujours là pour diriger le pays même lorsque les hommes politiques, que ce soit par lâcheté, indifférence ou faiblesse politique, fuient leur poste et abandonnent leurs responsabilités.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...