L’étrange visite mitigée du pape François dans la région est maintenant passée depuis quelques jours.

La rhétorique et les images produites par la visite ont été évaluées et réévaluées de tous les points de vue imaginables, et quelque chose proche à un consensus s’est développé : le pape n’a fait aucune erreur.

Il est peut être difficile d’exprimer l’ampleur de cette réalisation, mais cela doit être tenté, car cela en révèle beaucoup sur le conflit, et sur ​​le pape.

Le Saint-Siège n’a pas de pouvoir de coercition.

Le pape ne peut pas imposer ou arrêter les quelque 1,2 milliard de fidèles de l’Église catholique. Sa seule influence sur eux est volontaire, portée par de puissants récits et images de rédemption et d’appartenance.

Dans un sens important, alors, le pape est un symbole, un substitut d’une réalité supérieure, et toutes ses déclarations et ses actions sont consciemment entreprises dans le cadre de son rôle symbolique.

Ainsi, lorsque l’Autorité palestinienne a offert au pape une partie de la barrière de sécurité d’Israël en Cisjordanie, le pape était à peine troublé par les intentions de ses hôtes. Ils voulaient créer un symbole, et lui, un maître du symbolisme, y a volontiers pris part.

(Pour ceux qui insistent, comme l’ancienne conseillère juridique de l’OLP Diana Buttu l’a fait dans un récent débat avec ce journaliste au Huffington Post en direct, que le voyage au mur était imprévu mais est arrivé tout simplement parce que c’était sur le trajet de son parcours dans la région de Bethléem, les graphiques de cet imprimé de l’Autorité palestinienne révèlent que l’itinéraire de l’AP n’avait pas d’autre but que de créer cette image.)

La visite du pape, avec la mention répétée de l’« État de Palestine » dans les communiqués de presse du Vatican et dans les discours du pontife, a mis rapidement Twitter en ébullition avec sa horde d’acclamations et de lamentations prévisibles.

Pourtant, alors que les Palestiniens ont reconnu le pape comme l’un des leurs, un responsable palestinien a souligné à la presse que la visite à la barrière a été organisée.

L’itinéraire israélien du pape incluait, pour la première fois, une reconnaissance explicite du Vatican de la justice du sionisme, en la forme de la première visite du pape à la tombe du fondateur du sionisme Theodor Herzl – une chose qu’aucun pape précédent, et aucun leader palestinien, n’avait fait auparavant.

Benjamin Netanyahu, Shimon Peres et le pape sur la tombe de Herzl (Crédit : Mark Neuman, GPO)

Benjamin Netanyahu, Shimon Peres et le pape sur la tombe de Herzl (Crédit : Mark Neuman, GPO)

Et à la suite de la visite de la barrière, le pape a été invité par Israël au mémorial national pour les victimes du terrorisme – avec les dirigeants israéliens soulignant que plus de 1 000 Israéliens ont été tués dans des attentats-suicides palestiniens jusqu’au moment où le gouvernement a décidé de construire des clôtures et des murs entre Israéliens et Palestiniens.

Cette fois aussi, le pape a acquiescé. Il a même fait un discours en direct, bref mais perçant, sur le rejet du terrorisme pour le journal de la télévision nationale israélienne.

Au moment où il a quitté la région le mardi, le pape François a tout fait pour accepter le récit des deux côtés.

Contrairement aux précédents papes ou plusieurs fonctionnaires juniors du Vatican, François ne s’est pas couvert ou tergiversé pendant un moment.

Il a fait part sans hésitation de sa conviction que les Palestiniens sont traumatisés par l’occupation et méritaient la liberté nationale qui leur a longtemps été déniée, et en même temps que les Juifs d’Israël sont victimes de violence aveugle et méritent aussi de vivre comme un peuple libre sur leur terre.

Miserando atque eligendo

Des dizaines de milliers d’articles, si ce n’est plus, ont été écrits sur la nouvelle idéologie que le pape François a apportée à la papauté.

Alors qu’il n’a pas fait de compromis sur tous les aspects du dogme ou de la morale – il est tout aussi intransigeant sur ​​la contraception, l’homosexualité et l’avortement que ses deux célèbres prédécesseurs conservateurs – il a apporté un nouveau « style » et une nouvelle rhétorique à son poste.

En juillet dernier, François a donné une remarquable interview.

Il distinguait les homosexuels « lobbyistes » allégués au Vatican – des militants essayant de pousser vers un changement de doctrine sur la question – et la personne homosexuelle.

« Quand je rencontre une personne gay, je dois faire la distinction entre le fait qu’elle soit gay et le fait qu’elle fasse partie d’un lobby. S’ils acceptent le Seigneur et sont bienveillants, qui suis-je pour les juger ? Ils ne doivent pas être marginalisés. La tendance [homosexuelle] n’est pas le problème… ils sont nos frères ».

Il a fulminé contre les mécanismes de déshumanisation du système financier mondial en difficulté.

Il a appelé à une nouvelle « théologie de la femme » plus expansive qui vise à remplacer le débat actuel dans l’Eglise sur les rôles que les femmes peuvent tenir.

Il a apporté de nouvelles normes d’austérité et d’humilité aux fastes dorées du palais tentaculaire qui est au Vatican en déménageant hors de la résidence papale dans une plus humble maison d’hôtes.

Il a même suggéré que les athées étaient les frères des croyants, et qu’ils étaient rachetés par Jésus-Christ au même titre que les catholiques les plus ardents.

Ces déclarations et actions ont suscité un intense débat dans le monde catholique.

Les non-catholiques ont également commencé à parler.

Le magazine américain pro-gay The Advocate a nommé François leur « homme de l’année » au motif que l’acceptation des homosexuels comme des êtres humains est la chose la plus importante qui s’est produite pour les homosexuels l’an dernier.

« Le pape François est le leader de 1,2 milliard de catholiques dans le monde entier », a noté le magazine. « Il y a trois fois plus de catholiques dans le monde qu’il n’y a de citoyens aux États-Unis. Qu’on le veuille ou non, ce qu’il dit fait la différence ».

Ainsi l’homme qui s’est bruyamment opposé à l’introduction du mariage homosexuel dans son Argentine natale est devenu un héros de la communauté gay aux Etats-Unis, simplement pour avoir affirmé que les homosexuels devaient être traités comme des êtres humains.

Il y a un fil conducteur dans toutes ces déclarations, une idéologie et une stratégie d’évangélisation et de rénovation de l’église que François qui sont les pièces maîtresse de son pontificat.

Elle se résume dans la devise officielle de son pontificat, qu’il a depuis son poste d’archevêque de Buenos Aires : « Miserando atque
eligendo ». Une citation latine du moine anglais Bède du septième siècle qui signifie, en gros, « qui prend pitié et choisit ».

La citation fait partie d’une homélie de Bede sur l’Evangile de Matthieu qui décrit comment Jésus a appelé Matthieu, un percepteur pécheur et haï, à être apôtre.

C’est grâce à sa miséricorde, ou, de façon interchangeable, sa compassion et l’humilité, que Jésus pouvait faire appel à un pécheur pour devenir un « élu », un disciple et émissaire de Dieu.

En effet, comme Jésus lui-même note dans le passage en question dans Matthieu 9, l’apôtre a été choisi précisément parce qu’il était un pécheur. « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades », explique Jésus à son ministère dans ce passage.

C’est, en somme, le message de François, à la fois pour le monde en général et à l’église immensément riche qui s’étend sur tout le globe qu’il supervise maintenant. En effet, cela constitue dans une large mesure son identité en tant que pasteur.

Sa propre transformation spirituelle, il l’a dit à plusieurs reprises, a eu lieu lorsqu’à 17 ans il a ressenti l’appel irrésistible de la foi et pour le ministère. L’année était l’année 1953, le jour : le 21 septembre, le jour de la fête de Saint Matthieu.

La mission rédemptrice de l’Eglise, d’évangéliser et d’élévation, ne peut pas être réalisée par la « partisannerie » politique ou des querelles théologiques.

Pour François, l’essence de la crise actuelle de l’Eglise en Occident qui devient séculaire, et la difficulté à faire face aux conflits et à l’opposition du monde musulman et d’autre, est l’abandon de cette impulsion chrétienne originelle.

Comme il le dit, « le ministère pastoral de l’Église ne peut être obsédé par la transmission d’une multitude doctrines disparates et vouloir les imposer avec insistance… Nous devons trouver un nouvel équilibre ; sinon même l’édifice moral de l’Église est susceptible de s’écrouler comme un château de cartes, de perdre la fraîcheur et le parfum de l’Evangile ».

L’Humilité, enseigne François, est la condition nécessaire pour la croissance des rangs de l’Eglise. L’humilité, en particulier face aux conflits est la seule façon pour l’Eglise d’offrir des conseils à ceux qui souffrent de la guerre ou de privation.

Et ce n’est que par humilité, croit François, que l’Eglise catholique malmenée va redevenir un phare moral dans les affaires mondiales.

Donc les athées sont également rachetés par Jésus-Christ – non pas parce que le pape a abandonné l’obligation d’avoir la foi comme condition préalable pour le salut, mais parce que c’est seulement en parlant à la faim intérieure du cœur humain de l’athée que l’Eglise peut lui parler.

L’homosexuel, « s’il accepte le Seigneur et qu’il est bienveillant », ne peut pas être mal jugé, même par le pape – car leur péché est simplement la distraction qui se dresse entre leur humanité la plus profonde et la promesse du salut de l’Eglise.

L’antre du lion

Il peut être étrange de dire que le pape – évêque de Rome, vicaire de Jésus-Christ, successeur de saint Pierre, le Souverain Pontife de l’Eglise universelle, patriarche d’Occident, Serviteur des Serviteurs de Dieu, entre autres – semble mal à l’aise avec les cérémonies excessives.

Mais c’était la nette impression qu’a eu un grand nombre de personnes qui ont observé le pontife de près lors de ses rencontres à Jérusalem cette semaine.

Le point culminant de la visite du pape Francis, du point de vue d’Israël, a été la rencontre entre le chef spirituel de plus d’un milliard de catholiques et le chef en titre du seul Etat juif du monde, le président Shimon Peres.

Pourtant, François ne semble pas partager l’enthousiasme des Israéliens pour cet événement symbolique. Avec une expression fatiguée et fade, le pontife de 77 ans marchait lentement – plus lentement que le nonagénaire Peres, semblait-il – sur les tapis rouges et les couloirs de la résidence du président.

Alors que Peres a parlé avec émotion de la nature éternelle des rêves, François a récité un discours d’ une note bureaucratique qui semblait se concentrer principalement sur l’état des sites religieux.

Son manque manifeste d’enthousiasme pour les demandes de cérémonie de la visite était d’autant plus perceptible car il y a une poignée de moments d’enthousiasme incandescent.

Lorsque, dans la cour gazonnée derrière la résidence, 120 enfants juifs, chrétiens et musulmans vêtus d’un blanc immaculé ont chanté un medley multilingue sur le refrain de « Hallelujah », un sourire est finalement apparu sur les lèvres de Sa Sainteté.

Chaque contact avec les enfants – une poignée de main, un moment de la chorégraphie sur scène où les enfants ont encerclé le pontife – a suscité un sourire chaleureux.

Il s’est arrêté un long moment émouvant pour parler à des enfants chrétiens malades qui ont été amenés pour le rencontrer. Il a semblé pendant un bref instant qu’il a enfin compris ce qu’il était censé faire là.

L’Eglise catholique est une dictature, et le pape en est le chef suprême. Sa personnalité, comme celle de tout monarque, est donc au centre de la vie publique de l’institution qu’il gouverne.

À la résidence du président, on pourrait voir avec une clarté frappante la mesure dans laquelle l’idéologie qui sous-tend son pontificat est un produit de sa propre personnalité.

Et cette idéologie explique, aussi, pourquoi il s’est comporté comme il l’a fait quand il marchait à travers le champ de mines israélo-palestinien qui a piégé et frustré tant d’autres chefs de file mondiaux.

En réponse aux efforts des Palestiniens et des Israéliens de l’amener à légitimer et à amplifier leurs récits, sa réponse était simple : Il ne refusait rien. Il a respecté tous les symboles, se recueillait à tous les murs et mémoriaux, reconnu à la fois la souffrance des Palestiniens et des Israéliens victimes de la violence palestinienne, le sionisme et l’État de Palestine.

Ce faisant, il n’a pas été le « pion », comme beaucoup des deux côtés l’accusaient en se moquant même parfois. Il a tout simplement mais avec force refusé de jouer le jeu israélo-palestinien.

Et, comme Matthieu dans le récit du Nouveau Testament, cette humilité l’a sauvé. Les deux parties sont convaincues qu’il a vu et reconnu leur récit, et ont balayé comme étant sans importance les reconnaissances publiques du pape du récit de l’autre côté.

Avant de quitter le pays, le pape a adressé une invitation imprévue au président Peres et au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à se joindre à lui au Vatican pour une prière pour la paix. L’invitation, que les deux leaders ont immédiatement acceptée, a été bientôt l’objet de nombreux casse-tête.

Abbas et Shimon Peres ce sont rencontrés des centaines de fois. Abbas est en train de former un gouvernement avec le Hamas, qui continue de prôner ouvertement le terrorisme contre les civils israéliens, tandis que Peres occupe un poste symbolique duquel il va prendre sa retraite en juillet.

Le pape « ne sait pas que Peres ne prend pas du tout de décisions politiques », a expliqué une dirigeante de l’OLP Hanan Ashrawi dans un commentaire largement repris par les fonctionnaires proches du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Ils étaient gênés que le pape favorise Peres au détriment du Premier ministre qui détient le véritable pouvoir de négocier la paix.

Mais peut-être le pape François n’est pas aussi stupide que les Israéliens et les Palestiniens le croient. Il n’a pas invité Abbas et Shimon Peres au siège de l’Eglise pour négocier – mais pour prier.

Après avoir traversé l’antre du lion de leur méfiance mutuelle, il récolte la récompense pour l’Eglise catholique : rendre le Vatican, le site où les dirigeants juifs et musulmans, enfermés dans un conflit sur ​​des générations, et enfouis jusqu’aux genoux dans la récrimination mutuelle, viennent demander à Dieu la paix.