Une synagogue américaine supprime des références à des Juifs controversés
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Une synagogue américaine supprime des références à des Juifs controversés

Les noms de Judah Benjamin, un confédéré, l'acteur Dustin Hoffman et Shlomo Carlebach, rabbin, auteur, compositeur ont été effacés d'un mur de la Peninsula Temple Sholom

A gauche, l'ancien responsable confédéré Judah Benjamin (Photo : The Print Collector/Print Collector/Getty Images/ via JTA); à droite, la fenêtre de l'école religieuse de la synagogue Peninsula Temple Sholom avec le nom de Judah Benjamin (Autorisation :  Peninsula Temple Sholom/ via JTA)
A gauche, l'ancien responsable confédéré Judah Benjamin (Photo : The Print Collector/Print Collector/Getty Images/ via JTA); à droite, la fenêtre de l'école religieuse de la synagogue Peninsula Temple Sholom avec le nom de Judah Benjamin (Autorisation : Peninsula Temple Sholom/ via JTA)

JTA — Il y a environ quinze ans, une importante synagogue du nord de la Californie avait gravé, dans les fenêtres d’une salle de cours de l’école religieuse, les noms de 175 éminentes personnalités juives – allant de personnalités bibliques à de célèbres acteurs.

Parmi eux, figurant entre le leader sioniste Vladimir Jabotinsky et l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan, il y avait Judah Benjamin – le responsable juif le plus éminent au sein de la Confédération. Benjamin, qui était propriétaire de 140 esclaves dans sa plantation de sucre, en Louisiane, aura été notamment vice-procureur-général, secrétaire en charge de la guerre et secrétaire d’Etat confédéré.

L’inclusion du nom de Benjamin, sur le mur, n’a guère entraîné de protestations jusqu’en 2013, soit environ huit ans après son installation à la Peninsula Temple Sholom, une communauté réformée de Burlingame. C’est à ce moment-là que l’un des membres de la congrégation, Howard Wettan, a entendu un podcast consacré à la guerre civile qu’il a écouté pour passer le temps alors que sa fille assistait à un cours dans l’école hébraïque du bâtiment.

« J’ai fait le lien », explique Wettan. « J’ai vu une fois de plus le nom et j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas là-dedans ».

Wettan a alors lancé une campagne de deux ans qui a coïncidé avec une remise en cause nationale concernant les monuments qui rendaient hommage aux confédérés, persuadant finalement la synagogue à prendre en compte et à réfléchir au poids de la signification du nom. Le nom de Benjamin est dorénavant recouvert d’un ruban adhésif et il sera remplacé, ainsi que deux autres, d’ici la fin de l’année.

Judah P. Benjamin, ancien secrétaire d’Etat, secrétaire chargé de la guerre et procureur-général confédéré (Crédit : Flickr/ CC-SA-2.0/ Marion Doss)

« Les premières fois que je l’ai remarqué, je n’avais pas encore été sensibilisé », explique Wettan. « Ce n’était qu’un fait historique auquel je n’accordais pas de signification particulière ».

La plainte de Wettan incarne l’une des versions d’un débat beaucoup plus large portant sur la mémoire historique nationale dans une synagogue éloignée des anciens états confédérés.

Dans tout le pays, les monuments confédérés sont remis en cause depuis des années par ceux qui affirment qu’ils glorifient des personnalités qui avaient soumis en esclavage les Afro-américains et qui s’étaient battus contre les Etats-Unis. Les défenseurs de ces monuments, et notamment certains habitants blancs du sud, disent qu’ils sont nécessaires pour permettre d’enseigner un moment douloureux de l’histoire américaine.

Mais les statues à la mémoire de ces dirigeants ont, pour une grande partie, été réalisées bien après la défaite de la Confédération – un grand nombre au 20e siècle, en soutien au suprémacisme blanc, à une époque où les gouvernements du sud luttaient pour maintenir le caractère légal de la ségrégation raciale.

Un sondage réalisé mercredi montre qu’une majorité d’Américains sont favorables à la disparition de ces monuments. Des manifestants, au cours des dernières semaines, ont détruit eux-mêmes ces statues comme l’avaient déjà fait d’autres protestataires lors de mouvements organisés ces dernières années.

La synagogue Peninsula Temple Sholom n’avait pas placé le nom de Benjamin sur la fenêtre à la gloire de la suprématie blanche. L’idée avait été d’inclure des noms de personnalités significatives de toute l’histoire juive, selon le responsable de la communauté du lieu de culte.

« Je pense que l’intention initiale avait été de créer un mur qui serait éducatif, d’une manière ou d’une autre », commente Karen Wisialowski. « Cela n’a pas réellement servi cette intention ».

Wisialowski ajoute que « présenter les noms de ces gens sur notre mur, pour celui qui les voit, peut donner l’impression que nous les admirons et qu’ils nous inspirent de la fierté et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de les supprimer ».

Des vétérans confédérés posent devant le mémorial Judah P. Benjamin dans la plantation Gamble d’Ellenton, en Floride, aux environs de 1920 (Crédit : Flickr/ Florida Memory/ public domain)

Il y a relativement peu de monuments édifiés à la mémoire de Benjamin – contrairement aux nombreux monuments qui, par exemple, peuvent rendre hommage à Jefferson Davis or Robert E. Lee. Mais la synagogue Peninsula Temple Sholom n’a pas été la seule, dans l’histoire des communautés juives américaines, à honorer le plus important responsable juif de la Confédération.

A la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, selon l’historienne juive Shari Rabin, il y avait eu une tendance visant à tenter de masquer les pires aspects de la Confédération, ainsi qu’un intérêt général porté à la guerre. Les Juifs de cette époque, ajoute-t-elle, avaient célébré Benjamin dans ce contexte, notamment en publiant un livre pour enfants à son sujet.

Dans les décennies qui avaient suivi la guerre civile, « il y a eu une célébration générale du service et les Juifs ont voulu s’inscrire dans cette histoire », continue Rabin, qui est professeure d’études juives au sein de l’Oberlin College. « Il y a eu une utilisation de Judah Benjamin de la part des Juifs du sud, et des Juifs américains plus largement, visant à mettre en évidence les contributions des Juifs et à revendiquer une appartenance juive ».

Un monument à la mémoire de Judah Benjamin aux abords de la bibliothèque publique de Belle Chase, à Plaquemines Parish, en Louisiane. (Flickr/ CC-SA-2.0/ Infrogmation of New Orleans)

Le rôle de Benjamin en tant que leader de la rébellion suprématiste blanche a été le principal problème rencontré par cette approche, note Rabin, mais il n’a pas été le seul en ce qui concerne spécifiquement les mémoriaux juifs. Les opposants de Benjamin l’avaient dénigré pour son judaïsme, mais lui-même n’avait jamais prêté grande attention à sa judéité. Il avait épousé une femme catholique, ses enfants avaient été élevés dans le catholicisme et il ne s’était jamais impliqué dans les institutions juives. Il avait fui au Royaume-Uni après la guerre.

« Au moment de la guerre civile, il était très à l’écart de la vie juive organisée, sans aucun engagement personnel dans le judaïsme », souligne Rabin. « Ceux qui qualifiaient Benjamin de Juif étaient ceux qui ne l’aimaient pas ».

Au début, la synagogue Peninsula Temple Sholom avait répondu à la plainte de Wettan en insistant sur le fait que les noms gravés au mur étaient avant tout un outil d’enseignement. Wettan avait été invité à l’école religieuse pour éduquer les élèves sur Benjamin et sur la guerre civile. Mais après le rassemblement d’extrême-droite qui avait été organisé en 2017 à Charlottesville, en Virginie, qui avait été entraîné par le retrait d’une statue de Lee, Wettan avait une nouvelle fois demandé au lieu de culte de faire disparaître le nom.

Wettan avait finalement demandé, après quelques va-et-vient, le retrait du nom lors d’une rencontre du conseil d’administration de la synagogue, au mois de décembre 2018. Un groupe de travail avait été désigné pour réfléchir sur le sujet et le nom de Benjamin avait été recouvert de ruban adhésif. Quelques mois plus tard, la synagogue a commencé à se mettre en quête d’un artiste pour remplacer le nom.

« Nous nous inquiétions beaucoup d’avoir des noms qui sont littéralement gravés dans le verre en sachant que quelqu’un, dont nous pensons qu’il a parfaitement sa place sur la liste, pourrait se révéler demain comme tout à fait inapproprié », commente Wisialowski. « Devons-nous faire disparaître le mur tout entier ? Devons-nous retirer les noms et reconnaître qu’il est possible qu’il faille que nous procédions à des changements à l’avenir également, s’il s’avère que certaines personnalités ne correspondent pas à nos valeurs en tant qu’organisation ? », interroge-t-il.

Un portrait du rabbin Shlomo Carlebach dans la synagogue Shirat Shlomo à Efrat, le 20 novembre 2012. (Crédit : Times of Israel)

Finalement, la congrégation a choisi de conserver le mur mais de remplacer trois fenêtres arborant ce qu’elle a estimé être des noms problématiques, pour un coût d’environ 7 500 dollars. En plus de Benjamin, elle a enlevé les noms du rabbin Shlomo Carlebach, un célèbre musicien juif décédé en 1994, et celui de l’acteur Dustin Hoffman. Hoffman et Carlebach ont été tous les deux accusés de harcèlement et d’agression par plusieurs femmes – de manière posthume en ce qui concerne Carlebach.

La congrégation a profité des nouvelles fenêtres pour faire la part plus belle aux noms de femmes. Les noms seront ainsi remplacés par ceux de Déborah, personnage du livre des Juges qui fait partie de la Bible, de l’éminente musicienne Debbie Friedman et de la première femme rabbin de l’histoire, Regina Jonas. (Alors qu’il lui est demandé si les fenêtres vont également inclure le nom de Woody Allen, le réalisateur accusé de pédophilie, Wisialowski répond que « étonnamment, non »).

« Si un problème se pose encore, si un grand nombre de problèmes doivent encore se poser, alors nous devrons les aborder sous l’angle de nos valeurs qui sont très, très claires sur le type d’organisation que nous voulons être et sur le type de message que nous souhaitons transmettre au monde sur l’importance des individus, de la justice sociale et de l’égalité », continue-t-elle.

Avec le recul, Wettan estime que ce long processus, qui aura duré plusieurs années, aura donné l’opportunité à la congrégation d’articuler ses valeurs et de prendre une décision délibérée. Cela lui a également montré, dit-il, combien il peut être difficile de traiter de la mémoire historique.

« C’est facile, pour quelqu’un venant de la Californie du nord, de regarder le sud et de dire : ‘Ça, c’est eux, ce n’est pas nous’, » dit-il. « Pour changer, il ne faut pas avoir peur de reconnaître que peut-être, nous n’avions pas compris correctement les choses initialement ».

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