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Interview

Une « mafia juive » contrôlait-elle autrefois l’industrie de l’édition américaine ?

Josh Lambert a étudié les allégations courantes d'hégémonie juive dans le monde littéraire de l'après-guerre pour découvrir l'histoire nuancée qui se cache derrière ce succès

Illustration : Les lauréats des National Book Awards posant ensemble au Philharmonic Hall du Lincoln Center à New York, le 4 mars 1970. Les lauréats, et leurs catégories, sont : Erik H. Erikson, Philosophie et Religion ; Lillian Hellman, Arts et Lettres ; Joyce Carol Oates, Fiction ; et Isaac Bashevis Singer, Livres pour enfants. (Crédit : AP)
Illustration : Les lauréats des National Book Awards posant ensemble au Philharmonic Hall du Lincoln Center à New York, le 4 mars 1970. Les lauréats, et leurs catégories, sont : Erik H. Erikson, Philosophie et Religion ; Lillian Hellman, Arts et Lettres ; Joyce Carol Oates, Fiction ; et Isaac Bashevis Singer, Livres pour enfants. (Crédit : AP)

Une partie secrète de l’élite juive aurait-elle contrôlé le secteur de l’édition américaine dans les années 1950 et 1960 ? La réponse (alerte spoiler : non) ne surprendra probablement pas les lecteurs avisés.

Elle n’a pas non plus choqué l’auteur et universitaire Josh Lambert, qui a entrepris de découvrir la vérité derrière les allégations lancées librement par les principales figures des cercles littéraires d’après-guerre pour la rédaction de son nouveau livre : The Literary Mafia : Jews, Publishing, and Postwar American Literature.

Pour Lambert, directeur du programme d’études juives du Wellesley College, la finalité était moins intéressante que ce qu’il allait découvrir lors de ses travaux de recherche.

« Il y avait une grande question : Que faire du fait que les Juifs aient été si influents et aient eu tant de succès dans l’industrie de l’édition, comment le comprendre, ou encore comment cela devrait-il affecter notre perception de l’ensemble de la littérature américaine ? » a déclaré Lambert au Times of Israel lors d’un récent entretien téléphonique. « C’est la question la plus importante sur laquelle je souhaitais me concentrer ».

Le titre du livre a été inspiré par un leitmotiv antisémite et pourtant si souvent repris par certains membres de l’industrie littéraire américaine, selon lequel le monde de l’édition était contrôlé par les Juifs. Même des romanciers de renom tels que Jack Kerouac et Truman Capote utilisaient régulièrement l’expression « mafia littéraire juive » pour se plaindre de cette industrie.

Dans une interview accordée en 1968 au magazine Playboy, Capote a résolument proclamé que « la mafia juive a systématiquement exclu les écrivains non juifs de la scène littéraire. »

L’auteur Josh Lambert et son nouveau livre, « The Literary Mafia ». (Crédit : Lisa Abitbol)

Comme l’explique Josh Lambert, ces allégations sont apparues peu de temps après que les Juifs ont eux-mêmes été systématiquement écartés de l’industrie.

« Je n’arrêtais pas de voir ce genre de formulation apparaître ; ce fut donc surprenant et choquant pour moi d’entendre si peu de temps après qu’il y a eu une discrimination assumée contre les Juifs précisément dans ce domaine », a déclaré Lambert.

Dès que la dynamique s’est détournée de l’exclusion des Juifs, a-t-il ajouté, « les gens ont commencé à dire, oh, et maintenant les Juifs ont trop de pouvoir ».

Accorder des faveurs

Dans The Literary Mafia, Lambert explique comment, bien que les Juifs aient été très actifs et importants sur la scène littéraire américaine, ils n’ont pas agi comme une « mafia » et n’ont pas promu ni publié uniquement des auteurs juifs, en excluant les autres. Le dernier chapitre intitulé « We Need More Literary Mafias », est un appel à l’action qui cherche à accroître la diversité raciale dans l’industrie de l’édition – en partie en évoquant certaines des méthodes qui ont permis aux Juifs de réussir dans ce secteur.

Dans son livre, très documenté et à vocation académique, Lambert explique comment de nombreuses personnalités juives de l’édition, qui possédaient et représentaient des goûts littéraires étonnamment différents, étaient très peu liées les unes avec les autres. « Il est irresponsable, raciste et tout simplement faux de supposer que l’on peut prédire les goûts littéraires d’une personne sur la base de son identité ethnique ou religieuse », écrit-il.

Mais il note également la manière dont les Juifs de l’Industrie de l’édition se sont parfois entraidés ou ont cherché à profiter de leurs coreligionnaires, en donnant une voix aux histoires qui résonnaient avec leurs expériences personnelles et en soutenant les auteurs auxquels ils se sentaient liés. Lambert consacre également un chapitre aux « héritages et népotismes littéraires ».

Jason Epstein, ancien rédacteur en chef de Random House, assis dans sa maison à New York, le 8 janvier 2001. (Crédit : Jim Cooper/AP)

Jason et Barbara Epstein, qui ont été pendant un certain temps à la tête de la rédaction de Random House et rédacteurs en chef de la New York Review of Books, sont un exemple manifeste et amusant de népotisme littéraire. Si le couple a soigneusement évité toute collusion, il n’en a pas été de même pour leur progéniture.

Lorsque leur fils Jacob a eu 18 ans, Barbara a écrit au rédacteur en chef du Times Literary Supplement pour lui demander de lui offrir un emploi lors de son année sabbatique à Londres, en écrivant explicitement : « En tant que mère juive, je serais très reconnaissante de n’importe quelle opportunité. »

Jacob a finalement publié Wild Oats, un roman acclamé alors qu’il était encore à l’université. Mais il fut rapidement disgracié lorsqu’il a été révélé que certaines parties de son roman avaient, en réalité, été plagiées.

Bien sûr, à une époque où des parents sont allés en prison pour avoir tenté d’acheter l’entrée de leur progéniture à l’université, ceci n’avait guère d’importance. Mais pour Lambert, tomber sur la lettre de Barbara au cours de ses recherches était la synthèse parfaite de tout ce qu’il recherchait.

« C’était trop beau pour être vrai », a-t-il dit. « L’idée qu’elle ait pu écrire ces mots était invraisemblable – car c’était exactement ce que j’espérais trouver : de quelle façon fonctionnait cette communauté, comment les gens s’y prenaient pour demander des faveurs. »

Des explorations intrépides

Selon Lambert, la plupart des universitaires et des historiens ont longtemps évité de se pencher sur le rôle des Juifs dans le secteur de l’édition, « tombant ainsi sous le coup de ce que l’historien David Hollinger appelle le « piège du fanatisme » qui entrave les discussions sur l’influence des groupes minoritaires dans les domaines de la culture dominante ».

Mais l’auteur – qui n’est pas étranger à un tel piège – ne l’a néanmoins pas laissé influencer son champ de recherche ou ses écrits.

« Je réalise que c’est mon truc en tant qu’universitaire, de prendre une idée qui est malaisante parce que nous savons qu’elle est exploitée par les antisémites, et de ne pas hésiter à en parler, spécifiquement pour cette raison », a-t-il déclaré.

« Mon sentiment est qu’effectivement, un antisémite peut trouver n’importe quoi dans le monde et l’utiliser à ses fins », a-t-il déclaré. « Mais en réalité il faudrait vraiment essayer de comprendre ce que les Juifs ont réalisé et accompli et ce qu’ils en ont fait. »

En 2013, Lambert a publié Unclean Lips : Obscenity, Jews, and American Culture, une exploration du rôle joué par les Juifs aux États-Unis dans la lutte contre les lois sur l’obscénité tout en étant également visés par celles-ci. L’auteur a déclaré qu’il n’était pas surpris que certains suprémacistes blancs se soient emparés de ses conclusions pour servir leurs propres intérêts.

Les auteurs Norman Mailer, à gauche, et Truman Capote faisant les pitres lors d’une fête du livre organisée par Random House à la discothèque de New York, à New York, le 21 mars 1978. (Crédit : AP/Ron Frehm)

« Avant de commencer à écrire, j’avais déjà à l’esprit comment les néo-nazis utilisent sur Internet les informations sur les Juifs et la sexualité, j’en étais conscient », a-t-il déclaré. « Lorsque j’ai publié ce livre, David Duke, un suprémaciste blanc connu, a tweeté à ce sujet. C’était grandement prévisible ; je savais que cela arriverait ; et non, je n’étais pas à l’aise avec cette idée. »

Alors qu’il entamait la rédaction de The Literary Mafia, Lambert a refusé de laisser de telles considérations obscurcir ses efforts.

« Je pense qu’éviter d’aborder ce sujet à cause de ce que David Duke allait tweeter, n’est pas une bonne façon de faire de l’érudition ».

En fin de compte, comme l’écrit Lambert, l’histoire du succès juif dans le monde littéraire américain n’est pas une histoire de gentils ou de méchants, et ne peut être facilement résumée.

« Ce n’est pas une histoire de triomphe juif ou de perfidie juive – c’est juste l’histoire de la littérature américaine aux XXe et XXIe siècles, pour le meilleur et pour le pire. »

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