Un cinéaste israélien retrouve la trace de fantômes juifs hantant Varsovie
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Un cinéaste israélien retrouve la trace de fantômes juifs hantant Varsovie

Le quartier Muranów de la capitale polonaise était autrefois l'épicentre de la vie juive d'Europe, - les habitants connaissent beaucoup d'histoires effrayantes

Marché du ghetto de Varsovie, en Pologne occupée par les nazis, 1941 (Domaine public)
Marché du ghetto de Varsovie, en Pologne occupée par les nazis, 1941 (Domaine public)

Certains habitants du quartier de Muranów, dans la capitale polonaise, sont tenus éveillés la nuit par des échos de violons et de rires d’enfants. On rapporte que les radios s’allument et s’éteignent d’elles-mêmes, et – dans un appartement – « une famille entière de Juifs » apparaît lorsque les lumières s’allument.

Dans son film documentaire « Muranów », le réalisateur Chen Shelach explore le « côté hanté » du quartier de Varsovie où l’Allemagne nazie a créé le plus grand ghetto d’Europe. Plus de 400 000 Juifs étaient entassés dans le ghetto de Varsovie, qui a été entièrement brûlé après que des combattants juifs se sont soulevés en avril 1943.

« Après la guerre, les machines ont transformé les débris [du ghetto] en pâte à partir de laquelle des briques ont été fabriquées, qui à leur tour ont été utilisées pour construire les nouvelles maisons », a écrit Shelach dans son communiqué de réalisateur.

« Personne n’a pris la peine de dire aux habitants enthousiastes – ils s’étaient trouvés une maison après la guerre – ce qui était enterré sous leur pieds et quels matériaux avaient été utilisés pour construire leurs maisons », a déclaré Shelach. « Beaucoup d’entre eux ne se sentaient pas concernés par cela à l’époque, et certains d’entre eux ne le sont pas aujourd’hui », a-t-il déclaré.

Programmé pour être diffusé en Israël pour marquer le début de Yom HaShoah, le jour du souvenir en Israël le 7 avril, le film « Muranów » qui dure 70 minutes, examine certains des évènements paranormaux rapportés par les habitants du quartier.

Dans une scène, une femme qui vit à côté du cimetière juif dit que personne ne veut boire l’eau de son robinet parce que les gens croient qu’elle « contient des particules de Juifs morts ». Un autre habitant a déclaré qu’il avait baptisé le fantôme de son immeuble « Rachela », tandis que certaines familles achètent des menorah pour éloigner les esprits juifs.

Les histoires ayant trait au fait d’être hanté, suggère le film, peuvent être attribuées à la reconstruction d’après-guerre du quartier. Lorsque le ghetto a été entièrement brûlé, des milliers de personnes ont péri dans des bunkers. Plusieurs années plus tard, tous les « décombres » – y compris des cendres contenant des restes humains – ont été réutilisés pour faire des briques pour le lotissement socialiste de Muranów.

« Juifs zombies vivant sous terre »

Les fantômes juifs de Muranów ne sont certainement pas un secret.

Par exemple, une librairie de quartier vend un ouvrage intitulé « Juifs zombies vivant sous terre », et il y a un dicton bien connu : « Muranów est un quartier parfait pour les morts et les vivants ».

Une femme non identifiée regarde les ruines du quartier détruit de Muranów à Varsovie, où 400 000 Juifs ont été entassés dans un ghetto par les nazis allemands. Le ghetto a été rasé en réponse au soulèvement des résistants juifs en 1943. (Domaine public)

Le « retour des fantômes » relativement récent de Muranów, selon certains auteurs, permet une rencontre facilitée entre les Polonais d’aujourd’hui et le passé. Hormis les plaques commémoratives et les musées, il ne reste aucune trace des jours de gloire juifs du quartier. Presque tous les résidents juifs ont été assassinés à Treblinka ou ont péri dans le ghetto.

Selon Izabela Ilowska, auteur du roman de 2016, « Combien de temps la nuit », Muranów est « un lieu d’absence, de vide et de culpabilité refoulée ». En tant que tel, le quartier est « un déclencheur symbolique d’enquête et de réexamen du passé oublié ou refoulé ».

Malgré la destruction de l’enclave légendaire, écrit Ilowska, « l’ancien quartier juif est présent dans les images, les rêves (ou les cauchemars), dans les fantasmes, les souvenirs et les histoires ».

Marché du ghetto de Varsovie, en Pologne occupée par les nazis, 1941 (Domaine public)

Beata Chomatowska, une autre de ces auteurs qui s’intéressent au passé juif de Varsovie, a écrit le livre « Stacja Muranów » (gare de Muranów) sur « l’inexistence » d’un quartier historique autrefois desservi par trois lignes de tramway.

« [Mon livre] est une métaphore de la Pologne d’après-guerre, une Pologne qui a largement effacé la mémoire de ses Juifs », a déclaré Chomatowska à propos de son ouvrage de 2012.

Une visite audio basée sur le livre de Chomatowska est proposée par POLIN: le Musée de l’histoire des Juifs polonais. Le site de la Grande Synagogue détruite, par exemple, aurait été hanté par le fantôme d’un rabbin qui a, pendant de nombreuses années, causé des délais dans la construction d’une tour de bureaux en verre.

« C’était comme vivre avec des fantômes »

Photo aérienne d’après-guerre du ghetto de Varsovie montrant la destruction complète du ghetto par les unités SS allemandes en 1943 (Domaine public)

Toutes les personnes qui rencontrent des fantômes à Muranów ne les fuient pas. Les fantômes juifs peuvent être un « médium thérapeutique » qui offre « un fantasme de vengeance ou de cicatrisation d’une blessure passée », selon l’historienne Magdelena Waligorska, qui a écrit sur les esprits comme d’une forme de « guérison par le fait d’être hanté ».

Dans son film, Shelach présente une série de rencontres entre des habitants de Muranów et des esprits juifs. Alors que certains épisodes hantés motivent les jeunes Polonais à s’engager dans un « travail de mémoire » sur l’histoire du quartier, d’autres rencontres seraient rangées chez nous dans le genre-niche « Zombies de la Shoah ».

Dans son roman, « La nuit des Juifs vivants », Igor Ostachowicz dépeint des zombies juifs émergeant des bunkers du ghetto dans lesquels des Juifs ont péri. Les zombies menacent d’inonder Varsovie, mais le roman a été salué par les critiques comme « un nouveau chapitre dans la relation polono-juive définie par la solidarité ».

La Grande Synagogue de Varsovie, qui a été détruite par les forces allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, a été recréée virtuellement avec de la lumière dans le cadre des commémorations de l’anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943, à Varsovie, en Pologne, jeudi 18 avril 2019. L’installation multimédia, qui comprenait les enregistrements d’archives d’un chantre d’avant-guerre tué pendant l’Holocauste, est l’œuvre de l’artiste polonaise Gabi von Seltmann. Elle était organisée par un groupe qui lutte contre l’antisémitisme. (Crédit : AP Photo/Czarek Sokolowski)

Comme l’a écrit Ostachowicz, « le mal ne peut être recouvert par des débris ». Si les fantômes ne sont pas « respectés et comptés », a-t-il écrit, ils « se mélangeront à la poussière [et] surgiront un jour telle une horde de golems ». Selon Ostachowicz, les fantômes « se transformeront en monstres bipèdes qui ne connaissent que la douleur, et ils partageront cette douleur, allant de porte en porte de nos calmes appartements ».

L’historienne de la Shoah Barbara Engelking est une habitante de Muranów qui a été « effrayée » par le quartier et ses fantômes, et qui a raconté son expérience à un journaliste de NBC News en 2011.

« Ce n’était pas comme de vivre dans un cimetière », a déclaré Engelking. « C’était comme vivre avec des fantômes, et mes recherches les ont rendus réels ».

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