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Une autre expulsion serait bientôt prévue à Sheikh Jarrah

Onze Palestiniens vont être délogés par le nouveau propriétaire, un membre du conseil municipal de Jérusalem ; la police a demandé de retarder l'expulsion jusqu'à la fin du mois

Des troupes de la police des frontières montent la garde lors d'une manifestation dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est, le 17 décembre 2021. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)
Des troupes de la police des frontières montent la garde lors d'une manifestation dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est, le 17 décembre 2021. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)

Huit mois après des opérations d’expulsion très médiatisées à Jérusalem-Est, une autre famille palestinienne devrait être bientôt expulsée du quartier de Sheikh Jarrah.

Fatima Salem, 69 ans, dit avoir vécu toute sa vie dans cette maison à deux étages. Fatima Salem a élevé ses enfants et petits-enfants dans cette propriété, dans laquelle vivent aujourd’hui onze membres de sa famille.

« Je suis née ici et nous sommes restés ici toute ma vie. Maintenant, ils viennent nous voir et nous disent que c’est à eux », a déclaré Salem lors d’une interview fin décembre.

Salem a reçu un avis d’expulsion du nouveau propriétaire de sa maison, Yonatan Yosef, hiérosolymitain d’extrême droite et membre du conseil municipal de Jérusalem. Initialement prévue pour la fin décembre, la police a maintenant demandé un ordre d’expulsion flexible pour la fin janvier ou le début février.

Yonatan Yosef, membre du conseil municipal de Jérusalem, s’entretient avec le Times of Israël en marge d’une manifestation à Sheikh Jarrah, Jérusalem, le 30 décembre 2021. (Crédit : Aaron Boxerman/The Times of Israël)

Sheikh Jarrah, que certains Israéliens juifs appellent Shimon HaTzadik ou Nahalat Shimon, est depuis longtemps l’un des quartiers les plus tendus de Jérusalem. Les Palestiniens y vivent aux côtés d’un petit groupe de nationalistes juifs de droite qui se sont installés après des expulsions dues à des questions juridiques complexes.

Le grand-père de Yosef, le rabbin Ovadia Yosef – qui deviendra plus tard le grand rabbin séfarade d’Israël – a été chantre pour la petite communauté juive du quartier dans les années 1930. Cette petite communauté a subsisté jusqu’en 1948, lorsque, craignant pour leur vie, ils ont fui les forces arabes pendant la guerre d’Indépendance d’Israël.

« Cet endroit appartient de plein droit aux Juifs, et j’agis conformément à la loi », a déclaré Yosef, qui vivait auparavant dans une autre maison du quartier et faisait office de porte-parole officieux de la communauté juive.

Israël a conquis Jérusalem-Est en 1967. Peu après, une loi a été adoptée pour transférer au gouvernement les propriétés abandonnées par les Israéliens en 1948. Cette loi donne également pour instruction à l’État de les restituer à leurs propriétaires israéliens d’origine chaque fois que cela est possible.

Vue aérienne du quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem Est, le 1er mars 2013. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

La famille Salem est arrivée à Sheikh Jarrah après avoir fui son village natal de Qaluniya, situé à l’ouest de Jérusalem, pendant la guerre de 1948. Les troupes israéliennes ont rasé le village après sa conquête – une politique employée en partie pour des raisons militaires, mais aussi pour s’assurer que ses habitants palestiniens ne puissent pas y revenir, selon l’historien israélien Benny Morris.

« Toute notre enfance et notre vie se trouvent dans cette maison. Ma fille m’a demandé pourquoi nous pouvions être expulsés. Je n’ai pas pu me résoudre à lui expliquer », a déclaré Ayoub Salem, le fils de Fatima.

L’été dernier, les batailles d’expulsion de Sheikh Jarrah ont été l’un des nombreux éléments qui ont favorisé les hostilités de mai entre Israël et le Hamas. Le chef de la branche armée du Hamas, Mohammad Deif, avait menacé de recourir à la violence en cas d’expulsion des Palestiniens du quartier.

Le ministère israélien des Affaires étrangères décrit la lutte comme un litige immobilier. Mais tant les Israéliens que les Palestiniens jugent qu’elle fait plutôt partie d’une bataille à long-terme visant à déterminer l’avenir politique de Jérusalem.

Ayoub Salem, un Palestinien menacé d’expulsion, à son domicile de Sheikh Jarrah, le 20 décembre 2021. (Crédit : Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Israël a annexé Jérusalem-Est en 1980. Les Palestiniens espèrent que la capitale de leur État, qui n’a pas encore vu le jour, se trouvera à Jérusalem.

« Je suis fier de contribuer à la garantie qu’il n’y aura pas de capitale palestinienne ici. Il y a suffisamment de capitales arabes, et ils peuvent se contenter du reste du Moyen-Orient », a déclaré Yosef en marge d’une manifestation de gauche contre les expulsions.

La famille Salem considère également que l’expulsion fait partie d’une lutte nationale.

« Les colons veulent s’emparer de notre quartier parce que nous sommes à la frontière entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest – par la force des choses. Ils veulent toute cette zone d’ici à la porte de Damas », a déclaré Ayoub.

La maison à deux étages de Sheikh Jarrah, autrefois propriété de la famille juive Haddad, est actuellement habitée par la famille palestinienne Salem. Le nouveau propriétaire, Yonatan Yosef, membre du conseil municipal de Jérusalem, demande leur expulsion. (Crédit : Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Chaque parcelle contestée de Jérusalem-Est a sa propre histoire. À trois minutes de marche de la maison des Salem se trouvent les maisons de quatre familles dont l’affaire judiciaire a attiré l’attention internationale en mai dernier.

Ces quatre maisons ont été construites sur un terrain ouvert après l’occupation de Jérusalem par la Jordanie en 1948. Bien que le terrain ait appartenu à des organisations religieuses juives avant la guerre, aucun Juif n’a jamais vécu dans ces maisons. La maison des Salem, en revanche, a été habitée par des Juifs qui se sont installés dans la région au 19e siècle.

Après la guerre, Jérusalem-Est est passée sous occupation jordanienne et des familles de réfugiés palestiniens se sont installées dans certaines des maisons de Sheikh Jarrah. Mais le gouvernement jordanien n’a jamais transféré les propriétés à leurs nouveaux résidents, ce qui signifie que la loi israélienne a permis aux propriétaires d’origine – la famille juive Haddad – de les réclamer.

« Ils ont arabisé un quartier juif. Nous n’essayons pas de judaïser un quartier arabe. Nous essayons de judaïser un quartier arabe qu’ils ont volé aux Juifs. Voilà l’histoire », a déclaré Chaim Silberstein, un immigrant sud-africain en Israël qui travaille à l’installation des Juifs à Jérusalem-Est.

Fatima Salem, une Palestinienne menacé d’expulsion, à son domicile de Sheikh Jarrah, le 20 décembre 2021. (Crédit : Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Après que la famille Haddad a récupéré la maison, une bataille judiciaire s’est poursuivie pendant plusieurs années. Le tribunal de district de Jérusalem a apparemment émis un ordre d’expulsion en 1987. Mais cette ordonnance n’a été ni exécutée ni annulée ; les Salem ont continué à payer le loyer aux Haddad par l’intermédiaire du tribunal, selon leur avocat.

Sur le plan juridique, les choses n’ont fait que s’obscurcir à partir de là : comme d’autres procédures sensibles, les dossiers ont été détruits lorsque le délai de prescription a expiré des années plus tard. Et aucune des parties ne possède la décision de justice originale accordant aux Haddad le droit d’expulser les Salem. Le seul document existant est une copie faite au crayon gris. La famille Haddad n’a pas pu être jointe pour un commentaire.

Lorsque Yosef a acheté la maison aux Haddad, il a réussi à obtenir un nouvel ordre d’expulsion de la part de la police civile israélienne. Silberstein a reconnu qu’il était impliqué dans la transaction, mais a refusé de donner plus d’informations sur le déroulement de l’achat.

L’expulsion en cours a de nouveau attiré l’attention internationale sur Sheikh Jarrah. De nouvelles manifestations ont eu lieu chaque vendredi à l’entrée du quartier, donnant lieu à des affrontements entre la police et les manifestants.

Des manifestants dans le quartier de Sheikh-Jarrah, à Jérusalem-Est, le 30 juillet 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90:)

Des diplomates européens ont visité le quartier fin décembre. L’envoyé de l’Union européenne (UE) auprès des Palestiniens, Sven Kühn von Burgsdorff, a dénoncé l’expulsion prévue.

« Il s’agit d’un territoire occupé. Ces gens ont le droit de vivre ici », a déclaré Kühn von Burgsdorf aux journalistes.

La police israélienne a demandé au gouvernement de reporter l’expulsion à la fin janvier. Et au lieu d’une date d’expulsion définitive, elle a demandé une période d’expulsion « flexible » de deux semaines entre fin janvier et début février, ce qui lui permettrait d’expulser les locataires à tout moment au cours de cette période.

Une vue de Shiekh Jarrah, un quartier de Jérusalem, avec le centre de la ville en arrière-plan, en mars 2009. (Crédit : Wikipedia/David Shankbone/CC BY)

« Une expulsion flexible… leur permettrait de la réaliser quand bon leur semble, même en pleine nuit, sans aucune préparation », a déclaré Majed Ghanaim, l’avocat de la famille Salem.

Silberstein a rejeté les craintes que l’expulsion ne déclenche des violences à Jérusalem – ou même à partir de Gaza.

« C’est comme accuser la femme qui a été violée d’être responsable de son viol », a déclaré Silberstein. « C’est faire de la victime l’agresseur ».

La famille Salem estime que l’expulsion signifierait la destruction de leur vie.

« Vont-ils nous jeter à la rue ? » demande la matriarche de la famille, Fatima Salem. « Nous n’avons nulle part où aller ».

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