Une femme d’un village druze se présente aux municipales dans le Golan
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Reportage

Une femme d’un village druze se présente aux municipales dans le Golan

Alors que certains soutiennent le premier vote municipal depuis 1967, beaucoup d'autres, qui ressentent un fort sentiment de loyauté envers la Syrie, protestent avec véhémence

Sameera Rada Emran, candidate à la mairie d'Ein Qinya, devant son domicile, le 23 octobre 2018. (Adam Rasgon/Times of Israel)
Sameera Rada Emran, candidate à la mairie d'Ein Qinya, devant son domicile, le 23 octobre 2018. (Adam Rasgon/Times of Israel)

EIN QINYA, Plateau du Golan – Sameera Rada Emran, banquière d’un petit village sur le plateau du Golan, veut devenir la première maire élue de sa ville depuis qu’elle est passée sous contrôle israélien lors de la guerre des Six jours en 1967. Mais elle sera peut-être ostracisée par ses voisins.

Selon Rada Emran, les chefs locaux et religieux druzes d’Ein Qinya l’ont avertie que si elle se présente à l’élection municipale, les quelque 2 300 personnes qui vivent dans son village la fuiront pour la plupart.

« Les dirigeants locaux ont annoncé que si je continue, je serai sanctionnée et exclue de la communauté », a déclaré Rada Emran, 46 ans, née et élevée à Majdal Shams et mère de deux enfants, dans son salon haut en couleur.

« Ce que je veux dire, c’est que je ne pourrai pas participer à des événements comme des mariages ou des funérailles et si je décède, ils ne participeront pas à mes funérailles. »

Pour la première fois depuis qu’Israël a conquis le Golan il y a environ un demi-siècle, l’Etat juif a décidé d’organiser des élections locales mardi sur le territoire situé entre la Galilée et la Syrie.

Des élections aux conseils locaux et régionaux auront lieu ce jour-là dans tout le pays.

Des hommes druzes sont assis dans le village de Majdal Shams, sur le plateau du Golan, le 19 octobre 2018. (JALAA MAREY / AFP)

Les élections sont devenues le sujet de conversation des quatre villages druzes du Golan – Majdal Shams, Bukata, Masada et Ein Qinya – dans lesquels vivent environ 26 500 personnes.

Alors qu’un certain nombre de résidents locaux se sont déclarés en faveur des élections, beaucoup d’autres, qui éprouvent un fort sentiment de loyauté envers la Syrie, les ont violemment critiqués, certains les qualifiant de manœuvres israéliennes pour « israéliser » les Druzes du Golan.

Malgré le prix apparemment élevé à payer pour se présenter aux élections, Rada Emran a déclaré qu’elle n’avait pas l’intention de retirer sa candidature.

« Quel message enverrai-je à la prochaine génération si je me retire de quelque chose en quoi je crois ?… Je refuse de le faire », a-t-elle dit, en faisant valoir le bien fondé de sa cause, « qui en vaut la peine ».

Israël a conquis le Golan à la Syrie pendant la guerre de 1967 et a maintenu le territoire sous domination militaire jusqu’en 1981, lorsque la Knesset a voté à une écrasante majorité en faveur de son annexion et de l’application du droit israélien dans ce territoire.

La communauté internationale, y compris les États-Unis, n’a pas reconnu l’annexion du Golan par Israël et le Conseil de sécurité des Nations Unies l’avait déclarée « nulle et non avenue » plus tard cette année-là.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a rejeté la position internationale au sujet du plateau du Golan et a juré que le territoire « restera à jamais sous la souveraineté d’Israël ».

Israël a toujours nommé des membres aux conseils locaux dans les quatre communautés druzes du Golan. Fin 2016, cependant, un groupe d’avocats druzes a saisi la Cour suprême pour que les localités puissent élire les membres des conseils et près de six mois plus tard, le ministère de l’Intérieur les a autorisés à le faire.

Lorsqu’il a annoncé la tenue du vote, le ministre de l’Intérieur, Aryeh Deri, a qualifié cette décision de « mesure qui renforce la démocratie en Israël ».

Des résidents druzes à Majdal Shams, sur le plateau du Golan, mettent le feu à des bulletins de vote artisanaux pendant une manfiestation, le 19 octobre 2018 (Crédit : Jalaa Marey/AFP)

Au cours du mois dernier, des chefs religieux et des militants locaux ont manifesté une opposition farouche aux élections à venir.

Il y a environ une semaine, une grande manifestation a eu lieu dans le centre de Majdal Shams, où les manifestants ont brûlé du matériel lié aux élections et ont scandé : « Notre identité est connue ; elle est arabo-syrienne ». Les chefs religieux ont également invité les candidats aux khalwas, les maisons de prière druzes, pour leur demander de se retirer des élections.

Au cours de la dernière semaine seulement, plusieurs candidats, y compris tous ceux qui avaient l’intention de se présenter comme maire à Masada, se sont retirés des élections. Fahed Safadi, l’un des candidats qui s’est retiré de la course à Masada, avait participé à la présentation de la pétition originale à la Cour suprême pour permettre aux collectivités locales d’élire leurs propres membres au conseil municipal.

« Nous rejetons totalement cette tentative d’israëlisation du Golan par le biais des élections », a déclaré Izz ad-Din Shams, 52 ans, un leader religieux de Majdal Shams. « Nous sommes syro-arabes et nous refusons de donner une légitimité à l’occupation du Golan en participant à ces élections. »

De nombreux habitants druzes du Golan croient que leurs villages font partie intégrante de la Syrie et soutiennent fermement le président syrien Bashar el-Assad.

Depuis le début de la sanglante guerre civile syrienne, cependant, un nombre restreint mais croissant de Druzes sur le territoire en sont venus à croire que leur avenir sera plus probablement en Israël qu’en Syrie.

Cette tendance s’est reflétée dans le nombre croissant de Druzes dans le Golan qui demandent la citoyenneté israélienne. Alors qu’une moyenne de 10 personnes par an ont déposé une demande de citoyenneté entre 2008 et 2013, ce nombre est passé à 97 entre 2014 et 2017, selon l’Autorité de la population et de l’immigration.

Rada Emran a déclaré que, si elle était élue, elle ne s’occuperait pas de la politique entre la Syrie et Israël, mais se concentrerait plutôt sur l’amélioration de l’éducation et la fourniture de services.

« Les conseils n’ont rien à voir avec la politique. Il s’agit de fournir des services », dit-elle.

Les critiques ont également fait valoir que les élections ne représentent pas un processus démocratique en soi, car seuls les citoyens israéliens peuvent se présenter comme maire.

« Ils prétendent que ces élections sont démocratiques, mais lorsque nous levons le voile, nous découvrons que ce n’est pas le cas », a déclaré Tishreen Abu Salih, militant et étudiant au Tel-Haï College dans le nord d’Israël. « Seule une petite minorité est autorisée à se présenter à la mairie. Est-il démocratique que seule une petite minorité ait le droit de diriger les affaires de la majorité ? »

Alors que la loi israélienne autorise tous les résidents à siéger aux conseils municipaux, elle n’autorise que les ressortissants israéliens à devenir maires.

Au total, 20,6 % des Druzes du Golan ont la citoyenneté israélienne et les autres ont le statut de résident, a indiqué l’Autorité de la population et de l’immigration.

Dawlan Abu Salih, candidat à la mairie de Majdal Shams, le 23 octobre 2018. (Adam Rasgon/Times of Israel)

Cependant, Dawlan Abu Salih, 40 ans, candidat à la mairie de Majdal Shams, a demandé aux habitants de son village d’agir de manière pragmatique.

« Ils peuvent toujours dire qu’ils sont contre les élections, mais en même temps, ils doivent savoir qu’ils ne pourront pas les annuler. Ils devraient donc coopérer autant que possible pour agir au mieux pour leur ville natale », a déclaré Abu Salih, qui a été maire de Majdal Shams pendant dix ans par nomination gouvernementale. « Ils devraient le faire pour que les plus qualifiés soient en mesure de leur fournir des services. »

Selon le ministère de l’Intérieur, 8 130 personnes ont le droit de vote à Majdal Shams. Néanmoins, seuls 10 à 14 % environ de ceux qui ont le droit de vote voteront effectivement, a prédit Abu Salih. (Lors des dernières élections municipales en Israël, 50 % des électeurs se sont rendus aux urnes.

Rami Zeedan, professeur à l’Université du Kansas, qui a beaucoup écrit sur les collectivités locales en Israël, a également déclaré qu’il s’attend à une faible participation pour les élections.

Dans une rue commerciale de Majdal Shams, cinq personnes sur six qui se sont exprimées avec le Times of Israel ont déclaré qu’elles n’avaient pas l’intention d’aller voter.

« Je n’irai pas voter parce que je ne veux pas me mêler de politique », a déclaré Amala, qui a refusé de donner son nom de famille, dans une épicerie.

Munir Rabah, 52 ans, et l’autre personne qui a dit qu’il avait l’intention de voter, a déclaré : « Je pense qu’il est important d’aller voter, car nous devrions pouvoir choisir nos représentants ».

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