Syrie : derrière les « réconciliations », les représailles silencieuses de Damas
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Syrie : derrière les « réconciliations », les représailles silencieuses de Damas

Depuis 2018, 219 soldats ayant souscrit à l'initiative ont été interpellés, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme, qui rapporte la mort en détention de 32 d'entre eux

Une photo prise lors d'une visite guidée avec l'armée russe montre des soldats d'élite syriens participant à une séance d'instruction avec des formateurs militaires russes, le 24 septembre 2019, sur une base militaire à Yafour, à environ 30 kilomètres à l'ouest de Damas. (Maxime POPOV / AFP)
Une photo prise lors d'une visite guidée avec l'armée russe montre des soldats d'élite syriens participant à une séance d'instruction avec des formateurs militaires russes, le 24 septembre 2019, sur une base militaire à Yafour, à environ 30 kilomètres à l'ouest de Damas. (Maxime POPOV / AFP)

Après avoir déserté l’armée syrienne durant la guerre civile, Salam avait signé un accord de « réconciliation » avec le régime. Parti reprendre du service à Damas, il n’est jamais rentré dans sa famille, qui a fini par apprendre sa mort, raconte son frère Ahmed.

Un cas parmi d’autres montrant que ces « réconciliations » imposées par le pouvoir, et souvent négociées par l’allié russe au terme des reconquêtes territoriales, sont loin d’offrir une quelconque protection à leurs signataires face aux risques d’arrestations et disparitions forcées.

Depuis 2018, 219 hommes ayant souscrit à l’initiative ont été interpellés, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), qui rapporte la mort en détention de 32 d’entre eux, « probablement à cause de tortures ou des mauvaises conditions sanitaires ».

Ce phénomène a été constaté dans les anciens bastions rebelles de la Ghouta orientale, près de Damas, à Homs (centre), et surtout à Deraa (sud), province reprise à l’été 2018 par le régime de Bachar al-Assad.

C’est à ce moment-là date qu’Ahmed et Salam ont signé leur accord de réconciliation à Deraa, berceau de la révolte de 2011.

Ancien rebelle, Ahmed, le quadragénaire, a rejoint une unité des forces du régime créée par Moscou pour réintégrer des insurgés.

Son frère Salam, 26 ans et père de deux enfants, avait fait défection pour intégrer la rébellion. Il s’est résigné à régulariser son statut de déserteur directement auprès du régime.

« J’ai essayé de l’en dissuader, il a insisté », se souvient Ahmed, qui s’exprime sous pseudonyme.

Fin 2018, Salam s’est donc rendu à la police militaire syrienne à Damas. La famille est restée sans nouvelles. Avant d’obtenir des autorités un papier griffonné, indiquant la date du décès (en mai 2019) et la matricule de la dépouille.

« Il est parti, il n’est jamais revenu », lâche Ahmed.

Photo publiée sur la page Facebook officielle de la présidence syrienne : au centre, le président Bashar el-Assad parle avec des soldats syriens à Habeet, dans la province d’Idleb, le 22 octobre 2019. (Crédt : Facebook via AP)

« À contre-cœur »

Les réconciliations imposent aux rebelles d’abandonner leurs armes. Les déserteurs ont six mois pour régulariser leur situation. Ceux qui rejettent ces accords sont transférés vers d’autres bastions insurgés.

« On a accepté la réconciliation à contre-cœur pour se protéger », indique Ahmed. « Je me suis protégé, pas mon frère. » Aujourd’hui il doute toujours du décès de Salam, la famille n’ayant pas récupéré sa dépouille.

« Ces prétendus accords de réconciliation n’ont pas protégé les gens des arrestations arbitraires ou du harcèlement des forces de sécurité », déplore Diana Semaan, d’Amnesty International, estimant que les habitants « risquent toujours tortures et mort en détention ».

Depuis la reconquête de Deraa, une organisation de militants qui recense les « Martyrs » de la région, a enregistré la disparition de 14 déserteurs, certains qui s’étaient volontairement rendus, d’autres interpellés aux barrages de contrôle.

Omar Hariri, un militant du groupe, explique que plusieurs ont été arrêtés sur la base « d’affaires pénales fabriquées de toute pièce », les réconciliations ne prévoyant pas d’immunité pour de tels dossiers. Ou alors pour « des plaintes arbitraires, suite à une dispute ».

Une source anonyme au sein d’une ONG rapporte le cas de trois frères de Deraa, parmi lesquels deux combattants rebelles, « interpellés cinq jours après leur accord de réconciliation ».

« Ils sont portés disparus depuis 2018 », indique-t-elle.

Les soldats du gouvernement syrien scandent des slogans lors d’une photo de groupe avec des portraits du président Bashar al-Assad près de Manbij, au nord de la province d’Alep, le 15 octobre 2019 (Crédit : – / AFP)

« Fuir à nouveau »

À Deraa, les militants recensent les exactions plus facilement que dans d’autres bastions repris par Damas. Dans cette région, encore récemment secouée par des manifestations antirégime, les ex-rebelles préservent une relative marge de manœuvre.

Si les institutions gouvernementales se sont réinstallées dans la province, leurs forces armées ne sont pas déployées partout. Les insurgés restés sur place conservent le contrôle de certains secteurs.

Pour Sarah Kayali, chercheuse sur la Syrie pour Human Rights Watch (HRW), les accords de réconciliation auront été des « promesses de papier », visant « à rassurer de manière illusoire ».

En 2014, après de violents combats et un long siège ayant ravagé la vieille ville de Homs, Omar a lui aussi déposé les armes, en vertu d’un accord entre rebelles et services de sécurité, raconte son frère sous l’anonymat.

Cet ancien déserteur pensait que le régime respecterait ses engagements. Mais il a fini incarcéré à la redoutable prison de Sednaya.

« Pendant quatre ans, nous avons versé de l’argent pour qu’il reste en vie », souligne le frère. « Il est sorti et a dû intégrer à nouveau les rangs de l’armée. Il souhaiterait fuir à nouveau. Mais il a les mains liées », ajoute-t-il.

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