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Shoah: Des enseignants juifs boycottent une commémoration à l’université de Virginie

L'événement prévu pour la Journée internationale de commémoration de la Shoah sur un campus a entraîné le mécontentement des Juifs, qui ont été exclus de sa préparation

Un flyer distribué par l'université James Madison avec le programme d'un événement organisé pour la Journée de commémoration de la Shoah auquel les professeurs juifs se sont opposés. (Crédit : (Flyer via JTA/JMU campus photo CC BY-SA 3.0/ Ben Schumin)
Un flyer distribué par l'université James Madison avec le programme d'un événement organisé pour la Journée de commémoration de la Shoah auquel les professeurs juifs se sont opposés. (Crédit : (Flyer via JTA/JMU campus photo CC BY-SA 3.0/ Ben Schumin)

JTA — Un événement qui a eu lieu jeudi soir à l’université de Virginie, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, devait être l’occasion d’écouter des conférences sur l’héritage d’Auschwitz ou sur le point de rencontre entre suprématisme blanc et antisémitisme. Il devait aussi y avoir la lecture d’un poème et un intermède musical.

Il y avait toutefois un grand absent dans ce programme de l’université James Madison : le soutien en faveur de l’événement du corps enseignant et des employés juifs de l’institution.

Des dizaines d’entre eux avaient annoncé, dans une lettre ouverte, qu’ils boycotteraient l’événement intitulé « Soirée de conversation sur l’Histoire et l’héritage de la Shoah », doutant de son caractère opportun. Un élément du programme de la soirée les avait particulièrement inquiétés, selon une source : l’intermède musical assuré par la doyenne de l’université, une pianiste, pendant une discussion intitulée « La musique, refuge pendant la Shoah ».

« Il n’y avait pas refuge pour ceux qui étaient ciblés dans le cadre de la ‘solution finale’, » avait expliqué la lettre ouverte qui, si elle n’avait pas été signée, affirmait qu’elle bénéficiait du soutien de 24 professeurs de l’université, de professeurs émérites et d’employés juifs.

La lettre, diffusée par le journal étudiant The Breeze dans la matinée de jeudi, précisait que la préparation de l’événement avait été marquée par « l’absence de respect et le dénigrement des éventuels interlocuteurs juifs et par un rejet de leur participation », déplorant également « un échec à refléter les valeurs inclusives que l’université James Madison prétend renforcer ». La lettre critiquait la décision prise par la commission chargée de mettre au point la soirée de ne pas solliciter la contribution des professeurs juifs dans la préparation de l’événement, ainsi que la décision prise d’inviter le rabbin d’une communauté voisine pour faire un discours communautaire au détriment du rabbin local.

Ce rabbin, Jeffrey Kurtz-Lendner, de la Congrégation Beth El à Harrisonburg, estime pour sa part que l’événement a été planifié sans apport – ou presque – de la communauté juive et il fait remarquer que les trois Juifs qui avaient rejoint la commission chargée de la préparation de la soirée, alors qu’elle avait presque terminé ses travaux, ont tous démissionné. Plus d’une dizaine de Juifs avaient pris part à la planification de l’événement organisé l’année dernière à la même occasion, a confié l’un des signataires de la lettre à JTA.

Dans un entretien, Kurtz-Lendner compare l’événement à « une cérémonie en mémoire de Martin Luther King préparée entièrement par des Blancs ». Il précise que lui-même a pris la décision de boycotter la soirée et qu’il n’a pas encouragé ses fidèles, avec parmi eux des professeurs travaillant à l’université, à s’y rendre, ajoutant que le rabbin dont le nom figurait sur le programme initial – à la tête d’une synagogue du mouvement réformé située à Staunton, à environ 50 kilomètres de là – avait décidé, lui aussi, de ne pas y aller.

« Ce programme paraît complètement dénué de sensibilité », regrette-t-il. « Au lieu d’être une commémoration de la Shoah, on a le sentiment qu’il a été transformé en festivité ».

Une idée qui semble ancrée par l’inclusion de musique au cours de l’événement. Maura Hametz, présidente du département d’Histoire de l’université, qui est juive, raconte être parvenue à convaincre la commission, l’année dernière, que la présence d’instruments de musique pendant la soirée de commémoration serait déplacée, citant l’interdiction, dans la tradition juive, de musique instrumentale dans les périodes de deuil.

« Bibliquement, nous n’utilisons pas de musique instrumentale en tant que Juifs » pour commémorer la Shoah, dit-elle. « Si on utilise ces instruments, alors ce sont des réjouissances. » La proposition visant à mettre en place un intermède musical, ajoute-t-elle, trouve sa justification dans « la musique sacrée du Moyen-Âge – ce qui n’a rien à voir avec ce qui est bon pour nous ».

La croyance que la musique est interdite lors des commémorations de la Shoah n’est pas universelle : certaines commémorations ont été l’occasion de jouer des musiques écrites par des compositeurs juifs, en tant qu’actes de résistance ou sous forme d’hommage. La Journée de commémoration de la Shoah a été créée par les Nations unies en 2005 en mémoire de toutes les victimes de la Shoah – elle est distincte de Yom HaShoah, la journée de recueil juive qui a lieu au mois d’avril et qui a été établie par le gouvernement israélien pour commémorer spécifiquement les victimes juives du génocide nazi.

Hametz, qui avait réussi à convaincre la commission organisatrice de ne pas inclure de musique dans l’événement de l’année dernière, dit avoir « été surprise » en découvrant le programme de cette année et la présence d’une pianiste. Elle a, en conséquence, décidé de boycotter la soirée et de signer la lettre ouverte, raconte-t-elle.

Le boycott a été soutenu par l’un des centres universitaires qui sponsorise l’événement, le Mahatma Gandhi Center for Global Nonviolence. Son directeur, Taimi Castle, a émis un communiqué auprès du journal étudiant qui disait que le centre « consacrera du temps à réfléchir à la manière de mieux soutenir la communauté juive au sein de l’université James Madison dans le cadre du préjudice qui a été entraîné par la situation ».

Un porte-parole de l’université avait fait savoir, jeudi, que la soirée se déroulerait comme prévu. L’institution a noté qu’elle était entrée en contact avec « le porte-parole de ce groupe » de critiques et qu’elle prévoyait d’organiser une rencontre pour « mieux nous comprendre et œuvrer collectivement à trouver la marche à suivre ».

La doyenne n’a finalement pas joué de piano dans la soirée, selon les personnes présentes. Elle a aussi commencé par une déclaration lue par un administrateur de l’université qui a reconnu l’existence d’une controverse, sans pour autant présenter des excuses.

Cet événement survient dans un contexte plus large d’interrogations sur le rôle tenu par les Juifs dans les efforts visant à promouvoir la diversité et l’inclusion dans les universités et sur le lieu de travail. Les critiques juifs de ce domaine émergent de la diversité, de l’équité et de l’inclusion déplorent que l’antisémitisme ne soit pas toujours appréhendé de manière aussi forte que cela peut être le cas du racisme ou de l’homophobie, même si la haine anti-juive est ancrée, elle aussi, dans le rejet de l’identité. Les signataires de la lettre ouverte évoquent également un nouveau rapport sur l’antisémitisme dans l’état, qui a été diffusé dans toute la Virginie, s’appuyant sur ce document pour faire part de leurs inquiétudes et pour tenter de convaincre de la nécessité de mieux représenter la communauté juive au sein de l’université.

La Journée de commémoration, à James Madison, avait été parrainée en partie par le bureau d’équité et d’inclusion de l’institution. La vice-doyenne aux stratégies d’inclusion et aux initiatives d’équité devait d’ailleurs ouvrir la soirée par un discours et modérer une session de questions-réponses prévue à la fin de l’événement.

« Cet événement vise à créer une opportunité : l’opportunité d’apprendre aux gens ce qu’ont été les expériences vécues par d’autres et une occasion également de rendre hommage à la Journée de commémoration de la Shoah par le biais de moyens éducatifs et solennels », a commenté Malika Carter-Hoyt, vice-présidente du bureau de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, dans un communiqué adressé à JTA. Le communiqué n’a mentionné ni les Juifs, ni la problématique de l’antisémitisme.

Carter-Hoyt a indiqué n’avoir reçu « aucun signalement sur les inquiétudes qui pouvaient être nourries » avant de découvrir la lettre.

« Je prends acte de cette lettre et je veux exprimer ma compassion à l’égard des préoccupations soulignées par des professeurs », a-t-elle ajouté, défendant toutefois la commission ayant préparé la soirée et laissant entendre qu’inclure des Juifs au sein de cette dernière n’avait pas été une priorité spécifique de l’université.

« Les membres de la commission ont été sélectionnés sur la base de leur expertise de fond et sur leur engagement en faveur de la création d’un événement marquant cette occasion de manière appropriée », a-t-elle encore écrit. « Personne n’a été inclus ou exclu sur la base explicite d’une caractéristique particulière ».

L’université James Madison, qui se trouve à Harrisonburg, est une institution publique qui accueille environ 21 000 étudiants. Environ 1 200 d’entre eux sont Juifs, selon Hillel International qui offre certains services sur le campus mais qui n’a là-bas ni rabbin, ni bâtiment. Le vice-président de la branche locale d’Hillel était sur la liste des participants au programme de la soirée pour la lecture d’un poème de Primo Levi, survivant italien de la Shoah.

L’auteur italien Primo Levi, le 10 décembre 1984. (Crédit : AP Photo)

Josh Shulruff, conseiller du personnel universitaire pour le groupe Hillel au sein de la JMU, déclare à JTA que les étudiants de Hillel étaient mal à l’aise à l’idée de participer à l’événement parce qu’ils étaient entrés en lien, grâce à lui, avec les organisateurs avant d’apprendre les objections finalement faites par la communauté juive locale.

« Je suis en partie responsable du fait qu’ils se sont retrouvés mêlés à cette pagaille », dit-il. « Ils étaient dans une position difficile et ils ont su faire face avec un calme incroyable et beaucoup de professionnalisme. »

Shulruff était l’un des signataires de la lettre et il avait été l’un des Juifs qui avait démissionné de la commission après avoir déterminé que les inquiétudes relayées par les membres de la communauté n’étaient pas entendues. Ces Juifs qui avaient quitté la commission avaient envoyé un courrier privé au directeur par intérim du Centre pour l’engagement civil en exprimant leurs préoccupations face à l’absence totale d’intervenants juifs dans la préparation de l’événement, déplorant notamment que l’université n’avait pas fait appel, comme l’année précédente, au centre Habad local.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, raconte-t-il, a été l’invitation du rabbin de la ville voisine à participer à la soirée au détriment du rabbin local – une initiative excessivement maladroite, selon lui.

Mais, souligne-t-il, « je ne pense pas que ce soit un campus où sévit furieusement la haine antisémite. Je crois que nous sommes en présence d’un cas de personnes qui n’écoutent pas d’autres personnes qui tentent malgré tout de les avertir que le navire part dans la mauvaise direction. »

L’université n’a pas de département d’études juives, malgré les pressions importantes qui, selon Hametz, ont été exercées par les professeurs dans ce sens. Alan Berger, qui a lancé des départements d’études juives à l’université de Syracuse et à l’université Florida Atlantic, devait être l’un des intervenants les plus éminents lors de la soirée de jeudi.

La doyenne de James Madison, Heather Coltman, qui devait jouer du piano lors de l’événement de commémoration de la Shoah et qui a précédemment travaillé à l’université Florida Atlantic, n’entretient pas des relations faciles avec les professeurs. Cette semaine, le sénat des professeurs a cherché à la condamner pour avoir, semble-t-il, pris des mesures de représailles contre les auteurs d’un rapport consacré à la transparence au sein de l’institution.

Frances Flannery, professeure de Bible hébraïque qui déclare être la seule enseignante en études juives du campus, explique à JTA qu’elle a signé le courrier parce qu’elle estime que l’université « a reculé d’un pas de géant » dans ses relations avec les membres de la communauté juive depuis la dernière soirée de commémoration de la Shoah, l’année passée.

« Indépendamment des intentions qu’ils pouvaient avoir, ils ont échoué à mettre en place un climat d’inclusion et de respect pour l’expertise et pour le vécu juifs », affirme-t-elle. De multiples employés juifs de l’université ont confié à JTA qu’ils voulaient que l’université leur présente des excuses pour la manière dont l’événement de jeudi a été préparé, et que l’université s’engage à ne pas user de représailles contre ses critiques.

Si certains cours sur des thématiques juives sont enseignés au sein de l’institution, l’absence d’un département distinct implique que la représentation des Juifs sur le campus reste limitée, dit Hametz.

« Il n’y a pas de porte-parole pour la communauté juive », déplore-t-elle. « Il n’y a pas une voix centrale qui puisse dire : ‘Hé, pourquoi est-ce que ça se passe comme ça ? Comment est-il possible de préparer un événement sur la Shoah sans Juifs siégeant au sein de la commission ? »

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