Vol en hélico de Milchan : « je ne m’en souviens pas », martèle Netanyahu
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Vol en hélico de Milchan : « je ne m’en souviens pas », martèle Netanyahu

La télévision israélienne a diffusé une transcription d'un interrogatoire sur l'organisation d'un vol aux frais du contribuable et sur un contrat commercial avec un magnat indien

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu en visite au siège de la police de Jérusalem, le 7 octobre 2015. (Crédit : GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu en visite au siège de la police de Jérusalem, le 7 octobre 2015. (Crédit : GPO)

La première fuite d’une transcription d’un interrogatoire du Premier ministre Benjamin Netanyahu dans les enquêtes pour corruption dont il fait l’objet, diffusée par la Douzième chaîne lundi soir, montre le Premier ministre en difficulté quand il s’agit de répondre à des questions sur les avantages qu’il aurait accordés à des bienfaiteurs milliardaires.

Selon le reportage de la Douzième chaîne, la transcription non-datée provient du dossier de l’Affaire 1000, dans laquelle le procureur-général Avichai Mandelblit affirme que le producteur Arnon Milchan a donné à Netanyahu et à sa femme des cadeaux d’une valeur de 701 146 shekels, principalement en cigares et champagne, en échange de faveurs.

La transcription relate l’interrogatoire mené par Coresh Barnor, alors chef de l’unité des crimes financiers de la police nationale, qui demande à Netanyahu d’expliquer pourquoi il aurait apparemment organisé une visite en hélicoptère, aux frais de l’Etat, au-dessus d’une zone de libre-échange potentiel à la frontière israélo-jordanienne, qui aurait pu être intéressante pour Milchan.

Ce vol en hélicoptère a coûté, selon Banor, des dizaines de milliers de dollars aux contribuables.

Hélicoptères Apache de l’armée de l’air israélienne. Illustration. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Netanyahu a refusé de confirmer ou d’infirmer qu’il était impliqué dans l’organisation de ce vol en hélicoptère, en répétant inlassablement qu’il ne s’en souvenait pas, tout en justifiant cette démarche comme étant « bonne pour Israël ».

Milchan est une figure centrale de l’Affaire 1000, l’une des trois enquêtes pour corruption dans le cadre de laquelle Netanyahu risque une mise en examen, sous réserve d’une audience.

Selon les recommandations de la police, Mandelblit a annoncé en février 2018 que le Premier ministre est « soupçonné d’avoir agi en faveur d’un projet commercial qui profitait directement à Milchan, dans le cadre de son partenariat avec l’homme d’affaires indien Ratan Tata ».

Voici une traduction de la transcription diffusée par la Douzième chaîne :

Enquêteur Barnor : « Vous avez demandé à ce qu’un hélicoptère soit organisé pour Milchan ? »
Netanyahu : « Je ne me rappelle pas. C’est possible. Je ne me rappelle pas. »
« Pardon ? »
« C’est possible. »
« C’est ce qu’il dit. »
« Je crois que vous m’aviez déjà posé la question, je vous avais dit que c’était possible. »
« Vous souvenez-vous l’avoir organisé pour lui ? »
« C’est possible ».
« Vous avez donné l’autorisation à l’armée ? Au Mossad ? »
« Oui, c’est tout à fait possible. »
« Est-ce une chose acceptable ? »
« Pourquoi pas ? Pourquoi pas ? »
« Que voulez-vous dire par ‘pourquoi pas’ ? C’est un homme d’affaires privés. Deux hommes d’affaires privés. »
« Quel homme d’affaires privé ? Il y a deux choses là… »
« Deux hommes d’affaires privés. Il a failli conclure un accord… »
« Aucun accord ! Ecoutez, vous me demandez d’abord si je suis au courant de relations commerciales entre Milchan… »
« Non, je vous ai demandé pour l’hélicoptère. »
« Attendez une minute ! Je ne sais rien des relations commerciales entre Milchan et [le milliardaire indien Ratan] Tata. Vous m’avez posé une question dessus. Deuxièmement, je suis intéressé par ce projet, il correspond exactement à l’idée de… »
« Nous en avons parlé, mais pourquoi l’hélicoptère ? Vous organisez normalement des hélicoptères pour les gens ? »
« Excusez-moi, si ça ne vous dérange pas… »
« C’est normal de prévoir un hélicoptère public ? »
« Premièrement, il y a déjà eu de tels cas… et l’armée de l’air… de quoi parlez-vous ? »
« Qu’en est-il des hommes d’affaires privés ? »
« Dites, c’est à moi que vous parlez ? Des gens viennent, contribuent au pays, on leur fait des visites. »
« Mais ils ne sont pas venus pour contribuer au pays. »
« Si, il est venu contribuer. »
« Vous prévoyez généralement des hélicoptères pour les gens ? »
« Juste une seconde, une seconde, je vois… Ecoutez… »
« Pour qui d’autres avez-vous prévu un hélicoptère ? »
« Ecoutez… »
« Pour qui d’autres ? »
« Donnez-moi une minute… [Oui], j’ai organisé ! »
« Donnez-moi un exemple. »
« J’ai des [exemples]. »
« Donnez-moi un exemple. »
« Laissez-moi me souvenir… »
« Donnez-moi en un maintenant, souvenez-vous en maintenant. Ne sortez-pas un document d’un tiroir dans un an. Donnez-moi en un maintenant. »
« Attendez… Je ne m’en souviens pas… Comment dire ? Il y a eu… C’est arrivé. »
« Donnez-moi un exemple. »
« Je ne sais pas, j’en trouverais un. »
« Un ! »
« Je ne m’en souviens pas, mais attendez… Laissez-moi poursuivre. »
« Deux hommes d’affaires viennent, dont Milchan… demandent un hélicoptère, ça coûte des dizaines de milliers de dollars aux contribuables… »
« Vous me parlez des hélicoptères ? »
« … et vous prenez le téléphone et leur organisez un
hélicoptère ! »

« Maintenant je vais vous dire pourquoi j’ai organisé un hélicoptère pour eux, si je l’ai fait. »
« Vous le leur avez organisé. »
« Okay, et je… maintenant… si je l’ai fait, je vais vous dire pourquoi… »
« Avec qui avez-vous organisé ça ? Avec l’armée ? »
« Je ne m’en souviens pas. »
« Comment ça marche ? Comment on fait ? »
« Je ne m’en souviens pas, mais je voudrais continuer une minute, pourquoi ai-je arrangé un hélicoptère pour lui ? »
« Pour favoriser un accord ? »
« Ecoutez-bien… »
« Qui les aide eux et l’Etat. »
« Sottises ! Attendez une minute. »
« Comment cela aide l’Etat, vous l’avez déjà expliqué. »
« Maintenant je vais vous dire la vérité. Votre théorie ne colle pas à la réalité. Pourquoi ? Parce que [cet accord] est une accumulation de plusieurs choses en lesquelles je crois… au renforcement de la paix économique… en tant que vecteur de paix, et vient quelqu’un avec un projet qui correspond exactement à ce en quoi je crois, sur une zone commerciale entre la Jordanie, Israël et les Palestiniens ! Il était également prêt à investir dedans… Il y avait une industrie que le géant indien de l’industrie apportait et je suis très intéressé à la promouvoir. C’est un sujet national. Je n’avais aucune idée que Milchan était impliqué. J’ai un intérêt suprême en Inde… Savez-vous ce que cela signifie pour l’Etat d’Israël. »
« Attendez une minute, attendez le… D’accord, on sait. »
« Non, non, non. Vous m’avez demandé pourquoi je faisais cela, quelle était ma vision, pourquoi je l’ai fait – voilà pourquoi. »
« Nous parlions de l’hélicoptère, monsieur ! »
« Non ! Ecoutez attentivement ! Vous ne… »
« Vous êtes en train de prononcer un discours maintenant. »

Ratan Tata est le directeur du groupe industriel Tata et est issu d’une prestigieuse famille indienne. Le Tata Group est la plus grande société indienne et la plus influente du monde. Ses filiales possèdent des centaines de compagnies et de services et participent à autant de projets quasi-gouvernementaux dans le monde.

Ratan Tata (Crédit : U.S. Embassy New Delhi/domaine public)

Le projet en question était une proposition de 2009 pour Tata Motors, qui comprend les marques Jaguar et Land Rover, pour construire une usine d’assemblage automobile de faible quantité en Cisjordanie, pour créer des emplois pour les Palestiniens.

Ce projet, dont le coût était estimé à 250 millions de dollars, avait été proposé dans le cadre d’une initiative de paix israélo-jordanienne, et devait inclure un corridor commercial de libre-échange vers Haïfa pour compenser les coûts logistiques plus élevés en Israël, avait indiqué la compagnie.

« Le Premier ministre est suspecté d’avoir tenté d’encourager cet accord à la demande de Milchan, contre l’avis des autorités du bureau du Premier ministre et du ministère de la Défense », a déclaré la police dans sa recommandation de mise en examen de Netanyahu.

Un fonctionnaire haut-placé du ministère de la Défense, qui a souhaité garder l’anonymat, a confirmé au Times of Israël que le ministère s’était opposé à ce projet dans plusieurs réunions à l’époque.

Tata, qui avait témoigné pour la police israélienne en novembre 2017, avait confirmé que la firme de consulting en sécurité Blue Sky International, appartenant à Milchan, avait fourni des services au groupe Taj Hotel, appartenant à Tata, après l’attentat terroriste de Bombay, en 2009, selon un communiqué émis par son bureau à l’époque.

Le communiqué avait déclaré que Tata avait dit à la police que Milchan « avait été sollicité par un membre de l’équipe de sécurité israélienne de participer à la préparation d’un plan conceptuel pour ce projet », mais que Milchan n’avait jamais parlé de ce projet avec lui.

Interrogé par les enquêteurs sur l’implication du Premier ministre, « Tata a déclaré qu’il y avait eu un entretien de 10-15 minutes auquel Netanyahu a assisté et durant lequel il a suggéré un ou deux emplacements qu’il préférait pour cette usine », poursuit le communiqué.

Benjamin Netanyahu (à droite) et le producteur Arnon Milchan lors d’une conférence de presse, le 28 mars 2005. (Crédit : Flash90)

Les médias indiens avaient rapporté qu’un plan d’aménagement conceptuel avait été dessiné pour cette usine, mais que le projet était mort d’une mort naturelle quand l’initiative de paix avait été abandonnée.

Selon les recommandations de la police, l’implication de Netanyahu signifierait que ses efforts en faveur de Milchan dépassent les amendements de loi – comme c’est peut-être le cas de la « loi Milchan » – et qu’elle porte sur des projets intergouvernementaux de plusieurs millions de dollars, et même sur les très délicats plans de paix israélo-palestiniens.

Selon le document de 55 pages dans lequel Mandelblit annonce la potentielle mise en examen de Netanyahu, « Milchan vous a demandé en 2010 de l’aider à promouvoir un projet en partenariat avec Ratan Tata, un homme d’affaires indien, qui comprenait la construction d’une zone de libre-échange en coopération avec Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne, avec une usine de construction de voitures à faible coût et une école pour les professions liées au secteur de l’automobile. La construction de ce projet nécessitait d’importants amendements législatifs. Milchan avait un intérêt financier considérable dans la promotion de ce projet. »

« Vous avez accédé à la demande de Milchan et mené, dans le cadre de vos fonctions, une série d’actions pour faire avancer ce projet, de votre propre chef et par le biais d’agents de la fonction publique qui vous sont subordonnés. Dans ce cadre, vous avez rencontré les représentants financiers de Milchan, le comptable Zeev Feldman, qui vous a parlé du projet ; vous avez rencontré Tata, Milchan et Feldman lors d’une réunion et vous avez convoqué le général de division Eitan Gadot, qui était alors le coordinateur des activités du gouvernement dans les territoires, pour le rencontrer immédiatement afin qu’il étudie la possibilité de promouvoir ce plan ; vous avez également fait les choses de sorte que ces réunions, chapeautées par le directeur-général du bureau du Premier ministre, aient lieu au bureau du Premier ministre, afin d’examiner la promotion de ce projet. »

« Le projet n’a finalement pas été promu, en raison évidente des soulèvement qui ont commencé dans les pays arabes en 2001. »

Netanyahu risque d’être inculpé pour fraude et abus de confiance dans l’Affaire 1000. Il risque également d’être inculpé pour les mêmes chefs d’accusation dans les affaires 2000 et 4000. Le procureur général a également recommandé que Netanyahu soit inculpé pour corruption dans l’Affaire 4000.

Le procureur général a déclaré qu’il avait l’intention de mettre en examen Netanyahu, sous réserve d’une audience. Milchan n’a pas été accusé.

L’audience de pré-inculpation avec Mandelblit est prévue pour les 2 et 3 octobre, après que le procureur général a refusé le mois dernier de la reporter et d’attendre que les élections du 17 septembre soient passées.

Netanyahu nie toute malversation et affirme être victime d’une chasse aux sorcières politique.

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