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Rencontre surprise entre des rabbins de pays islamiques et Erdogan

Le leader turc, longtemps critique d'Israël, a indiqué aux chefs spirituels qu'il se réjouissait de la reprise du dialogue avec Herzog et Bennett

Les membres de l'Alliance des rabbins des États islamiques (ARIS) offrent au président turc Recep Tayyip Erdogan une ménorah décorée au nom de la communauté juive de Turquie pendant une rencontre au palais présidentiel d'Ankara, le 23 décembre 2021. De gauche à droite : Akif Gilalov, chef du Congrès mondial des Juifs des montagnes ; Berel Lazar, grand-rabbin de Russie ; Erdogan; Isak Haleva, grand rabbin séfarade de Turquie;  le rabbin Mendy Chitrik, directeur de l'ARIS; Erol Kohen, président de la communauté juive turque. (Crédit : David I. Klein/JTA)
Les membres de l'Alliance des rabbins des États islamiques (ARIS) offrent au président turc Recep Tayyip Erdogan une ménorah décorée au nom de la communauté juive de Turquie pendant une rencontre au palais présidentiel d'Ankara, le 23 décembre 2021. De gauche à droite : Akif Gilalov, chef du Congrès mondial des Juifs des montagnes ; Berel Lazar, grand-rabbin de Russie ; Erdogan; Isak Haleva, grand rabbin séfarade de Turquie; le rabbin Mendy Chitrik, directeur de l'ARIS; Erol Kohen, président de la communauté juive turque. (Crédit : David I. Klein/JTA)

ISTANBUL (JTA) – Des rabbins du monde entier ont arpenté les couloirs de l’hôtel Conrad, cette semaine à Istanbul, pour la toute première conférence de l’Alliance des rabbins des États islamiques (ARIS). Ils s’attendaient à vivre deux jours de prises de contact, de camaraderie, de discussions autour de la loi juive et de leurs initiatives visant à encourager la vie juive dans les pays à majorité musulmane.

Ce à quoi ils ne s’attendaient certainement pas était de rejoindre la capitale turque, Ankara, après avoir embarqué à bord d’un avion privé envoyé par le président Recep Tayyip Erdogan et de dîner en sa compagnie au palais présidentiel.

Le rabbin Mendy Chitrik, grand rabbin ashkénaze de Turquie et directeur de l’ARIS, n’a été informé de cette rencontre avec le président turc que quelques heures avant le début de la conférence.

Selon Chitrik, Erdogan s’est entretenu avec les rabbins sur une grande variété de sujets pendant deux heures.

« Le président a écouté très gracieusement tous les rabbins, il s’est exprimé en des termes très forts contre l’antisémitisme et l’islamophobie et a répété le positionnement turc qui est que le négationnisme face à la Shoah est un crime contre l’humanité », a déclaré Chitrik à JTA, qui a ajouté qu’Erdogan avait aussi fait part de son soutien à la construction et à la rénovation de synagogues en Turquie et dans la République turque de Chypre du Nord.

Ils ont aussi discuté des relations tissées entre Israël et la Turquie.

Les leaders de la communauté juive turque et les membres de l’Alliance des rabbins des États islamiques, venus du monde entier, rencontrent le président turc Recep Tayyip Erdoğan dans son palais d’Ankara, Ak Saray, le 23 décembre 2021. (Crédit : David I. Klein/JTA)

« J’apprécie la reprise du dialogue avec le président israélien, Isaac Herzog, et avec le Premier ministre Naftali Bennett », a déclaré Erdogan aux rabbins selon le Daily Sabah, un journal aligné sur le gouvernement.

Même si le pays a été, par le passé, un allié fort d’Israël, les relations entre la Turquie et l’État juif se sont détériorées pendant les presque 20 années passées par Erdogan au pouvoir. L’incident du Mavi Marmara, survenu en 2010, au cours duquel un navire turc avait tenté de briser le blocus de Gaza et qui avait entraîné la mort de dix activistes turcs, avait marqué l’un des points les plus bas (et le début de plusieurs années de bataille judiciaire en Turquie) de ces relations, comme cela avait été également le cas de la relocalisation de l’ambassade américaine à Jérusalem, en 2018. Erdogan avait qualifié Israël « d’État terroriste » et accusé le pays de « génocide ».

Malgré les liens commerciaux continus qui l’unissent à Israël, le gouvernement turc accueille également les leaders du Hamas sur son territoire et est l’un donateurs majeurs aux causes palestiniennes à Gaza et en Cisjordanie.

Le président turc a répété ce positionnement mais a appelé les rabbins à faire partie de la solution.

« Nous devons tous nous battre pour la paix au Moyen-Orient », a-t-il dit. « Nous ne voulons plus voir de conflit dans cette région géographique où sont nées les trois religions abrahamiques. »

« Je pense qu’une solution qui accordera la priorité à la sensibilité de tous les groupes religieux qui vivent actuellement à Jérusalem peut être trouvée », a-t-il ajouté.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara, le 24 novembre 2021. (Crédit : Adem ALTAN / AFP)

Les relations d’Erdogan avec la communauté juive mondiale n’ont pas non plus toujours été aussi cordiales.

Au mois de mai, il a été fortement critiqué par le président américain Joe Biden pour des propos reprenant des tropes antisémites, tenus par le président turc au cours de l’escalade des tensions entre Israël et les groupes terroristes de Gaza.

« Ce sont des meurtriers, au point qu’ils tuent des enfants qui ne sont âgés que de 5 ou 6 ans. Ils ne sont satisfaits que s’ils sucent leur sang », avait dit Erdogan à ce moment-là. « C’est dans leur nature. »

Lors d’un rassemblement en 2015, le gouvernant autoritaire s’en était également pris aux médias occidentaux, affirmant que « l’argent des Juifs » était derrière le New York Times.

Les rabbins ont toutefois salué cette récente rencontre.

« Nous sommes des rabbins bien déterminés à regarder vers l’avenir. Nous travaillons dans des communautés du monde musulman et notre objectif est d’y renforcer la vie juive. Il y a de nombreuses choses qui sont arrivées par le passé, mais nous regardons devant nous, travaillant sur le présent et œuvrant pour l’avenir », a dit Chitrik.

À la fin de la rencontre, le grand rabbin séfarade de Turquie, Isak Haleva, a offert au président turc une ménorah décorée.

Finalement, le dialogue partagé entre les rabbins et Erdogan a incarné à merveille et très précisément la raison qui avait poussé Chitrik à fonder l’ARIS.

L’idée de cette création lui était venue à une autre conférence, la conférence Kinus HaShluchim – qui regroupe des émissaires Habad du monde entier – lorsqu’il s’était retrouvé à une table auprès de rabbins d’Azerbaïdjan, du Maroc, des Émirats arabes unis et du Nigeria.

« Nous nous sommes regardés les uns les autres et on s’est dit : ‘Mais attendez, on est tous des rabbins de pays musulmans. Pourquoi n’y a -t-il pas une session organisée ici, à cette conférence, pour les rabbins des pays musulmans ?' », s’est souvenu Chitrik. « Il y a des domaines dans lesquels nous pouvons nous entraider. Alors nous avons d’abord ouvert un groupe WhatsApp, puis un fil Twitter, et tout est parti de là. »

Environ 100 000 Juifs vivent dans des pays à majorité musulmane – ils étaient un million il y a un siècle, estime Chitrik. Les plus grandes populations juives en pays musulmans se trouvent au Kazakhstan, en Azerbaïdjan, en Iran et en Turquie.

« Les gens disent : ‘Wow, il y a 100 000 Juifs dans les pays islamiques ?’ Oui, c’est bien ça », continue-t-il. « Cela fait des milliers d’années qu’ils vivent dans ce monde islamique et ils continuent à y vivre, ils continuent à considérer que ces pays sont les leurs. »

« Ils affichent souvent beaucoup de patriotisme vis-à-vis des pays où ils vivent. La majorité d’entre eux ne cherche pas à partir ailleurs, ajoute-t-il.

Quand il a fondé l’ARIS, Chitrik était conscient que l’organisation ne pourrait pas réunir seulement des rabbins Habad. Il faudrait qu’elle comprenne les différentes communautés juives représentées dans le monde arabe, y-compris dans les pays post-soviétiques tels que l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ; les communautés historiques du Moyen-Orient comme la Turquie, l’Iran, la Tunisie et le Maroc et les communautés émirati et du Bahreïn, qui augmentent rapidement dans le sillage des accords d’Abraham.

« L’ordre du jour de l’Alliance des rabbins, c’est de normaliser la vie juive dans les pays musulmans », explique Chitrik. « Ce qui ne devrait pas être une surprise. »

Au fil des années, en travaillant dans ces pays, Chitrik et un grand nombre de rabbins ont découvert que, si la vie juive n’était pas nécessairement découragée, les interventions étrangères – qu’elles émanent d’Israël ou des citoyens juifs des puissances occidentales comme les États-Unis et le Royaume-Uni – venaient souvent compliquer les choses.

« De nombreux rabbins sont réalistes et savent que dans les endroits où nous vivons, on ne considère pas toujours positivement les interventions étrangères », précise Chitrik. « Quand un rabbin en Turquie ou en Iran a besoin d’aide – que ce soit en communication, pour trouver des tefillin, pour envoyer des matzot ou des etrogim, c’est beaucoup plus facile de le faire depuis Istanbul que depuis n’importe où ailleurs. »

La conférence inaugurale de l’Alliance des rabbins des États islamiques qui a eu lieu à Istanbul, au mois de décembre 2021, veut améliorer et soutenir la vie juive dans les nations à majorité musulmane. (Crédit : David I. Klein/JTA)

Par le biais du travail de coordination de l’Alliance, les rabbins ont pu fournir de la matzah aux Juifs de Libye, du Liban ou de la Syrie, entre autres, l’année dernière. Ils ont aussi aidé les deux derniers Juifs afghans à quitter le pays après le retour au pouvoir des talibans – en envoyant un à Istanbul et l’autre en Albanie.

La conférence de cette semaine à Istanbul a été la première occasion, pour un grand nombre de rabbins, de se rencontrer en personne. Plus de dix pays étaient représentés : l’Iran, l’Égypte, la Tunisie, l’Albanie, le Kosovo, les Émirats arabes unis, l’Azerbaïdjan, la République turque de Chypre du Nord, le Kazakhstan, la Russie et aussi la Turquie, dont le grand rabbinat accueillait le sommet.

Pour un grand nombre de participants, l’une des choses les plus importantes a été de ressentir qu’ils n’étaient pas seuls dans leur travail.

« Quand vous venez rencontrer des gens issus de pays musulmans si nombreux et différents, et que partout, dans ces pays, il y a une communauté juive, alors vous vous sentez plus fort, plus apaisé », a commenté le rabbin Elchanan Cohen qui sert une communauté à Almaty, au Kazakhstan.

« Vivant dans des pays musulmans, nous avons notre propre sensibilité – et c’est ce qui place tous les rabbins qui se trouvent ici dans une situation commune », a expliqué le rabbin Shnuer Segal venu d’Azerbaïdjan. « Nous devons tous relever des défis et l’idée que nous pouvons les relever ensemble est une idée soutenue par notre alliance. »

Les rabbins sont réconfortés « par l’idée que quelqu’un nous soutiendra si nous avons besoin d’une connexion avec le gouvernement ou autre », a déclaré pour sa part le rabbin Chaim Azimov, de la République turque de Chypre du Nord.

Et ainsi, en plus des conversations philosophiques sur l’avenir de la vie juive dans le monde musulman, la conférence a aussi compris des sessions plus pratiques qui ont été consacrées à la collecte de fonds et aux réseaux sociaux.

La rencontre surprise avec Erdogan a remplacé une visite au musée juif d’Istanbul et un dîner de gala à Neve Shalom, la principale synagogue du rabbinat turc.

Au deuxième jour de la conférence, les rabbins ont pris part à un colloque halakhique à Istanbul dirigé par le grand rabbin iranien Yehuda Gerami et consacré à Maimonide, leur illustre prédécesseur.

Le rabbin Yehuda Gerami, grand rabbin d’Iran, le 14 novembre 2021. (Capture d’écran)

Gerami a finalement quitté la conférence avec un tout nouveau rouleau de Torah à ramener à sa communauté en Iran.

L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.

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