Une ONG ultra-orthodoxe s’attaque aux tabous des abus sexuels dans la communauté
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Les victimes, non les agresseurs, doivent être une priorité

Une ONG ultra-orthodoxe s’attaque aux tabous des abus sexuels dans la communauté

Citant le manque quasi-total de ressources mises à la disposition des juifs, l'ONG Amudim a décidé de rompre les tabous contre la toxicomanie et les victimes d'agressions sexuelles

Yaakov Schwartz est le rédacteur adjoint de la section Le monde juif du Times of Israël

  • L'équipe d'Amudim distribue gratuitement du Naloxone, pour bloquer les opioïdes, notamment en cas d'overdose. (Crédit : Amudim)
    L'équipe d'Amudim distribue gratuitement du Naloxone, pour bloquer les opioïdes, notamment en cas d'overdose. (Crédit : Amudim)
  • Le cofondateur d'Amudim Mendy Klein. (Autorisation : Amudim)
    Le cofondateur d'Amudim Mendy Klein. (Autorisation : Amudim)
  • Le rabbin Zvi Gluck, cofondateur d'Amudim, qui s'attaque aux addictions et aux violences sexuelles au sein de la communauté juive (Autorisation)
    Le rabbin Zvi Gluck, cofondateur d'Amudim, qui s'attaque aux addictions et aux violences sexuelles au sein de la communauté juive (Autorisation)
  • Mendy Klein, pendant un meeting de l'équipe de Amudim. (Crédit : Amudim)
    Mendy Klein, pendant un meeting de l'équipe de Amudim. (Crédit : Amudim)
  • Des femmes assistent à une campagne de sensibilisatiton sur les risques de l'abus sexuel et d'addiction de Amudim. (Crédit : Amudim)
    Des femmes assistent à une campagne de sensibilisatiton sur les risques de l'abus sexuel et d'addiction de Amudim. (Crédit : Amudim)

Deux personnes ont aidé le rabbin Zvi Gluck à amener le sujet des abus sexuels sur la table de la communauté ultra-orthodoxe : son père, et feu le philanthrope juif Mendy Klein.

Gluck est le co-fondateur et le directeur d’Amudim – un mot qui signifie « pilier » en français. C’est une organisation qui se consacre à l’éducation, à la prévention, et à l’aide aux victimes de la toxicomanie et des abus sexuels dans la communauté juive – des sujets longtemps intentionnellement ignorés parce que considérés comme tabous.

Depuis sa création en 2014, Amudim a pris en charge environ 5 000 cas, selon son décompte, fournissant aux personnes concernées une thérapie, une possibilité de réinsertion et du soutien dans la gestion de leurs relations familiales et communautaires, grâce à un personnel de cliniciens certifiés.

Le siège principal de l’organisation se trouve à New York, et des bureaux ont récemment été ouverts au sein de l’Etat juif. Amudim reçoit quotidiennement des appels du monde entier.

Gluck s’est lancé dans ce type d’activisme à un jeune âge. Il était bénévole auprès de toxicomanes et de consommateurs de stupéfiants dans la communauté de son enfance, dans la banlieue de la ville de New York. Il a rapidement réalisé qu’un nombre de toxicomanes important souffraient de problèmes plus sombres, profondément enracinés en eux.

« J’ai réalisé que beaucoup de gens que j’étais amené à aider avaient été victimes de violences sexuelles dans l’enfance et qu’il n’y avait pas vraiment de choses mises en place pour les aider », explique Gluck.

« J’ai fait mon premier discours public sur ce sujet, qui a fait beaucoup de bruit dans la communauté juive, au mois d’octobre 2010 », ajoute-t-il.

Ce « bruit » n’a pas généré que du positif. Et ses efforts n’auraient pas duré longtemps s’il n’avait pas été le fils du rabbin Edgar Gluck, qui est dorénavant le rabbin de Galice.

« C’était une situation très intéressante parce que, mon père étant très influent, mes détracteurs n’ont pas pu s’exprimer publiquement contre moi », raconte Gluck.

« J’étais en quelque sorte dans une situation bizarre où on me voyait dans la rue et où on me disait : ‘Vous savez, vous ne devriez pas parler de ces sujets, ce n’est pas une bonne chose’, mais on ne pouvait rien me faire – contrairement à un grand nombre d’autres personnes qui se sont attaquées aux abus sexuels et qui ont été chassées de leurs villes, qui ont été traînées dans la boue, ou autres ».

S’exprimant de façon vive, Gluck cite alors toute une liste de noms éminents au sein de la communauté orthodoxe alors qu’il décrit les débuts d’Amudim, lors d’un entretien téléphonique accordé au Times of Israel.

Il explique ainsi que Klein – un philanthrope de Cleveland, dans l’Ohio, et homme de pouvoir – a tenu un rôle déterminant pour décider le monde ultra-orthodoxe à réexaminer sa gestion des abus sexuels, qui servait avant tout à protéger les réputations des individus et des familles. Klein a également obligé le système d’éducation à s’attaquer à ce problème dans les écoles.

« La principale variable a été Mendy Klein, » a dit Gluck. « Il a mis son argent là où il pouvait avoir son mot à dire. Il a été dans les conseils d’administration de toutes ces organisations majeures et il a eu le sentiment qu’il fallait s’attaquer aux abus sexuels. Il est allé chez les responsables haredim et il a dit : ‘Nous faisons quelque chose sur les violences sexuelles’. Il est allé à Torah Umesorah [une instance nationale qui sert 700 externats orthodoxes aux Etats-Unis] et il a dit : ‘On s’occupe des abus sexuels’. Personne n’a pu lui dire non ».

Au mois de février 2015, Amudim a accueilli une conférence sur les violences sexuelles qui, selon l’organisation, a été la première en son genre au sein de la communauté orthodoxe. Plus de 400 personnes y ont assisté et « elle nous a fait connaître du jour au lendemain ».

Au mois d’avril, Gluck a été un intervenant de premier plan lors de la convention de l’Agudath Israel of America, où il s’est exprimé sur les abus sexuels – une démarche qui, selon lui, était sans précédent. Et au mois de mai, il a évoqué devant Torah Umesorah le besoin d’éducation sur les violences sexuelles dans les écoles orthodoxes.

Le cofondateur d’Amudim Mendy Klein. (Autorisation : Amudim)

Les affaires familiales

Même si l’organisation a fait une percée au sein de la communauté orthodoxe, des cas récents ont mis en exergue la nécessité de soins nuancés pour ce qui est des victimes et des familles dans lesquelles ont eu lieu des violences sexuelles.

Ainsi, une jeune femme avait été envoyée à Amudim. Sa famille lui avait initialement montré un fort soutien – et en particulier après qu’elle a admis devant son thérapeute qu’elle avait été abusée alors qu’elle était encore une enfant.

Toutefois, après qu’elle a révélé que son agresseur était en fait son frère aîné – dorénavant marié et père lui-même – sa famille l’avait bannie, craignant que l’histoire ne vienne détruire la vie de son frère et la réputation de la famille dans cette communauté étroite et resserrée.

« J’ai pensé que j’étais toute seule et qu’il n’y avait plus personne pour m’aider, mais Amudim était là. Ils sont devenus mes parents, ma seule famille, mon système de soutien », a commenté la femme.

Se trouver déchiré entre la victime et son agresseur est un dilemme que la majorité des familles n’est pas en mesure de gérer, et c’est la solution la plus confortable qui est souvent adoptée.

Le rabbin Zvi Gluck, cofondateur d’Amudim, qui s’attaque aux addictions et aux violences sexuelles au sein de la communauté juive (Autorisation)

« Nous devons cesser de passer autant de temps à nous inquiéter de la manière dont des informations portant sur des abus sexuels affecteront la famille de l’agresseur et en passer davantage à réfléchir aux moyens d’aider la personne dont la vie a été altérée de manière horrible et irrévocable », estime Gluck.

« Protéger les victimes sexuelles et non leurs agresseurs doit être notre première priorité de manière à pouvoir aider cette jeune femme – et de si nombreuses autres personnes comme elle – à obtenir l’aide dont elles ont besoin et le soutien qu’elles méritent », a-t-il continué.

Anticiper les besoins

Gluck a observé que le budget annuel de l’organisation est passé de
380 000 dollars l’année de sa formation, en 2014, à un chiffre record de 3,9 millions de dollars en 2017.

Au fur et à mesure que l’organisation s’est agrandie, Gluck a été en mesure de discerner les besoins des victimes de manière plus précise, a-t-il dit. Le bureau a décidé de se concentrer sur trois principales composantes : L’intervention de crise et la gestion de cas, l’éducation et la sensibilisation, et la prévention.

Gluck a souligné que tous ceux qui prennent en charge les personnes au sein de l’organisation sont des cliniciens, diplômés au minimum au niveau maîtrise dans le travail social, et qu’ils guident leurs protégés à travers tout le processus de A à Z. Ce qui inclut de leur trouver un thérapeute, les faire entrer, si nécessaire, dans une structure de désintoxication, amener leurs familles à accepter la situation, et communiquer leurs besoins aux rabbins ou aux écoles communautaires.

Selon Gluck, Amudim a géré 2 166 cas en 2018 jusqu’à aujourd’hui, et l’organisation en reçoit 40 à 50 chaque semaine.

Actuellement, il y a 1 263 cas actifs – signifiant que les clients reçoivent une aide hebdomadaire au minimum. Sur les cas actifs, 799 sont relatifs aux abus sexuels et 464 à la toxicomanie – même si Gluck explique que les patients combinent souvent les deux diagnostics.

Mendy Klein, pendant un meeting de l’équipe de Amudim. (Crédit : Amudim)

Gluck explique que les nouveaux bureaux d’Amudim en Israël se concentrent sur la communauté anglophone : Des jeunes femmes dans des programmes de séminaires, des hommes dans des yeshivot et des étudiants inscrits dans des universités israéliennes qui n’ont jamais été en mesure d’obtenir l’aide dont ils avaient besoin.

« Beaucoup de gens ne pouvaient pas se marier, ou divorçaient au début de leur mariage, puis ils venaient nous voir pour nous demander de l’aide parce qu’ils avaient été sexuellement abusés », explique Gluck.

« On s’est rassemblés et on s’est dit : ‘Qu’est-ce qu’on peut faire pour empêcher cela ? La première chose à faire est de les rencontrer avant qu’ils ne se marient… Et comment le faire ? en allant les voir en Israël ».

L’avantage, quand on vit dans une petite communauté, c’est que les nouvelles vont vite, et le programme a été remarquablement efficace.

« Nous recevons environ 200 appels par jour, et nous ne faisons pas de vraie publicité, a indiqué Gluck. « D’une manière ou d’une autre, les gens se débrouillent. Actuellement en Israël, la plupart des appels proviennent des écoles ou des séminaires, grâce au bouche à oreille. Nous avons également une présence en ligne importante, ce qui fait que les gens nous connaissent.

Des femmes assistent à une campagne de sensibilisatiton sur les risques de l’abus sexuel et d’addiction de Amudim. (Crédit : Amudim)

Cependant, la clientèle est loin d’être homogène.

« Entre 35 et 40 % de nos clients ne sont pas pratiquants », insiste Gluck. « Nous travaillons désormais avec deux programmes laïcs en Israël. Je dirais que c’est davantage juif que religieux. »

Quand la tragédie frappe

Klein, le co-fondateur de Amudim est décédé brusquement le 3 mai d’une crise cardiaque à l’âge de 65 ans. Il était connu pour sa contribution philanthropique et son travail au service des communautés juives et d’Israël.

Il jouait également un rôle essentiel dans le financement de l’organisation.

« Nous avons certaines subventions du gouvernement, de certaines fondations », explique Gluck. « Mais l’essentiel du budget provient des donateurs. »

Gluck a rapidement admis que les fonds injectés dans l’organisation s’épuisent rapidement. C’est inévitable, dit-il, parce que l’organisation ne va pas rejeter les victimes qui ne peuvent pas se permettre de payer le traitement.

Le 31 juillet, Amudim a organisé une collecte de fonds en hommage à Klein, par la plateforme Charidy. Ils espéraient obtenir les fonds nécessaires pour que l’organisation puisse entreprendre de nouveaux projets sur la prévention des abus sexuels et l’éducation dans les écoles.

Le projet Lishmor est une sous-division de Torah Umesorah, et vise à garantir que chaque école juive dispose d’un programme de prévention des abus sexuels, et un programme sur les abus sexuels est mis au point par Amudim, en vue de le déployer dans les écoles orthodoxes durant l’année scolaire 2019.

Le programme concerne les éleves du secondaire et propose une approche holistique au bien-être émotionnel, « notamment, mais pas exclusivement à l’abus sexuel et à l’addiction, au harcèlement, aux amitiés et aux relations saines », a déclaré Gluck.

« Nous avons l’impression que c’est le seul moyen à tenter pour sortir du marché », a-t-il expliqué. « Mais ce que nous faisons maintenant, nous sauvons des vies, nos chiffres sont si élevés que si nous ne faisons pas quelque chose rapidement, nous nous effondrerons sous la charge de travail. »

Gluck était optimiste sur la portée de son message.

« Le simple fait que je puisse faire une vidéo sur le service public aussi détaillé que nous l’avons fait, et ne pas me recevoir des pierres, c’est exceptionnel », a-t-il dit.

« Le fait que Agudah et Torah Umesorah soutiennent ce que fait Amudim et soutient nos efforts, est quelque chose d’exceptionnel. Au final, nous acceptons l’idée qu’il s’agit d’un véritable problème et nous disons ‘nous devons travailler tous ensemble pour y remédier’. »

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