Un auteur israélien explique – enfin – le sionisme aux Palestiniens
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Interview

Un auteur israélien explique – enfin – le sionisme aux Palestiniens

Pour Yossi Klein Halevi, la solution à 2 États, qu'il déteste, est la moins pire, et il souhaite raconter à nos voisins les deux narratifs

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Un groupe de parachutistes s'émerveille au mont du Temple le 7 juin 1967 pendant la Guerre des Six Jours (Crédit : Micha Bar-Am / Ministère de la Défense / Archive de l'armée israélienne)
Un groupe de parachutistes s'émerveille au mont du Temple le 7 juin 1967 pendant la Guerre des Six Jours (Crédit : Micha Bar-Am / Ministère de la Défense / Archive de l'armée israélienne)

Malgré son petit format, le texte Letters to My Palestinian Neighbor de Yossi Klein Halevi endosse une énorme responsabilité.

L’auteur et journaliste de Jérusalem a passé 11 ans à écrire son livre précédent, Like Dreamers – qui racontait l’histoire de l’évolution d’Israël après la guerre des Six Jours à travers la vie de sept parachutistes qui se sont battus pour la réunification de Jérusalem. Les Lettres ont, dit Klein Halevi, quant à elles ont été écrites en 11 semaines. « Ce livre attendait d’être écrit », estime-t-il. Un livre qu’il s’est préparé à rédiger, au cours de ses 35 années passées en Israël soit la moitié de la durée de vie de l’État juif moderne.

Son but n’est rien moins que d’expliquer à ses voisins palestiniens – dont certains peuvent être vus depuis la fenêtre de sa maison dans le quartier de French Hill au nord de Jérusalem – « qui nous sommes et ce que nous faisons ici ». « Avec le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas qui travaille assidûment à délégitimer la présence des Juifs ici, l’impératif ne pourrait guère être plus impérieux », selon l’auteur.

Pour un livre précédent, At the Entrance to the Garden of Eden, Klein Halevi a passé du temps avec des Chrétiens et, de façon beaucoup plus approfondie, avec des Musulmans, les écoutant, apprenant et essayant de les comprendre.

Avec ce nouveau livre, il espère qu’ils l’écouteront.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas préside une réunion du Conseil national palestinien à Ramallah le 30 avril 2018. (AFP PHOTO / ABBAS MOMANI)

Cependant, Klein Halevi, 64 ans, n’envisage pas ce recueil comme une rue à sens unique.

Son but affiché est de faire en sorte que le livre, avec ses chapitres, suscite un dialogue avec ses voisins palestiniens.

Il est donc en cours de traduction en arabe. Il sera disponible en ligne – sur le site Web arabe du Times Of Israel – en téléchargement gratuit. L’auteur espère que les Palestiniens et d’autres personnes du monde arabo-musulman y réagiront. S’ils écrivent, promet-il, il répondra personnellement – initiant ainsi un dialogue permanent, qui permettra aux parties en conflit de mieux se comprendre et ainsi, un jour peut-être même de s’accepter et de vivre en paix côte à côte.

Klein Halevi insiste sur le fait qu’il vient de la droite et qu’il ne croit pas naïvement aux possibilités de paix dans un avenir proche. Mais encouragé par son expérience de ces dernières années à la tête d’un programme remarquable de l’Institut Hartman de Jérusalem qui dispense des cours sur le judaïsme et Israël à des groupes de dirigeants musulmans américains en visite, il refuse l’idée que le monde arabe « nous déteste et nous haïra toujours ».

Il pense que les Juifs israéliens n’ont fait aucun réel effort pour leur raconter leur histoire.

« Lettres à mon voisin palestinien », par Yossi Klein Halevi.

D’où le livre. D’où le poids de la responsabilité.

Mais ce n’est pas tout.

Malgré le titre et la nécessité d’expliquer le judaïsme et le sionisme à ses voisins, Klein Halevi dit qu’il a aussi écrit ce livre pour les Juifs et les sionistes qui, selon lui, ont perdu de vue les éléments centraux de leur propre histoire.

« Nous nous rendons un mauvais service à nous-mêmes et à notre cause », affirme-t-il, « en présentant l’Israël moderne comme une histoire fondée sur le Judaïsme européen et la Shoah ; en fait, le sionisme a manifestement échoué à sauver le Judaïsme européen ».

« Ce que nous devrions intérioriser et expliquer aux autres », c’est l’accomplissement unique de ce qu’il appelle le « sionisme du désir » – « l’histoire à moitié oubliée de la façon dont nous avons réussi à préserver la centralité de la terre d’Israël dans la conscience juive, dans tous les coins du globe où les Juifs ont vécu » durant des milliers d’années. « C’est l’une des histoires les plus étonnantes de l’histoire de l’humanité. »

J’ai connu Yossi Klein Halevi pendant la majeure partie des 35 ans qu’il a passés en Israël. J’ai travaillé avec lui en tant que journaliste, j’ai médiatisé son initiative novatrice de leadership musulman à Hartman, je l’ai interviewé à de nombreuses reprises. Il est l’un des penseurs les plus éloquents et l’un des écrivains les plus perspicaces, élégants et attentifs de notre époque. Ce qui suit est la transcription d’une conversation que nous avons eue dans son bureau chez Hartman, avant qu’il ne parte aux États-Unis pour commencer la promotion de ce livre.

En lisant notre interview, je suis frappé par la sagesse de presque toutes ses réponses à mes questions et par l’originalité d’une grande partie de ce qu’il dit – des formulations qui semblent si nécessaires et évidentes une fois que vous les aurez lues, mais que d’autres n’ont pourtant pas réussi à élaborer auparavant.

Comme vous le verrez plus loin dans notre conversation, deux de ses livres précédents ont eu un mauvais timing. Compte-tenu de l’immense bénéfice que peuvent apporter ces Lettres de Klein Halevi, aux Palestiniens, aux Israéliens et à tous ceux qui cherchent un monde meilleur et plus sage, il faut espérer que ce nouveau livre aura du succès.

The Times of Israel : Le livre doit sortir quand ?

Yossi Klein Halevi : Le 15 mai.

Et l’ambassade des États-Unis à Jérusalem est inaugurée le ?

Le 14 mai !

D’accord, et c’est un heureux concours de circonstances, pensez-vous, ou bien cela souligne en quoi le livre est si important, ou… ?

Ma belle-mère m’a dit que je devrais prévenir le monde entier avant de publier un autre livre. (Rires)

Souvenons-nous : votre livre sur votre appartenance en tant qu’adolescent à la Ligue de défense juive a été publié à l’époque de l’assassinat de Rabin…

« Memoirs of a Jewish Extremist », mon premier livre, est sorti deux jours après l’assassinat de Rabin.

Mon deuxième livre, « At the Entrance to the Garden of Eden », qui parlait d’un voyage que j’ai fait au sein de l’Islam et le Christianisme, est sorti le 11 septembre 2001.

Mon dernier livre, « Like Dreamers », a réussi à éviter les catastrophes historiques.

Votre deuxième livre a probablement inspiré ce nouvel opus, et vous a peut-être donné la confiance nécessaire pour l’écrire. Et puis il y a votre travail avec l’imam Abdullah Antepli et l’initiative pour le leadership musulman à l’Institut Hartman. Cela vous a-t-il donné la certitude que ce livre ne serait pas une approche condescendante et ignorante de votre voisin palestinien ?

Yossi Klein Halevi (à gauche) et l’imam Abdullah Antepli, à l’Institut Hartman (DH/Times of Israel)

Je vois ce livre comme une sorte de suite au livre que j’ai écrit sur mon voyage au sein de l’islam palestinien. Cela s’est produit à la fin des années 90, juste avant la seconde Intifada, alors qu’il était encore physiquement et émotionnellement possible de faire ce genre de voyage.

J’ai passé un an dans la société palestinienne, à écouter les histoires des gens, à essayer de voir le conflit le plus possible à travers leurs yeux. Et à essayer de découvrir un peu de la vie religieuse musulmane, parce que c’est ce qui m’intéressait en tant que juif religieux, pour voir si nous pouvions créer un langage commun pour la réconciliation qui s’inspire de nos traditions religieuses.

Ce livre est une suite tardive, presque deux décennies plus tard. Beaucoup de choses se sont passées entre-temps – en particulier la seconde Intifada, qui a transformé la société israélienne.

La blessure de la seconde Intifada ne se résume pas au seul fait que nous avons eu la pire vague de terrorisme de notre histoire, mais que le terrorisme a suivi deux offres israéliennes pour la création d’un État palestinien. Et cela m’a dissuadé, cela a supprimé mon envie de communiquer avec la partie adverse.

La seconde Intifada a ramené la droite au pouvoir et a presque détruit la gauche israélienne, ce que la communauté internationale n’a pas encore intériorisé. Aujourd’hui, notre débat politique n’est plus entre la droite et la gauche, mais entre la droite et le centre.

Le Parti travailliste, le parti fondateur d’Israël, n’est plus capable de gagner une élection. C’est une conséquence de la seconde Intifada, dont l’impact sur ma génération a été similaire à l’impact de 1947-48 sur la génération fondatrice d’Israéliens : elle nous a convaincus qu’il n’y a aucune possibilité de trouver des partenaires pour le partage parmi les dirigeants palestiniens actuels.

Il est probable qu’après avoir écrit votre deuxième livre, vous avez perdu toute illusion quant aux chances de paix, à cause de la seconde Intifada et de tout ce qui s’est passé depuis. Ce livre représente-t-il une sorte de tentative afin de retrouver l’optimisme, ou est-ce un mot trop fort ?

Ce livre n’est pas un livre sur l’optimisme ou le pessimisme, mais une tentative d’expliquer l’histoire juive et israélienne à nos voisins – pourquoi le peuple juif n’a jamais abandonné ses revendications sur cette terre, même de loin, pourquoi j’ai quitté ma maison de New York en 1982 pour m’installer ici.

Dans mon livre précédent, j’ai essayé d’écouter mes voisins.

Dans ce livre, je demande à mes voisins de m’écouter.

Pendant toutes ces années de conflit, aucun écrivain israélien n’a écrit directement à nos voisins palestiniens, et au monde arabe et musulman en général, expliquant qui nous sommes et pourquoi nous sommes ici.

Pendant toutes ces années de conflit, aucun écrivain israélien n’a écrit directement à nos voisins palestiniens, et au monde arabe et musulman en général, pour expliquer qui nous sommes et pourquoi nous sommes ici.

Nous défendons notre histoire devant le monde entier, mais nous ne nous donnons pas la peine de l’expliquer à nos voisins. Nous sommes scandalisés, – à juste titre, – par les attaques quotidiennes contre notre histoire et notre légitimité qui remplissent les médias palestiniens et les médias du monde arabe. Mais nous n’avons jamais essayé de leur raconter notre histoire.

Ce livre combine les deux engagements de ma vie : expliquer et défendre le narratif juif, et chercher des partenaires dans le monde musulman. Le peuple juif est divisé en deux camps. L’un défend le narratif israélien, l’autre se bat pour la paix. L’argument de ce livre est que les deux sont liés : la paix ne se produira pas tant que notre narratif est nié par l’autre partie. On ne peut pas faire la paix avec un pays qui n’a pas le droit d’exister.

Ce livre ne fait-il pas de vous une sorte d’optimiste invétéré ? Après toutes ces années où vous avez été trop accablé par la réalité, l’optimisme a-t-il refait surface ?

Je vis au Moyen-Orient. Je regarde mes frontières. Je vois le Hezbollah, le Hamas, les Gardiens de la Révolution iraniens. Je vois un mouvement national palestinien qui n’accepte toujours pas le droit du peuple juif à se définir en tant que nation, en tant que peuple – et c’est vrai pour toutes les parties du mouvement national palestinien, du Fatah au Hamas.

Je ne connais aucun Israélien optimiste quant à l’avenir immédiat.

Nous nous dirigeons peut-être vers la guerre et la paix en même temps.

Au contraire, nous nous dirigeons très probablement vers la guerre pour la période à venir, en raison de la présence militaire croissante de l’Iran à notre frontière nord. Mais en même temps, nous assistons également à un changement d’attitude inimaginable dans certaines parties du monde arabe à l’égard d’Israël, grâce à la peur partagée d’un Iran hégémonique.

Qui aurait imaginé, il y a deux ans, que l’Arabie saoudite tendrait la main à Israël ? C’est le seul résultat positif involontaire de l’accord iranien désastreux : il a réuni les Sunnites et les Israéliens, contre l’accord.

Il se peut donc que nous nous dirigions simultanément vers la guerre et la paix. Cela crée des occasions pour nous de raconter notre histoire.

Yossi Klein Halevi (Ilir Bajaktari / The Tower)

Dans mes écrits et mes conférences, qui remontent aux années 1990 et à Oslo, j’ai mis en garde contre les illusions d’un processus de paix à sens unique.

J’ai consacré ma vie publique à défendre ce que je considère comme un réalisme essentiel au sujet du dilemme d’Israël – à savoir, que nous ne pouvons pas gouverner en permanence un autre peuple mais que nous ne pouvons pas non plus faire la paix avec un mouvement national palestinien qui nie notre droit d’exister en tant que nation souveraine.

Aujourd’hui, le Moyen-Orient est en train de changer radicalement – nous ne savons pas encore comment. Mais nous devons être intelligents et souples dans notre approche.

Nous avons besoin d’un mélange de l’ouverture de la gauche et de la méfiance de la droite. C’est ce que j’appellerais une sensibilité centriste.

Mon expérience de l’enseignement du judaïsme et de l’identité juive aux dirigeants musulmans américains au cours des six dernières années m’a appris que le monde musulman ne comprend généralement pas la relation dans le judaïsme entre la religion, le peuple, la terre et la souveraineté nationale.

Les éléments que nous tenons pour acquis dans notre identité sont presque entièrement méconnus dans le monde musulman, où les Juifs sont considérés comme une minorité religieuse, plutôt que comme un peuple ayant une identité religieuse, ce qui est traditionnellement le cas des Juifs.

Mon livre tente d’expliquer les éléments de l’identité juive, ce que notre histoire de 4 000 ans signifie pour moi. C’est mon point de vue personnel sur notre histoire. En tant qu’écrivain juif vivant à une époque où notre histoire est de plus en plus attaquée, j’ai senti qu’il était de ma responsabilité d’essayer d’offrir un narratif juif et israélien.

L’idée que le judaïsme est plus qu’une religion est une révélation pour les musulmans. Qu’un Juif puisse être athée semble inconcevable aux yeux des musulmans. Si vous êtes musulman ou même chrétien, vous ne pouvez pas être athée. Le judaïsme fonctionne donc différemment des autres religions monothéistes, en raison de l’identité fondatrice du peuple.

Que signifie le fait que nous soyons une religion particulariste plutôt qu’une religion universaliste ? Le christianisme et l’islam croient qu’à la fin des temps, tout le monde sera chrétien ou musulman. Les Juifs n’ont jamais imaginé refaire l’humanité à son image. Nous croyons que nous avons un but universel pour lequel nous travaillons, qui est la manifestation de la Présence Divine pour toute l’humanité. C’est la vision d’Isaïe : nous sommes une « stratégie de peuple » pour un objectif universel.

Ce manque de compréhension de l’identité juive a une incidence directe sur le rejet par les musulmans de la légitimité d’Israël, expression des aspirations nationales du peuple juif.

David Ben Gurion, accompagné des membres de son gouvernement provisoire, lit la Déclaration d’Indépendance à la Salle des Musées de Tel Aviv le 14 mai 1948 (Crédit photo : Service de presse du gouvernement israélien)

Les éléments de notre identité que nous tenons pour acquis sont exactement ce que nous devons expliquer sur nous-mêmes : qui sommes-nous ? Quelle est notre relation avec cette terre ? Que signifie le fait que nous ayons maintenu une identité autochtone par procuration avec cette terre pendant 2 000 ans d’exil ? Qu’est-ce que le sionisme ? Quelle est la relation entre le sionisme et le judaïsme ? Pourquoi sommes-nous le seul peuple de l’histoire à avoir réussi, après des milliers d’années, à retourner sur ses terres ? En bref : quelle est notre histoire ? Et pour moi, l’essence du judaïsme est son histoire. Je définirais les Juifs comme une histoire que nous nous racontons à propos de qui nous pensons être.

Notre Premier ministre actuel et peut-être certains de ses prédécesseurs, même poliment, se moqueraient de cette approche. Netanyahu dirait, vous pouvez expliquer jusqu’à en perdre haleine, et vous pouvez vous battre pour la moralité, ce qui est une belle chose, mais la seule raison pour laquelle nous avons survécu, et la seule façon pour nous de survivre, c’est d’être forts et de montrer la force. Il ne s’agit pas de leur faire comprendre notre narratif. Il s’agit d’être fort. Sadate n’a fait la paix seulement parce qu’il ne nous a pas vaincus pendant la guerre de 1973…

Je suis d’accord avec tout ce que vous avez dit, sauf avec un mot : « seulement ». La base de notre survie au Moyen-Orient est notre capacité à nous défendre. Mais au-delà, comment allons-nous naviguer dans nos relations avec ceux qui, dans le monde arabe, sont prêts, pour quelque raison que ce soit, à réexaminer leurs relations avec nous ?

Cette notion de « ils nous détestent et nous détesteront toujours », alors que nous n’avons pas vraiment fait d’efforts pour expliquer notre histoire, me semble autodestructrice

Pour nous de nous asseoir et de dire, « A quoi bon se donner la peine de nous expliquer auprès de nos voisins ? Ils ne nous comprendront jamais » – cela va à l’encontre de ce que j’ai appris en enseignant aux musulmans américains. Cette notion de « ils nous détestent et nous détesteront toujours », alors que nous n’avons pas fait d’efforts réels pour expliquer notre histoire, me semble autodestructrice.

Votre livre s’adresse donc non seulement à vos voisins palestiniens, mais aussi au monde arabe, à toute la région, idéalement ?

C’est tout à fait ça. Le livre est en cours de traduction en arabe. Comme vous le savez (Sourires), il sera mis en ligne – sur le site Web arabe du Times of Israel – en téléchargement gratuit, et cela devrait être prêt au moment où nous publierons le livre en anglais.

Et j’invite les Palestiniens, les Arabes, les musulmans à réagir. Je demanderai à quelqu’un de traduire les lettres qui me seront envoyées en retour, et je ferai de mon mieux pour y répondre. J’ai déjà commencé à montrer le livre aux Palestiniens et à obtenir des réactions écrites. Si les commentaires sont suffisamment intéressants, je peux publier les échanges en tant que suivi.

Et j’essaierai d’en parler aux médias arabes, de lancer la première conversation publique entre un écrivain israélien et nos voisins sur qui nous sommes, pourquoi nous nous considérons comme indigènes sur cette terre, et quel est notre avenir commun dans la région.

Avez-vous déjà pensé à faire un programme semblable à celui que vous organisez pour les dirigeants musulmans américains, pour les dirigeants musulmans palestiniens ?

Devant ma fenêtre, en bordure de mon quartier de French Hill, se trouve la barrière de séparation – un mur. Ce mur est à la fois concret et métaphorique.

A lire : Comment un imam américain et son hôte israélien oeuvrent au rapprochement

Dans l’État d’Israël, il y a beaucoup d’efforts qui sont faits pour rapprocher les Juifs et les Arabes israéliens, mais au-delà, il est difficile d’initier un partenariat palestino-israélien à quelque niveau que ce soit, et encore moins de créer un programme pour les Palestiniens qui enseignera le judaïsme et l’identité juive.

Nous occupons les Palestiniens, alors que leur mouvement national n’accepte pas notre droit d’exister. Je serais ravi de participer à un tel programme. Mais c’est certainement prématuré.

Vue de la French Hill depuis le domicile de Yossi Klein Halevi, Jérusalem. (Autorisation)

D’une certaine manière, la version idéale de ce livre serait un livre commun, écrit par un auteur israélien et un auteur palestinien. Vous écrivez à propos de deux États et deux narratifs. Le vôtre est l’un d’eux. Aimeriez-vous pouvoir, d’ici cinq ans, publier la deuxième édition de ce livre, avec les deux narratifs ?

Au départ, je voulais faire un livre commun, et j’avais quelques partenaires palestiniens en tête. En fin de compte, j’ai décidé de ne pas le faire. J’ai ressenti le besoin d’avoir mon propre espace pour raconter notre histoire, pour contrer les attaques contre notre narratif.

Ce qui nous arrive au 21e siècle, c’est que l’histoire juive du 20e siècle est en train de se transformer en son contraire – non pas une histoire de courage, de foi et de persévérance, mais une histoire du mal. J’avais donc besoin de raconter notre histoire tout seul, dans un premier temps.

Mais je vois ce livre comme une première étape – une ouverture à un projet qui sera une conversation avec nos voisins. Pour entamer une conversation, je devais exposer mes croyances : voilà qui je suis. C’est la raison pour laquelle je vis en Israël. C’est la raison pour laquelle mon peuple est rentré chez lui. C’est ainsi que les Israéliens ordinaires comprennent ce qui s’est passé ici en 1948, en 1967, en 2000.

Et j’avais besoin de le dire seul, sans être engagé au moins au départ dans un débat ou même un dialogue. Tout le reste suivra, je l’espère.

Et vers quoi ce projet se dirigera-t-il d’ici cinq ans ?

Je suis prêt à accepter n’importe quelle direction. Peut-être qu’il n’y aura pas de réponse substantielle et que cela n’ira nulle part. Mais je sens que c’est un moment propice pour sonder le terrain.

Yossi Klein Halevi prend la parole dans une mosquée de Houston (Autorisation).

Nous célébrons les 70 ans d’existence d’Israël – et aussi 70 ans de harcèlement et de délégitimation contre Israël.

La grande et irréversible réussite du sionisme est d’avoir ressuscité le peuple juif sur cette terre. Nous sommes ici pour rester – et nos voisins aussi. Pouvons-nous commencer le long et douloureux processus de recherche d’une nouvelle langue dans laquelle nous pourrons parler du conflit et de sa solution ?

Comment le leadership s’inscrit-il dans le contexte dans lequel vous avez écrit ce livre ? En fait, il s’agit principalement d’une accusation d’échec du leadership – vu de l’autre côté, dirais-je.

Des deux côtés. Du côté palestinien, l’échec a été constant depuis le début du conflit. Il n’y a aucun mouvement national à ma connaissance, où que ce soit, qui ait rejeté plus d’offres pour la création d’un État que les dirigeants palestiniens.

De notre côté, je reproche à nos dirigeants actuels de ne pas poursuivre la politique des gouvernements précédents, qui était de déclarer sans équivoque aux Palestiniens : nous sommes sérieux au sujet d’un accord, si vous l’êtes. Un État palestinien est une offre permanente et continue, et nous n’allons pas la miner en augmentant la construction d’implantations dans des régions qui, selon nous, feraient en principe partie de cet État, lorsque les conditions le permettront.

Comme la plupart des Israéliens, je ne crois pas qu’un État palestinien puisse être créé de sitôt. Le résultat le plus probable de la création d’un État palestinien aujourd’hui serait une prise de pouvoir par le Hamas, créant une autre entité hostile à notre frontière – notre frontière la plus sensible. Alors que les pays arabes s’auto-détruisent les uns après les autres, nous devons faire preuve d’une extrême prudence.

Mon modèle pour la façon dont le peuple juif devrait interagir avec ses voisins est inspiré du patriarche biblique Jacob. Quand Jacob a dû faire face à son frère Ésaü, et qu’il ne savait pas si Ésaü voulait la paix ou la guerre, Jacob a divisé son camp en deux. Un camp apportait des cadeaux et l’autre camp était armé

Mais nous ne devons pas non plus prendre des mesures qui empêcheront la possibilité d’une solution à deux États. Et nous devons faire des efforts pour renforcer l’économie palestinienne, tendre la main à l’ensemble des pays de la région afin d’impliquer les pays arabes dans un éventuel accord.

Mon modèle pour la façon dont le peuple juif devrait interagir avec ses voisins est inspiré du patriarche biblique Jacob. Quand Jacob a dû faire face à son frère Ésaü, et qu’il ne savait pas si Ésaü voulait la paix ou la guerre, Jacob a divisé son camp en deux. Un camp apportait des cadeaux et l’autre camp était armé.

Notre relation avec le monde musulman va déterminer en grande partie la sécurité physique du peuple juif au 21e siècle. Je trouve étonnant que nous n’ayons pas commencé à réfléchir sérieusement à la façon dont nous vivons avec 1,7 milliard de musulmans. Y a-t-il des gens dans le monde musulman qui pourraient être ouverts à un nouveau type de relations avec nous ? Ne devrions-nous pas explorer cette possibilité ?

Vous écrivez : « Les Israéliens doivent reconnaître la douleur profonde que nous avons causée en répondant à nos besoins en matière de sécurité… »

J’ai essayé de créer un dialogue de réconciliation avec nos voisins dans un langage avec lequel les Israéliens centristes comme moi peuvent se sentir à l’aise. Je me suis forcé à dépasser ma colère et mon ressentiment qui sont l’héritage de la seconde Intifada, et à recommencer à voir mes voisins.

Ce que j’ai appris pendant la seconde Intifada, c’est comment ne pas les voir. Je regarde la colline devant ma fenêtre tous les jours – il y a des villages palestiniens sur la colline juste derrière le mur. J’ai appris à voir par-dessus, à voir le désert au-delà d’eux. C’était une protection émotionnelle pendant les années d’attentats-suicide à la bombe. Sans oublier les leçons amères que nous avons apprises pendant ces années, sans renoncer à la nécessité profonde de se méfier et de se protéger, j’essaie de me réapprendre à voir, à être empathique à la souffrance de mes voisins, sans sacrifier l’intégrité de mon narratif israélien.

Je comprends pourquoi les Palestiniens affichent des cartes sans Israël, parce que ma carte interne ne contient pas le mot « Palestine »

Ce livre est une tentative pour expliquer comment les Israéliens vivent ce conflit, comment je vis ce conflit, les raisons pour lesquelles je pense que la paix n’a pas eu lieu, et pourtant, pourquoi je crois toujours à la nécessité d’une solution à deux États, aussi mauvaise que soit cette solution.

Le point de départ de ma réflexion conceptuelle sur notre conflit avec les Palestiniens est le même que celui des résidents des implantations : toute la terre entre le fleuve et la mer nous appartient, de plein droit. Mais je reconnais aussi qu’il y a un autre peuple entre le fleuve et la mer qui croit que toute cette terre est à lui. Je comprends pourquoi les Palestiniens accrochent des cartes sans Israël, parce que ma carte interne ne contient pas le mot « Palestine ».

La question que je pose à nous tous, Israéliens et Palestiniens, est la suivante : quel est notre objectif ? Nous partageons des revendications maximalistes sur l’ensemble du territoire. Mais si la revendication maximaliste est un point de départ et non le point final, alors nous pouvons dialoguer.

La partition est sur la table depuis le début de ce conflit. Ce n’est pas une bonne solution. Créer deux États dans ce petit pays – serait un cauchemar pour les deux peuples. Mais l’alternative – une solution à un seul État dans lequel Israéliens et Palestiniens se dévorent mutuellement – me semble pire.

S’il doit y avoir une solution à deux États, elle doit émaner du fait que les deux parties comprennent que l’autre a sacrifié quelque chose d’essentiel dans sa revendication historique. Pour Israël, abandonner la Judée et la Samarie est une amputation. J’ai grandi avec la droite. Quand j’étais adolescent, je portais un pendentif avec une carte en argent de toute la terre d’Israël selon l’ancien projet sioniste révisionniste – les deux rives du Jourdain. C’est mon héritage émotionnel.

Si vous regardez comment la paix a été instaurée dans ce pays, jusqu’à présent, seule la droite a réussi à se retirer des Territoires. C’est parce que le public fait confiance à la droite – non seulement pour des raisons de sécurité, mais aussi pour des raisons émotionnelles et historiques. Si j’ai un Premier ministre qui va céder un territoire, je veux que ce chef dise, « je renonce à quelque chose qui m’appartient ». Avant de célébrer la paix, je pleurerai la perte de certaines parties de ma patrie.

Le Premier ministre israélien Menachem Begin (à droite) et le président égyptien Anouar el-Sadate rient ensemble à l’hôtel King David, le 19 novembre 1977 (Crédit : archives Ya’akov Sa’ar / GPO)

Comme vous êtes très pragmatique, pensez-vous que l’actuel Premier ministre israélien soit prêt à administrer une telle amputation ?

Dans le passé, j’aurais répondu par un « oui » prudent.

Netanyahu n’a jamais été un politicien de droite idéologique.

A des moments cruciaux de notre histoire, la plus importante division politique n’a pas été entre la gauche et la droite, mais entre la droite pragmatique et la droite idéologique et religieuse.

La grande menace, pour la droite religieuse, est toujours venue de la droite pragmatique. Pensez à Menachem Begin au Sinaï et à Ariel Sharon à Gaza. Les habitants d’implantations se sont aussi méfiés de Netanyahu – pour une bonne raison.

Mais la tragédie politique de Netanyahu – il y a d’autres tragédies pour Netanyahu – est son échec à modeler une droite pragmatique à son image.

Sous sa direction, une large partie du Likud a glissé vers la droite dure. S’il tentait d’entrer dans un processus de paix substantiel, une grande partie de sa formation se révolterait.

Et donc non, je ne pense pas qu’il puisse le faire – même s’il le désirait.

Le plus grand « mais », bien sûr, la raison pour laquelle vous avez écrit le livre, c’est : avec qui entrer dans un processus de paix ?

Il n’y a pas de leader palestinien que je puisse voir ou qui puisse nous offrir ce dont nous avons besoin au minimum pour un accord – à savoir accepter de confiner le « droit au retour » des Palestiniens à un État palestinien. En l’absence de cette concession, il ne peut pas y avoir un tel accord. Alors j’écris pour le long-terme.

Est-ce que vous n’écrivez pas pour tenter de créer un climat dans lequel… ?

Je tente de modeler une conversation juive avec les Palestiniens qui soit à la fois empathique par rapport à leurs souffrances et qui affirme clairement dans le même temps notre histoire.

J’ai écrit ce livre parce que c’est l’histoire qu’il faut que je raconte. Et j’espère qu’il y aura des gens de l’autre côté qui vont l’entendre. Ce que le résultat en sera… On écrit et on transmet à l’autre.

L’une des expériences les plus douces-amères, quand on écrit un livre, c’est que dès qu’il paraît, il n’est plus à vous. Vous êtes assis avec cette création dans l’intimité de votre pièce, personne ne la voit, et vous pouvez imaginer toutes sortes de résultats.

Mais dès que vous sortez le livre, il ne vous appartient plus. Je ne relis presque jamais mes autres livres. Ce sont des étrangers pour moi d’une certaine façon. De temps en temps, quelqu’un me dit quelque chose qu’il a lu dans l’un des livres, et je lui dis : « Oh oui, c’était une bonne phrase ! » (Rires.)

« Like Dreamers », de Yossi Klein Halevi (Crédit photo : publicité/autorisation)

L’écriture de ce livre a été une expérience intéressante. « Like Dreamers » m’a pris 11 ans. Là, c’est comme si ça avait été écrit en 11 semaines… C’est un livre beaucoup plus court.

J’appelle cela la version Twitter de « Like Dreamers », qui était un très long livre. Je n’aurais jamais imaginé que je pourrais m’asseoir et écrire un livre rapidement, mais celui-ci a jailli. Je n’arrivais pas à suivre. Je n’ai jamais eu cette expérience d’écriture avant. Je suis un écrivain très lent et laborieux. Donc, d’une certaine façon, ce livre s’est écrit tout seul.

Mais d’un autre côté, j’écris ce livre depuis des années. En plus de célébrer le 70e anniversaire de l’État, je marque un jalon personnel – le 35e anniversaire de mon arrivée en Israël, c’est-à-dire que j’ai vécu en Israël pendant la moitié de la vie de cet État. L’écriture de ce livre m’a pris trente-cinq ans en réalité.

Trente-cinq ans de vie en Israël.

C’est incroyable. Quand je suis arrivé la première fois, j’ai cru que j’avais raté l’histoire – la suite n’allait être que décevante. Si l’on regarde les montagnes russes israéliennes des 35 dernières années, cela semble assez drôle.

Qu’avez-vous appris sur notre histoire ?

Une chose que j’ai apprise, c’est que nous nous racontons à nous-mêmes et au monde une histoire dépassée. Nous parlons toujours d’Israël comme d’une histoire essentiellement juive européenne. Le sionisme commence en réponse aux pogroms et culmine avec la Shoah, qui mène à la création d’Israël. Cette histoire est déjà devenue obsolète dans une large mesure quand Israël est devenu un État à majorité mizrahi, ce qui s’est produit dans les années 1950.

Nous commençons à peine à assimiler culturellement ce fait. Et il est temps pour nous d’en tenir compte dans notre récit.

Le sionisme a en grande partie échoué à sauver les Juifs d’Europe – mais il a réussi à sauver les Juifs du Moyen Orient.

Plus nous continuons à parler du sionisme uniquement comme un mouvement européen qui s’est développé en réponse à l’antisémitisme européen, plus nous nourrissons le discours anti-sioniste qui dépeint Israël comme un projet colonialiste occidental.

Si nous continuons à compter sur la Shoah pour justifier l’existence d’Israël, nous nous exposons à l’accusation que les Palestiniens et le monde arabe ont payé le prix pour ce que l’Europe a fait aux Juifs.

Le récit que nous devons commencer à raconter est beaucoup plus nuancé et plus fidèle à ce qu’est réellement Israël. C’est un récit qui doit tenir compte du fait que, oui, bien que le sionisme politique se soit développé en Europe de l’est pour tenter d’empêcher le désastre que nous appelons maintenant la Shoah, en fait, le sionisme a en grande partie échoué à sauver les Juifs d’Europe – mais il a réussi à sauver les Juifs du Moyen-Orient. Vous imaginez s’il y avait encore de grandes communautés juives à Alep, à Sanaa, à Bagdad, à Benghazi ?

Laissez-moi me faire l’avocat du diable : oui, mais ils n’ont été menacés qu’à cause de cette entreprise coloniale étrangère, Israël, plantée au milieu du Moyen-Orient.

Regardez le sort de presque toutes les minorités au Moyen-Orient aujourd’hui. Quel aurait été le sort des Juifs de Syrie ou d’Irak s’ils étaient restés ? L’idée que le sionisme a ruiné la vie des Juifs du Moyen-Orient est une histoire du 20e siècle racontée par les ennemis d’Israël.

L’histoire que nous devons raconter au 21e siècle est : Dieu merci, le sionisme a extrait les Juifs des sociétés qui allaient imploser 60 à 70 ans plus tard. Ce n’est qu’au cours des dernières années que nous pouvons pleinement apprécier la mission de sauvetage des communautés juives de cette région par le sionisme.

Nous avons à moitié oublié l’histoire de la façon dont nous avons réussi à préserver la centralité de la terre d’Israël dans la conscience juive, aux quatre coins du monde où vivaient les Juifs. C’est l’une des histoires les plus étonnantes de l’histoire humaine

Un autre exemple de la façon dont l’ancien récit du 20e siècle nous rend un très mauvais service est la façon dont nous minimisons le désir sioniste. Le sionisme était le point de rencontre entre le besoin et le désir. Nous avons raconté l’histoire du sionisme du besoin. Mais nous avons négligé l’histoire du sionisme du désir.

Nous avons à moitié oublié l’histoire de la façon dont nous avons réussi à préserver la centralité de la terre d’Israël dans la conscience juive, aux quatre coins du monde où vivaient les Juifs. C’est l’une des histoires les plus étonnantes de l’histoire humaine. Ce livre tente de raconter l’histoire du sionisme de la nostalgie. C’est une histoire qu’on doit raconter à nos voisins. C’est aussi une histoire que nous devons nous raconter.

Pensez-vous que le rôle salvateur du sionisme est terminé maintenant ? Quand on regarde certaines parties de l’Europe et peut-être même de l’Amérique… ?

J’espère que c’est fini. J’espère que les Juifs viendront en Israël non pas parce qu’ils fuient la persécution ou la menace, mais parce qu’ils veulent participer à l’expérience la plus étonnante de l’histoire juive, qui est la reconstitution d’un peuple après deux mille ans de dispersion et de destruction.

L’exil ne s’est pas terminé en 1948, avec la création de l’État, mais seulement en 1989, avec la chute de l’empire soviétique. Avec la chute du communisme, il n’y avait plus de grandes communautés juives auxquelles on refusait de force le droit d’émigrer, le droit de choisir entre la vie dans la diaspora ou Israël. Depuis 1989, presque tous les Juifs ont maintenant ce choix, pour la première fois en 2 000 ans. Il n’y a plus d’exil.

Je ne célèbre pas seulement notre renaissance nationale, mais aussi l’épanouissement des communautés juives dans le monde entier. Nous sommes un peuple très étrange. Nous avons vécu avec la centralité de la terre d’Israël dans notre conscience, dans notre foi, et pourtant nous avons vécu en tant que peuple en dehors de la terre pendant la majeure partie de notre histoire.

La diaspora ne fait donc pas moins partie de nous que la patrie. Pour être un peuple sain, nous avons besoin d’une tension créatrice entre ces deux parties de notre être.

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, s’exprime lors de l’événement « Berlin porte la kippa », avec plus de 2 000 Juifs et non-Juifs portant la calotte traditionnelle en signe de solidarité avec les Juifs le 25 avril 2018 à Berlin après une série d’incidents antisémites en Allemagne (AFP PHOTO / Tobias SCHWARZ)

Néanmoins, je me demande si la vie juive en Europe est encore possible.

Nous sommes attaqués de toutes parts – les islamistes, l’extrême-gauche, l’extrême-droite – et nous assistons peut-être à la dernière génération des Juifs européens.

La renaissance juive européenne après la Shoah a été une expérience courageuse, un acte de confiance dans la nouvelle Europe.

Je crains que cette expérience n’ait échoué.

Des membres de la communauté juive manifestent contre le chef du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn, et contre l’antisémitisme au sein du Parti travailliste, devant les chambres du Parlement britannique dans le centre de Londres, le 26 mars 2018. (AFP / Tolga Akmen)

Et les États-Unis ?

L’un de mes cauchemars – les Israéliens en ont une liste – est la désintégration de la relation israélo-juive américaine.

On n’en est pas encore là, mais on dirait qu’on se dirige dans cette direction.

Notre dilemme est que les tactiques que nous devons utiliser pour assurer notre sécurité au Moyen-Orient minent notre crédibilité morale auprès de nombreux Juifs américains, et c’est une menace stratégique d’un autre type

Dans une certaine mesure, les tensions entre nos deux communautés sont une conséquence inévitable de la géographie. Les Juifs américains vivent dans la diaspora la plus sûre et la plus accueillante de l’histoire, et nous vivons dans la région la plus dangereuse de la planète.

C’est pourquoi chaque collectivité a élaboré une stratégie adaptée à sa géographie. Les Juifs américains sont devenus flexibles et ouverts à leur environnement. Les Israéliens sont devenus les enfants les plus durs du quartier.

Notre dilemme est que les tactiques que nous devons utiliser pour nous maintenir relativement en sécurité au Moyen-Orient minent notre crédibilité morale auprès de nombreux Juifs américains, et c’est une menace stratégique d’un autre type.

Je crains que chaque collectivité ne prenne en compte les caractéristiques de sa situation géographique. Que nous deviendrons brutaux, et les Juifs américains deviendront ce que mon père, un survivant de la Shoah, appelait des « Juifs stupides » – des Juifs qui ont oublié les instincts de survie.

Je pense que mon père, qui est mort il y a de nombreuses années, aurait été consterné par la manipulation cynique de Netanyahu à l’égard des demandeurs d’asile africains désespérés. Et je n’ai pas besoin d’imaginer ce qu’il aurait dit au sujet de ces Juifs américains qui ont publiquement pris le parti de Linda Sarsour. Pourquoi est-il si difficile pour certains Juifs de comprendre que la décence et la préservation de soi ne s’excluent pas mutuellement ?

L’une des raisons pour lesquelles je siège à l’Institut Hartman, c’est que je m’engage inconditionnellement en faveur de la relation israélo-juive américaine.

Parfois, je me fâche contre les Juifs américains, comme ils se fâchent contre nous. Pendant l’accord avec l’Iran, que je considère comme une menace existentielle pour Israël, j’étais tellement en colère contre les Juifs américains pour n’avoir pas réussi à l’arrêter que j’ai écrit une lettre d’opinion disant essentiellement ce que certains Juifs américains ont dit à Israël : « j’en ai assez de toi, je ne peux pas continuer cette relation ». Heureusement, je ne l’ai jamais publiée, et ma crise est passée.

Le président Reuven Rivlin s’exprime devant l’Assemblée générale des Fédérations juives d’Amérique du nord à Los Angeles le 14 novembre 2017 (Crédit : Mark Neyman/GPO)

Chaque camp peut trouver de nombreuses raisons d’être déçu de l’autre. Mais je n’ai pas d’autre peuple juif.

Nous devons cesser d’être obsédés uniquement par les échecs de chaque communauté et célébrer également les réalisations remarquables de chaque communauté.

L’émergence du judaïsme américain ou de l’État d’Israël auraient suffi à changer la vie juive pendant des siècles. L’émergence simultanée de ces deux grandes expériences juives est sans précédent dans l’histoire juive.

Ce qui peut aider les Juifs américains et les Israéliens à atteindre une relation plus mûre – une relation entre adultes juifs – est de se rappeler que nous vivons l’un des moments les plus intéressants et les plus fatidiques de l’histoire juive. La plupart des rêves et des craintes de nos ancêtres se sont réalisés.

Pendant 2 000 ans, les Juifs ont porté deux grands rêves et une grande peur. Les deux rêves étaient que nous rentrerions chez nous ou que nous trouverions un refuge sûr en dehors de notre patrie. Et la grande crainte était que la haine contre nous n’atteigne un point de basculement et que nos voisins non-juifs ne nous détruisent au final. Ces rêves et ce cauchemar se sont réalisés avant notre naissance.

Le seul grand rêve qui ne s’est pas encore réalisé est la venue du Messie, et bien sûr certains Juifs soutiennent que nous sommes maintenant dans l’ère messianique. Nous vivons un moment de profonde confusion dans la vie juive. Cette confusion est une réponse tout à fait appropriée à la réalité dont nous avons hérité. Je considère que notre plus grand défi est de comprendre et de réadapter notre histoire à ces circonstances radicalement différentes.

Qu’est-ce que cela signifie lorsque certains des éléments les plus significatifs de notre histoire ont été réalisés ? Qu’est-ce qu’on en fait ? Quel est notre but dans le monde en tant que peuple ? Mon intuition est que nous avons quelque chose d’urgent à dire au monde au sujet de la survie.

C’est la première fois dans l’histoire que l’humanité a la capacité de se détruire. Le peuple juif est le grand survivant de l’histoire. Notre travail consiste à déterminer quelle est la sagesse juive que nous devons partager avec le monde. Mais pour cela, nous devons commencer à réfléchir sérieusement à la signification de notre histoire.

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